Quelques pas sur le Boul’ Mich’ ?

Grand axe nord-sud de la capitale, prolongement du « Sébasto », le « Boul Mich’ » fut tout d’abord appelé « boulevard de Sébastopol rive gauche » (pour la portion allant de la place Saint-Michel à la rue Cujas) avant de devenir en 1867 boulevard Saint-Michel. Centre névralgique du quartier Latin, il brille par ses cafés (littéraires), son petit train plein de légumes (L’Arpajonnais) et quelques canulars d’étudiants.

Votez Duconnaud

Pissotierre.jpgLors des législatives de 1928, contre Raoul Brandon, député conservateur, un candidat se dresse, furieux de la suppression des pissotières du Boul’ Mich’. Coaché par les étudiants, ce modeste vendeur de violettes, clochard sur les bords, se nomme… Paul Duconnaud. Et il va mettre en ballotage le député sortant. Programme : suppression des impôts, rétablissement des pissotières, transformation de la station du quai Saint-Michel en gare maritime. Ses meetings furent un triomphe et pour 127 voix, Duconnaud mit Brandon en ballotage. Est-ce le prolongement du boulevard Saint-Michel jusqu’à la mer qui suscita cet engouement ? L’illustre Ferdinand Lop reprit l’idée dans les années 60. Pressé de répondre à question de savoir par quel bout le boulevard serait prolongé, il répondit avec hardiesse : « Par les deux bouts ».

 Au 20, le quatrain (de Rimbaud)

C’est au café Le Cluny, 20, boulevard Saint Michel, que Rimbaud écrit en 1871 sur le mur des toilettes son quatrain scatologique. Je ne le trouve pas spécialement scato, en tout cas moins que son Sonnet du trou du cul : « De ce siège si mal tourné / Qu’il fait s’embrouiller nos entrailles, / Le trou dut être maçonné / Par de véritables canailles. »

Au 35, à la source des Champs magnétiques

breton   soupault

Dans le café La Source, en 1919, André Breton et Philippe Soupault commencent à écrire simultanément (ou alternativement) Les Champs magnétiques, parfois jusqu’à dix heures d’affilée. « Nous remplissons des pages de cette écriture sans sujet ; nous regardons s’y produire des faits que nous n’avons pas même rêvés, s’y opérer les alliages les plus mystérieux ; nous avançons comme dans un conte de fées. » Ils suivent trois méthodes : rédaction indépendante, écriture en alternance de phrases ou de paragraphes et composition simultanée.

Ecriture automatique ? On soupçonne Breton d’avoir retouché de nombreux passage pour faire apparaitre des « trouvailles poétiques ».

64, boulevard Saint-Michel, Leconte de Lisle

leconte de lisle.jpgAprès ses Poèmes barbares (1862), Leconte de Lisle s’est imposé comme le chef de file de ce qui deviendra le Parnasse. Monocle encadré d’écaille rivé à son œil droit, longue chevelure grisonnante, le « maitre » reçoit dans son salon la jeune génération – Heredia, Sully Prudhomme, Catulle Mendès, Coppée – et distille ses conseils dans un modeste appartement au salon mansardé. Question au maitre (dans les années 1880) : « Considérez-vous le symbolisme comme une suite du Parnasse ou comme une réaction contre lui ? « Réponse du maitre : « Ni comme l’une ni comme l’autre. Ou plutôt si, c’est évidemment, comme je vous l’ai dit, une réaction d’enfants et d’impuissants, contre un art viril et difficile à atteindre. » Et toc !

Le café 66 et le mai 68 de Modiano

Le Luxembourg.jpgEn 1965, à l’angle du boulevard Saint-Michel et de la place Edmond Rostand (58, boulevard Saint-Michel), le « 66 » est le seul café ouvert toute la nuit. Le narrateur de L’Herbe des nuits y retrouve une certaine Dannie et fréquente « des clients un peu bizarres », surveillés par la police. Pourquoi appellent-ils ce café le 66, alors qu’il est situé au 58 ? Mystère. C’est aujourd’hui Le Luxembourg et les clients « un peu bizarres » qui le fréquentaient, liés à l’affaire Ben Barka, l’ont déserté depuis des décennies.

En mai 68, Patrick Modiano (23 ans) est sur les barricades. Non en insurgé mais comme journaliste pour Vogue. Le jeune écrivain qui vient de publier La Place de l’Étoile a du mal à prendre au sérieux l’embrasement du quartier Latin : « Je doute, écrit-il, que les dates de notre guerre en dentelles figurent un jour dans l’histoire au même titre que la bataille de Poitiers… »

Capoulade, 63, boulevard Saint-Michel

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C’était auparavant la Taverne du Panthéon, qui accueillit les dîners du Mercure de France, avec Pierre Louÿs, Jean de Tinan, Henry Bataille, etc. En 1930, le café devient le célèbre Capoulade dont le patron revendiquait la plus forte concentration de cerveaux de toute la France, élevant son établissement au rang d’une académie des sciences et de la pensée. On y buvait, parait-il, un des meilleurs cafés de Paris. Capoulade sera rachetée par Jacques Borel en 1965 et deviendra un (éphémère) Wimpy.

 Verlaine et Oscar Wilde au 71

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Photo connue. Prise au café François 1er en 1891. A la table du fond, le vieux prince des poètes médite devant son verre d’absinthe. Moins connu : c’est au François 1er qu’il rencontra Oscar Wilde, alors dans sa période dandy. Quelques mois avant sa mort, alors qu’il était tombé lui aussi dans la misère, ce dernier écrivit : « Ce siècle aura eu deux vagabonds des lettres: Verlaine et moi. »

 Au 47, le Flicoteaux et Balzac

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Décrit par Balzac comme « le temple de la faim et de la misère », le restaurant Flicoteaux était, au début du XXe siècle une véritable institution. Dans Les Illusions Perdues, Lucien de Rubempré, après avoir dépensé une fortune chez Véry, le grand restaurant au Palais-Royal, fréquente le restaurant Flicoteaux, à la portée de sa bourse. Dans Scènes de la vie de province », Balzac esquisse un état des lieux : « Les mets sont peu variés. La pomme de terre y est éternelle, il n’y aurait pas une pomme de terre en Irlande, elle manquerait partout, qu’il s’en trouverait chez Flicoteaux.  (…) Elle s’y produit depuis trente ans sous cette couleur blonde affectionnée par Titien, semée de verdure hachée, et jouit d’un privilège envié par les femmes : telle vous l’avez vue en 1814, telle vous la trouverez en 1840. »

Succédant à Flicoteaux, le Café d’Harcourt

Cafe-Arcourt.jpgEn 1890, Flicoteaux laisse la place à l’un des plus fameux cafés d’étudiants et d’intellectuels de la rive gauche, le Café d’Harcourt. Les normaliens de la rue d’Ulm viennent y réinventer le monde autour d’un café, d’une bière ou d’un verre d’absinthe. Paul Valéry aimait cet endroit pour l’atmosphère des soirées. Daudet le considérait comme le meilleur café du quartier Latin. Le 18 mai 1896 un grand dîner salua la naissance du premier numéro du Centaure revue trimestrielle de littérature et d’art, réunissant notamment Paul Valéry, Colette et Willy, Marcel Schwof, Debussy, Rachilde, Lord Alfred Douglas et Léon Paul Fargue.

Le café fut réquisitionné en 1940, pendant l’occupation allemande, et transformé en une librairie de propagande nazie : La librairie rive gauche, qui fit l’objet d’un attentat à la bombe en novembre 1941, commis par Pierre Georges, alias colonel Fabien.

Arrêtons-nous à la gare du Luxembourg

La gare fut créée en 1895 sur l’emplacement d’un ancien café, le Café rouge. Elle marquait alors le nouveau terminus de la ligne de Sceaux, l’ancien se situant à Denfert-Rochereau. On n’oublia pas d’y inclure des cheminées afin d’évacuer la fumée des locomotives à vapeur. (L’arrivée du premier train électrique transportant des voyageurs date de novembre 1937.)

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Dans les années 1970, la décision de raccorder la ligne de Sceaux à la gare du Nord menace la gare du Luxembourg. Comme la pente est trop raide en direction de la Seine, il est en effet question de créer une nouvelle station au nord du carrefour de l’Odéon : elle serait dénommée Quartier Latin et proposerait une correspondance avec les lignes 4 et 10 du métro. Une campagne de protestation des riverains compromettra le projet : la gare du Luxembourg sera conservée et aménagée pour le RER.

L’Arpajonnais

 

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Le long du boulevard Saint-Michel, on pouvait admirer ( ? ) dans l’entre-deux guerres un étrange et poussif convoi qui crachait fumées dans l’air du Boul’ Mich’ et faisait trembler les maisons de 23 h à 4 h du matin

Il s’agissait de l’Arpajonnais, le « train des Halles », qui traversait Paris. Un petit train à vapeur venant du fin fond de la campagne pour décharger sa cargaison de maraîchers en empruntant les rails du tramway. Jusqu’à 42 wagons arrivent la nuit, transportant en 1927 jusqu’à 24 000 tonnes de fruits et légumes vers les Halles de Paris. L’Arpajonnais sera remplacé par des camions à la fin des années 30.

Le Bal Bullier

S’il est officiellement situé avenue de l’Observatoire, le Bal Bullier (aujourd’hui resto U et centre sportif) marque la fin du boulevard Saint-Michel.

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En 1843, un ancien employé du Bal de La Grande Chaumière situe sur le Boulevard du Montparnasse, François Bullier (1796-1869) rachète le Prado d’été et, en 1847, y plante 1000 pieds de lilas. Ce sera la Closerie des Lilas, qui ouvre ses portes le 9 mai 1847. Il deviendra ensuite le Jardin Bullier puis le Bal Bullier et enfin Le Bullier. (La célèbre Closerie des Lilas qui fait face à l’actuel Centre Sportif Universitaire était alors un relais de poste que fréquentaient les clients du Bullier. En 1883, les propriétaires de ce relais achèteront le nom aux héritiers de François Bullier et l’établissement sera rebaptisé La Closerie des Lilas.)101072563.png

Beaucoup moins cher que le bal Mabille et ouvert toute l’année, le bal eut un prodigieux succès auprès des midinettes comme auprès du beau monde.

Jusqu’en 1914, le jeudi, Robert et Sonia Delaunay se rendent au Bullier où ils font sensation en dansant le tango. Elle y porte ses premières robes simultanées, Robert est vêtu un costume du même style conçu par sa femme. Le Bullier a fermé ses portes en 1940.

Connaissez-vous Le Bal Bullier, l’un des trois tableaux de Sonia Delaunay exécutés en 1913 ? Pas dégueu, comme dirait Gainsbourg.

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Écoutez la complaine du Cheval d’Or, où débuta Boby Lapointe

deventure cheval d'or avec Boby

Il était une fois un cheval. Un cheval d’or. Il était né d’une chanson de Jean-Pierre Suc, chanson qui raconte les amours impossibles entre une tête de cheval servant d’enseigne à une boucherie et une jument attelée à une voiture de laitier passant chaque jour devant l’étal.

restaurant sichouanSi vous passez devant le 33 rue Descartes, à la Contrescarpe, comment imaginer qu’existait, à la place du petit restaurant, un endroit magique des années 50, un cabaret « rive gauche » qu’affectionnait François Truffaut : le Cheval d’or.

Le Cheval d’Or est créé en mars 1955, à quelques mètres de l’immeuble où est mort Paul Verlaine. Au milieu des années 50, la Contrescarpe commence à pointer son nez et à chatouiller Saint-Germain-des-Prés sur le plan de la chanson et de la poésie. De quoi donner des idées. Au 33 rue Descartes, M. et Mme Tcherniak (Léon et Yvonne) tiennent une mercerie et rêvent d’autre chose. (On se croirait dans Contrescarpe 1950un conte de Marcel Aymé). Léon est un homme petit, trapu, barbe et moustache à la Trotski. Yvonne est une femme plutôt effacée, qui ne parle jamais, une femme de l’ombre qui donne l’impression de n’avoir jamais vu la lumière. George Bilbille – l’animateur de la mythique Mouffe, au 76 rue Mouffetard -, se souvient : « Yvonne tenait une boutique de sous-vêtements, de corsets rouges, un truc assez lamentable sans le moindre client. Un jour, Léon m’a dit : « Bill, si je transformais ma boutique en cabaret, vous pourriez m’aider ? » J’ai dit bien sûr, et je lui ai fourni des tables et des chaises, stockées dans les greniers de la Mouffe ».

Après quelques travaux qui engloutissent la boutique et l’arrière-boutique, « Monsieur Léon » confie la direction artistique du lieu à Jean-Pierre Suc.

Suc a retrouvé un ami d’enfance, Henri Serre, et ils chantent désormais ensemble, sous le nom de Suc et Serre.suc et serre

henri serreHenri Serre, vous connaissez. Mais si : il deviendra acteur, jouera dans Le Combat dans l’île d’Alain Cavalier, puis, en 1963, dans Jules et Jim de François Truffaut (il est « Jim », Oskar Werner est « Jules ») puis dans Le Feu Follet, de Louis Malle.

Jean-Pierre Suc, vous connaissez moins. Suc001.jpgIl s’est suicidé en 1960, car ses chansons ne perçaient pas. Et pourtant… Georges Brassens disait de lui : « Il y a à Paris un jeune auteur-compositeur qui écrit des chansons que j’aurais eu plaisir à écrire moi-même », et Catherine Sauvage ajoutait : « Il y a deux auteurs à Paris : Léo Ferré et Jean-Pierre Suc ».

Les premiers spectacles de 1955 et 1956 s’appuient sur Suc et Serre, Petit Bobo (Pierre Maguelon) Albert Nicolas, Pauline Julien, Christian Marin. La presse ne s’intéresse guère au quartier de la Contrescarpe, à part Robert Thill, dans Arts, qui salue la naissance du nouveau cabaret et surtout celle du duo Suc et Serre : « Si vous avez une heure à ne pas perdre, (…), si vous avez le goût du jaillissement pratique et de l’ironie décrispée, courez un soir rue Descartes où, à l’enseigne du Cheval d’Or, deux nouveaux venus, Suc et Serre, vous feront entendre un choix de sympathiques chansons fraîches comme leur jeunesse, pleines de sève, communicatives, bien écrites avec parfois un comique franc, parfois le sens du mystère et de la féerie cachée des choses… »

Le « Cheval » fait partie de la vie sociale du quartier encore misérable. rue MouffetardLéon est un ami du Père Georges (Georges Rodier), patron du légendaire café des 5 Billards, rue Mouffetard et bien sûr de Georges Bilbille. Parmi les amis de la première heure, on note Audiberti (voisin de quartier qui n’hésite pas à donner la réplique à Petit Bobo), Brassens, Jean-Claude Carrière, René Fallet, l’écrivain André Schwartz-Bart, (prix Goncourt 59), Claude de Givray, Robert Doisneau, François Truffaut…

 

Pierre MaguelonLe présentateur attitré du Cheval d’Or est Petit Bobo surnommé ainsi pour sa ressemblance avec le boxeur Bobo Olsen ; il raconte des histoires poétiques et drôles à propos de sa grand-mère. Au fil des années, le cercle d’artistes s’agrandit : les marionnettistes Georges Tournaire et Bob Gouge, Ricet-Barrier, professeur de gym dans la journée, Roger Riffard, le cheminot à veste de cuir noir, débitant des histoires cocasses vaguement chantées avec des airs de clochard inspiré. À la fin des années cinquante, le Cheval d’Or va accueillir Christian Marin, grand dégingandé, qui dit des poèmes de Jules Renard et chante « j’suis professeur de gymnastique, tic, tic » ; Jacques Florencie, qui chante Bruant et Couté ; Luce Klein, auteure-compositrice-interprète, qui chante des textes réalistes ; l’immense et menue Anne Sylvestre ; Christine Sèvres à la voix rauque et au regard étincelant, ainsi que son mari, Jean Ferrat.

La petite bande du Cheval comprend également Boby Lapointe, Pierre Louki, Pierre Perret, Annie Colette, compositeur-interprète, « rousse aux yeux pervers », qui chante des textes écrits par sa mère ;

max rongier.jpgpaul villazannie coletteJacques Serizier

 

 

Max Rongier, ancien instituteur, dont le répertoire engagé provoque la fureur des trublions d’extrême droite ; Jacques Yvart, qui chante la mer  ; Jean Dréjac et son « petit vin blanc » ; Paul Villaz, personnage grand-guignolesque, face carrée, la bouche en O, qui chante « J’ai perdu mes lunettes » ; Jean-Claude Massoulier et sa femme, Anne, qui chante Ferré à la perfection ;  Jacques Serizier, auteur-compositeur-interprète, gavroche, la face pâle, qui chante La Fronde à la main, une superbe chanson sur les petits vieux de Nanterre ; Daniel Laloux, silhouette d’échassier, digne de figurer à la galerie des phénomènes, dont la voix grave laisse exhaler un comique abracadabrant.

En juin 1961, Léon Tcherniak décide d’agrandir son cabaret en empiétant sur son domicile. Henri Serre se souvient : « Plus la notoriété du cabaret augmentait, plus l’appartement des Tcherniak diminuait ! »

richard et lanoux

Richard et Lanoux, avant qu’ils ne deviennent Pierre Richard et Victor Lanoux.

 

 

Le milieu des années 60 voit l’éclosion nouveaux talents Bernard Haller, Jean-Pierre Rambal, Richard et Lanoux, Maurice Fanon, Pia Colombo, Daniel Prévost, Jean Bériac, Richard de Bordeaux et Daniel Beretta, Jean Obé … Mais la chanson rive gauche agonise. Pour le petit cheval, l’âge d’or est passé. : « Nous approchons de mai 68, écrit Léon Tcherniak, les cabarets sont en survie, la promotion ne peut plus se faire, les jeunes ne pensent qu’au disque, les anciens à eux seuls. (…) Je commence en entrevoir la fermeture ».

 

 

tournage TruffautFrançois Truffaut, familier des lieux et initiateur de la carrière de Boby Lapointe, tente de soutenir le cabaret. Il y tourne quelques scènes de Baisers Volés, où l’on peut voir Jacques Delord exécuter son fameux numéro des cordes.

En avril 1968, le Cheval d’or produit l’un de ses derniers spectacles, Pachelbel and C°, créé et joué par Ricet Barrier, Annie Colette, François Lalande, avec, en première partie, Daniel Beretta et Richard de Bordeaux.

En mai, il sera remplacé par Dedvis des duos, spectacle de Boby Lapointe. Le cabaret de la rue Descartes, isolé par les barricades de mai 68, ne réouvrira qu’en juin. Mais le cœur n’y est plus et Léon Tcherniak décidera en juillet de cesser son activité et le Cheval d’Or fermera ses yeux à l’automne 1968.

Quelques pensionnaires du Cheval d’or

Anne Sylvestre

anne sylvestreÀ 23 ans, en 1957, Anne Sylvestre apparaît sur la rive gauche comme une petite pluie de fraîcheur aux gouttelettes parfois acides. Surnommée rapidement « la duchesse en sabots » pour son côté bucolique ou « Brassens en jupon » pour son côté provocateur, Anne Sylvestre sera un des piliers du Cheval d’Or.

« Enfant de la rive gauche, écrit Lucien Rioux, elle a percé juste avant la déferlante yé-yé, offrant aux jeunes un répertoire anticonformiste et intelligent, courageux et sensible, avec des textes parfaitement écrits sur des musiques originales et élaborées. Un répertoire hors du temps. Anne invente des mélodies étranges et fraîches, parfois archaïques, et de délicieux petits poèmes mélancoliques, parfois tragiques, parfois joyeux, toujours pleins de malice. »

Roger Riffart

RiffardPierre Maguelon n’hésitait pas à comparer Riffard à Boby Lapointe, regrettant que Riffard n’ait pas eu la carrière qu’il méritait : « Roger et Boby sont à rapprocher : une même folie, une même gestuelle… J’aime autant les chansons de Roger que celles de Boby et je trouve qu’il y a une petite injustice quand je vois combien on adule Boby aujourd’hui. »  Anne Sylvestre se souvient d’un Riffard volontairement effacé, totalement tourné vers l’amitié : »Je crois qu’il ne recherchait pas le succès. Au moment où tout le monde a été balayé par la vague yéyé, il a fait autre chose : du cinéma, du théâtre. Il n’était pas en position de lutter et ce n’était peut-être pas dans son tempérament. Ce qu’il aimait, c’était être avec ses copains dans une équipe et travailler comme ça.  »

Pierre Louki

pierre loukiVous souvenez-vous de Pierre Louki, copain de Brassens, sorte de Buster Keaton rive gauche à la voix funambulesque ? Je l’ai rencontré au début des années 2000, il m’a raconté son passage rue Descartes : « À cette époque, je me destinais au théâtre, j’étais élève de Roger Blin et je gagnais ma vie comme horloger. Sur mes factures, je griffonnais de petits textes. Un jour, chez moi, Lucien Raimbourg a découvert mes notes, de petits poèmes et quelques chansons, en particulier La Môme aux boutons. Tout s’en enchaîné, j’ai commencé à chanter dans des petits lieux, puis au Cheval d’Or, Canetti s’en est mêlé et je me suis retrouvé chanteur. Le cabaret ne me plaisait qu’à moitié. J’avais l’impression que ce que je chantais était futile, que cela me fermait à tout jamais la porte du théâtre. J’étais terrorisé à l’idée que Roger Blin puisse m’entendre. Un soir que je passais au Cheval d’Or, je l’ai aperçu dans la salle. À la fin de mon tour de chant, au lieu de sortir, je suis resté caché dans les coulisses pendant tout le spectacle, c’est à dire à la cave, en attendant qu’il s’en aille. Jusqu’au moment où le patron a commencé à râler, à me demander de sortir. Je me suis dit, bon, Blin s’est barré, et je suis sorti. Il ne restait qu’une seule personne : c’était lui ! Il m’a traité de con et m’a dit que sa chanson préférée était « Ah ! les p’tits pois, les p’tits pois, ça s’mange pas avec les doigts ». Cet aveu m’a ouvert des horizons merveilleux et je me suis dit, ça y est, c’est bon, je peux essayer de vivre avec mes chansons. »

Pierre Perret

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« Je me commettais à La Colombe, à L’Échelle de Jacob, au Port du Salut, écrit-il, mais je n’avais pas encore ma chance au Cheval d’Or. Elle vint un jour. François Truffaut, assidu spectateur à l’affût de talents nouveaux venait d’engager Ricet-Barrier et une partie de la bande pour tourner un film. Les effectifs manquants firent de la place à de nouveaux venus. Je fus l’un d’eux ».

 

Boby Lapointe

 

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En 1952, Boby Lapointe tient un magasin de bonneterie baptisé « Poil de Carotte », puis exerce divers métiers pour subsister : électricien, fort des halles, barman, vendeur de machines à écrire, livreur, représentant en café, figurant dans quelques films. En 1954, il installe des antennes de télévisions. Quand on lui demande comment il les installe, il répond sans hésiter : « Sur le toit ! »

Pendant quatre années de « hauts » et de « bas » (avant de poser des antennes, Boby Lapointe a également été scaphandrier ), Bobby, comme Brassens à ses débuts, tente de caser ses chansons auprès d’interprètes dans divers cabarets. C’est un soir de décembre 1959, rue Descartes, que sa carrière va commencer.

Léon Tcherniak se souvient : « Sa tenue vestimentaire détonnait au Cheval. Costume trois pièces et cravate, il avait l’allure d’un représentant de commerce, un peu bedonnant. Représentant, il l’était ; un jour, il me demanda de venir avec lui voir un oncle négociant à la Halle aux Vins. Nous montons dans sa voiture et je m’étonne d’y voir un amoncellement de bouteilles vides, de formes biscornues ; il me dit faire le ramassage pour son oncle, qui vend du vin italien ; il s’arrangeait avec les clochards et ramasseurs de poubelles qui lui échangeaient ces bouteilles vides pour quelques bouteilles de vin. »

« Monsieur Léon » couve Bobby comme un fils, et Bobby saura s’en souvenir : « Il a du bobo Léon / il va peut-être caner Léon » est un hommage amical à Léon Tcherniak. L’année suivante, Boby Lapointe jouera un petit rôle et chantera Avanie et Framboise dans Tirez sur le pianiste, de Truffaut. C’est le début d’une carrière d’une dizaine d’années, au cours desquelles Boby Lapointe se produira essentiellement au Cheval d’Or, au Port du Salut et à La Méthode. Il disparaît le 29 juin 1972, à 50 ans, victime d’un cancer.

Christine Sèvres

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Grâce, magnétisme, intelligence, sensibilité… Tous ceux qui ont connu Christine Sèvres en conservent une image grandiose, celle d’une chanteuse déchirée, violente, passionnelle. Interprète culte des années 60 sur les petites scènes de la rive gauche, elle sera la part d’ombre de Ferrat, plus connue que lui à leurs débuts, puis irrémédiablement lâchée sur le chemin de la notoriété.

En 1956, elle commence à fréquenter les cabarets rive gauche, Chez Moineau, L’Échelle de Jacob, Le Cheval d’or.

En 1960, elle entrera à l’Écluse où Henri Gougaud fait ses premiers pas de chanteur : « À l’époque, je passais en début de programme et Christine à la fin du spectacle. Elle partageait la vedette avec Barbara. À L’Écluse, elles étaient hiérarchiquement sur le même niveau. Elle m’impressionnait beaucoup. (…) Quand elle arrivait sur scène, il émanait d’elle un tel rayonnement que tout le monde se taisait et était prêt à l’écouter.  »

Comme Maurice Fanon ou Bernard Dimey, Christine boit beaucoup. Trop. L’alcool et mai 68 marqueront la fin de sa carrière. Celle que tous considèrent comme l’une des plus grandes interprètes d’après-guerre se retire à Antraigues et se consacre à la peinture. Elle meurt à 50 ans, le 1er novembre 1981, un jour après Georges Brassens et Roger Riffard.

 

Et pour finir, la chanson de Jean-Pierre Suc qui donna son nom au mythique cabaret de la rue Descartes.

LE CHEVAL D’OR

Un cheval d’or sur une devanture, ture ture ture
D’une boucherie
Un cheval d’or montrait sa denture, ture, ture, ture
En baillant d’ennui

Une blanche jument à la fière allure, lure lure lure
Passait le lundi
Toujours si fringante tirant sa voiture, ture ture ture
Devant la boucherie

Notre cheval d’or, cela je vous l’assure, sure sure sure
Car il me l’a dit
Adorait la jument si blanche et si pure, pure pure pure
Avec un brin d’envie

Il aurait bien aimé monter la monture, ture, ture, ture
Et son cœur d’or frémit
S’il entend le sabot de sa maîtresse future, ture ture ture
Qui de loin hennit

Mais par un mauvais jour, un jour de froidure, dure, dure dure
Sale jour de pluie
Il coupa devant lui en morceaux sa future, ture ture ture
Le boucher qui rit

Malheureux cheval collé par l’encolure lure lure lure
Rugit en furie
A mort bourreau boucher, et crac il se démure mure mure mure
Et en tombant l’occit.

Cheval d’or, boucher, jument dans la sciure iure iure iure
Sur le pavé qui luit
Quel drôle d’endroit pour une sépulture ture ture ture
Et quelle boucherie
Et quelle boucherie

 

 

 

 

 

« Rue de la Huchette, y a Paris et un peu de pluie » chantait Yves Simon. Mais il y a aussi l’ombre de Neruda, de Ionesco et de Boby Lapointe.

NerudaIonescoBoby

 

L’Institutrice blonde

 330px-Theatre_HuchetteLa rue de la Huchette, – dont le nom viendrait de la « Huchette d’Or », célèbre auberge située au numéro 1, – n’est pas très longue. Mais que de choses, en 160 mètres ! Rabelais, tout d’abord, qui fait état de la rue en ces termes : « Il y a encore aujourd’hui, rue de la Huchette, une ruelle descendant à la rivière, qui s’appelle rue de l’Abreuvoir du Caignard ». Puis l’abbé François Prévost (dit Prévost d’Exiles, dit l’abbé Prévost), qui aurait écrit une partie de Manon Lescaut dans un des nombreux cafés de la rue. Mais la palme de la Huchette d’or revient bien sûr à Ionesco, dont la cantatrice est chauve sans interruption depuis 1957. Près de vingt mille représentations ! Respect, comme on dit. Car ce n’était pas gagné dans les années 50. Roumain de mère française, Ionesco écrivit son « anti-pièce » en s’inspirant de la méthode Assimil : phrases courtes, clichés, coq-à-l’âne, tout ce qu’il faut pour élaborer des dialogues « absurdes ». La pièce, initialement, devait s’appeler L’Anglais sans peine. Pourquoi donc La Cantatrice chauve ? Mais si, vous le savez ! Le titre fut changé à la suite du lapsus d’un comédien qui prononça lors d’une répétition – on se demande bien pourquoi – « cantatrice chauve » au lieu de « institutrice blonde ».

Un prix Nobel de littérature rue de la Huchette

Neruda couleursLa seconde institution de la rue est l’hôtel du Mont blanc, au numéro 28, que fréquentait Neruda, avant et après la guerre. En 1939, Pablo Neruda est nommé consul à Paris, chargé en particulier de l’immigration au Chili des réfugiés espagnols. Puis, lorsque la gauche vient au pouvoir trente ans plus tard, il est nommé ambassadeur à Paris. Il y publie L’Épée en flammes et Les Pierres du ciel, puis, en octobre 1971, devient le troisième écrivain d’Amérique Latine à se voir décerner le Prix Nobel de littérature (après la poétesse Gabriela Mistral (Chili, 1945) et le poète-écrivain Miguel Angel Asturias (Guatemala 1967).

The Narrow street.jpgNotons que l’hôtel Mont blanc accueillit dans les années 20 le journaliste et romancier Elliot Paul, qui y écrivit C’est ici que je découvris Paris et un livre à la gloire de la rue : The Narrow street. Peut-être y croisa-t-il Henri Miller et Hemingway, qui fréquentèrent également l’hôtel à cette époque.

 

Et chez Popoff ?

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Que pensait Neruda du mouvement beatnik ? Je ne sais pas. Mais il l’a côtoyé dans cette étroite rue, c’est certain. Car outre le Beat hôtel de madame Rachou (rue Git-le-cœur) et le square du Vert Galant, ces messieurs fréquentaient une autre institution de la rue de la Huchette : « Chez Popoff », bar légendaire situé au 8 de la rue, tenu par un couple de vieux russes exilés. Parmi les premiers beatniks, saluons le Baron di Lima (Eugène), sommité du quartier de cuir noir habillé, portant une babarondelimague à chaque doigt et faisant collection de cannes à pommeau d’or ou d’argent. Très entouré, il distribuait à ses sujets des cartes d’Homme libre et réalisait des bijoux à base de fourchettes. Peut-être vous souvenez-vous de son ami Mouna, (Mouna Aguigui, né André Dupont), anarchiste vélocipédique dont Cavanna disait : « C’est une manif à lui tout seul ». À propos de beatnik, précisons : le « nik » ajouté à « beat » viendrait d’un rapprochement avec le mot spoutnik, car les Kerouac, Ginsberg, Burroughs et autres Corso étaient suspectés d’être des pro-communistes.

 

De Bonaparte à Boby Lapointe

Bobby LapointeArrêtons-nous un moment au numéro 10, là où était situé l’hôtel du Cadran bleu sous la Révolution. Le jeune Bonaparte désargenté y aurait résidé au troisième (ou quatrième) étage de juillet à octobre 1795. L’homme connaissant bientôt des jours meilleurs, l’enseigne serait devenue « Au Petit Caporal » avant que la Restauration n’y mette bon ordre. Le 10 rue de la Huchette connut certainement nombre de commerces et d’appellations diverses avant que n’ouvre, en avril 1954, le cabaret Le Bidule, dont le carton d’invitation pour la première précisait « Tohubohu et bouhaha de rigueur ». On put y applaudir pendant quelques temps Léo Campion, François Chevais et Pierre Dac. Comment le nom du Cadran bleu revint-il à la surface ? Est-ce par le tic tac de Ta Katie t’a quitté ? Il faudrait demander à Boby Lapointe. En 1963, pendant un (très) court moment, il monte son propre cabaret, le Cadran Bleu, en posant à l’entrée une pointeuse. D’où la devise affichée à l’entrée : « Chez Lapointe, on s’pointe et on pointe ! » Au Cadran Bleu, Boby montera un spectacle à sa façon, Show et froid de volaille. Il passe les plats, chante, joue du violon, drague les filles, boit plus que de coutume et fait faillite en quelques mois. Sans regret, il retourne alors vers ces lieux familiers où il se sent vraiment chez lui : Le Cheval d’Or, le Port du Salut, La Méthode.

Yves Simon et son notaire

Yves simonComment ne pas évoquer, enfin, le talentueux Yves Simon. Lorsqu’il écrit « Rue de la Huchette, y a Paris et un peu de pluie / Du goudron sur des vieux pavés / Où traînent des rêves infinis », il a déjà publié deux romans : En couleur et L’Homme arc-en-ciel, roman dans lequel Monsieur Vernier, ancien notaire de province, tente de créer les vingt ans qu’il n’a pas eus par une imagination fantastique et débridée, devenant notamment un Fitzgerald (milliardaire) sur la Côte d’azur. À lire.