Dans les pas de Barbara

Bonjour à toutes, à tous et à tous les autres. Aujourd’hui 9 octobre, reprise des activités après une longue vacance. Comme vous le savez, je viens de sortir un Paris de Barbara chez Parigramme. Belles photos et tout ça. Permettez-moi de vous en égrener quelques adresses, un peu au hasard, dans un Paris des années 50-60.

 

La Belle amour chez Jacques Postif

25 rue de la Huchette, 5e

La belle amourEn ce temps-là, le Paris de Barbara est surtout celui de ses compagnons. En 1957, elle vit avec Jean Poissonnier, étudiant en droit et passionné de photo, rencontré à L’Écluse. Le couple réside rue de la Huchette, au numéro 25, dans un minuscule logement appartenant à Jacques Postif. Ce dernier tient un magasin de disques, Disco Latin Jazz, au rez-de-chaussée de l’immeuble où il accueille les artistes en mal de logement. « Payait qui voulait, tout ça se passait en famille, je ne savais même pas ce qu’était une quittance. Eux deux ? Ils n’avaient pas grand-chose… si j’en juge par le nombre de loyers qu’ils n’ont pas payés ». Postif tente d’introduire Barbara chez Polydor : en vain, les séquelles du chant classique se font encore sentir.

A-t-elle chanté, pour les amis, chez Disco Latin Jazz lors d’un des « vendredis littéraires » qu’organise Postif autour d’une guitare, du boudin au mètre et de pâtes à volonté ? Fou amoureux de sa chanteuse, Poissonnier – dit Toto – lui écrira deux chansons : La Belle amour et Le Verger de Lorraine. Elle le quittera en décembre 1959, comme elle a jeté son Claude Sluys de mari au coin d’une rue de Saint-Germain-des-Prés début 1956. Jean Poissonnier aura du mal à s’en remettre : … je me suis fait une raison / J’ai balancé mes illusions. / La belle amour avec un A / Grand comme Paris, / J’en n’aurais pas.

 

Barbara et Béart

24 rue Jonquoy, 14e

BéartEn 1957, la trajectoire de Guy Béart est proche de celle de Barbara, tous deux juchés sur le strapontin de l’avenir. L’ingénieur des Ponts et chaussées s’est produit dans quelques cabarets (Le Village, rue Gozlin, La Colombe de Michel Valette, dans l’ile de la Cité), a reçu les encouragements de Brassens et signé un contrat avec Jacques Canetti, le patron des Trois Baudets. Il a cependant été recalé aux auditions de L’Écluse : trop atypique. Jacques Grello le console en lui rappelant que Brassens avait subi le même sort et lui donne l’adresse de Barbara, que le chanteur vient de découvrir et qu’il trouve très à son goût. Stupeur : l’adresse, c’est la sienne ! Il occupe un petit studio au troisième étage, elle réside dans une minuscule loge de concierge au rez-de-chaussée, dans laquelle elle a réussi à caser un piano et sur lequel elle joue toute la journée, fenêtre ouverte. C’est sur ce piano que naitra son interprétation du célèbre Les Amis de Monsieur dont une inconnue a déposé la partition sur l’instrument.

Barbara et Béart auront cependant peu d’affinités. Avant d’éclore définitivement, ils passeront tous deux cette même année au Port du Salut. Inimitié ? Peut-être. Toujours est-il que Béart n’invitera jamais Barbara dans son talk-show diffusé sur la première chaine à partir de 1966.

La Villa d’Este

4, rue Arsène-Houssaye, 8e

Mai 1963. Depuis un an, Barbara songe à quitter L’Écluse et obtient de pouvoir se produire simultanément dans d’autres établissements. Pour raisons financières, argumente-t-elle.

brel        Dix ans auparavant, Jacques Brel, son ancien frère de misère, s’est présenté rue Arsène-Houssaye. « Un soir, relate-t-il, après avoir mis une chemise blanche et m’être rasé de frais, j’ai décidé d’aller tenter ma chance à la Villa d’Este, l’un des cabarets parisiens les plus cotés de Paris. J’ai passé une audition. Savez-vous ce que le directeur m’a dit ? « Tu es beaucoup trop laid. Jamais tu ne réussiras dans la chanson. Avec ta grande gueule, raconte plutôt des histoires belges !» Avec ténacité, Brel se fait néanmoins accepter et obtient ses premières critiques positives à la Villa d’Este. Et c’est sans doute lui qui orientera « la grande » rue Arsène-Houssaye. Dans ce cabaret aux murs bleus et à la moquette rouge dont le cachet est dix fois supérieur à celui de L’Écluse, Barbara détonne. Oswald d’Andréa, qui fut pianiste quai des Grands-Augustins, se souvient du passage de la dame en noir : « J’ai participé à des transfusions contre-nature ou prématurées en accompagnant courageusement Barbara dans un tour de chant à la Villa d’Este en plein Champs-Élysées touristiques. Barbara n’était pas encore la grande dame reconnue chantant ses propres chansons devant un grand piano noir. Sa prestation digne et sacerdotale devant trois tables de japonais, s’attendant à tout autre chose dans le gai Paris, tenait de la messe étrange et dérisoire. »

Les Trois grâces à la fontaine de l’Observatoire

Place Camille-Jullian, 6e

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Au début des années 1970, Sagan, Barbara et Juliette Gréco organisent des soirées « filles » à Saint-Germain-des-Prés, à la Contrescarpe ou à Montparnasse. « Les trois grâces de l’après-guerre déconnent comme des gamines dans les rues de Saint-Germain. Arrêter des voitures, se moquer des bourgeois, siffler un beau mec. Barbara et Françoise boivent comme des Polonaises, parlent médocs, Palfium, Codoliprane […] Elles rigolent comme des bossues, prennent un bain de pied dans la fontaine de l’Observatoire, glissent leurs bijoux d’or dans le col d’un clochard endormi ». Est-ce à cette occasion que Sagan songe à une pièce de théâtre spécialement conçue pour Barbara, l’histoire d’une jeune fille de province qui cherche à gagner un concours de tricot pour financer un voyage à Paris ? Gréco, plus en retrait, se souvient de ces « virées » : « On formait un trio assez scandaleux, Barbara, Sagan et moi. On allait dans des restaurants vietnamiens délicieux, du côté de la Montagne Sainte-Geneviève, où l’on foutait une merde céleste parce qu’on se moquait des gens et qu’on hurlait de rire. On était gaies, heureuses, pleines d’amour. Barbara était vraiment très rieuse, très farceuse… »

Barbara à « La Mouffe »

76, rue Mouffetard, 5e

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Mélange étonnant de Secours catholique, de Parti Communiste et d’Armée du Salut, la Maison pour Tous, plus communément appelée « la Mouffe », est la première Maison des Jeunes. Elle est également, sous l’impulsion de Georges Bilbille, un lieu de culture incomparable dans un quartier défavorisé. Dans son petit théâtre défileront de grands metteurs en scène, Roger Blin, Ariane Mnouchkine, Raymond Rouleau… et les plus grands noms de la chanson rive gauche y feront leur début. De 1948 à 1975, sans discontinuer, le dernier samedi du mois est consacré à un spectacle de variétés. De Brassens à Higelin, de Jacques Brel à Fernand Raynaud, de Raymond Devos à Pia Colombo et Ricet-Barrier, de Bernard Lavilliers à Jean Vasca et Jacques Bertin, tous sont passés un jour la Mouffe. Le prix d’entrée pour les spectateurs est dérisoire, les artistes se produisent gratuitement et la recette revient aux œuvres sociales de la maison.

Au milieu des années 1950, André Schlesser – familier des lieux – y entraine Barbara pour qu’elle puisse se rôder. Georges Bilbille se souvient : « Il y avait certains samedis, sur la petite scène du Mouffetard, un plateau digne de l’Olympia, de Bobino et de Pacra réunis. J’ai retrouvé un programme de 1954 où dans la même soirée se sont produits : Luce Klein, René-Louis Lafforgue, François Deguelt, Jean Ferrat, Christine Sèvres, Les Mil’sons, Yves Joly, Preston, Barbara (…), Anne Sylvestre… »

Au terme d’une longue bataille, la Mouffe disparaitra au milieu des années 1980 sous les coups rageurs de Jean Tiberi. L’adresse est aujourd’hui celle d’une bibliothèque municipale.

Les tennis de Roger Blin au café Ruc

159, rue Saint-Honoré, 1er

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En mai 1969, dans L’Invité du dimanche consacré à Maurice Béjart, Barbara se trouve aux côtés de Remo Forlani, auteur comblé de Lundi monsieur vous serez riche (1968, théâtre de la Renaissance) et de Guerre et paix au café Sneffle, (pièce à laquelle elle a assisté au théâtre La Bruyère). « Écrivez-moi un pièce », lui demande-t-elle sur le ton de la plaisanterie. Sous le charme, Forlani lui présente un projet un mois plus tard, une pièce « sur mesure » avec texte et chansons. « Travailler avec elle, déclare Forlani, c’était bien. On a passé des journées entières à déconner et à s’engueuler en croquant des cornichons… »

La pièce étant écrite, les musiques composées, place à la mise en scène. Barbara s’enflamme : « Il faut que ce soit Roger Blin ! »

roger blinPourquoi Blin ? Est-ce pour sa « modernité » illustrée par son travail sur Beckett, Pinter et Genet ? Blin habite alors rue Saint-Honoré et rendez-vous est pris pour discuter du projet. « Je me débrouille pour avoir un rendez-vous avec Roger Blin, relate Forlani, rendez-vous chez Ruc, place du Théâtre Français, (…) on a discuté pendant une heure, c’était formidable, on a parlé de la pièce, du théâtre, etc. Puis on est sortis, moi, j’étais assez content, Roger Blin avait l’air assez chaud, bon, pas emballé, emballé, mais assez chaud quand même, il sortait de Genet (…), bon, on sort de là et je dis à Barbara : « ça peut marcher avec Roger Blin, ça va être formidable et tout ! ». Elle m’a dit : « Non, je ne veux pas me faire mettre en scène par un type qui porte des chaussures de tennis. » (…) Exit, donc, Roger Blin et ses tennis. Ce sera Sandro Sequi, metteur en scène à la Scala de Milan « qui était très doué, qui ne parlait pas un mot de français, qui était une folle perdue, ce que je ne lui reproche pas, mais ça n’a pas aidé non plus ».

Monsieur Victor, le mac au cœur d’or

Porte de la Villette, 19e

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Monsieur Victor, c’est le mac au grand cœur qui, depuis la Belgique, ramène Barbara à Paris le 1er mai 1951 dans sa belle voiture assortie au chapeau mou et aux tatouages :

« Victor, Monsieur Victor, vous aviez un drôle d’air, / Quand vous avez stoppé, je n’avais pas confiance, / Pourtant, je suis montée dans votre coupé Chrysler, / Ce jour-là, Monsieur Victor, sur la route du nord… »

          Le monsieur propose de « s’occuper d’elle » et de « la mettre au travail ». « Chanter, argumente-t-il, ce n’est pas un métier, pour faire l’artiste, faut avoir des connaissances. Je connais la vie, fais-moi confiance, laisse-moi m’occuper de toi, t’auras plus jamais faim. »

Barbara, quoiqu’affamée, décline la proposition. Monsieur Victor lui offre du muguet, la dépose porte de la Villette avec quelques billets et disparait. Plus tard, elle le recherchera dans Paris pour le remercier. En vain. Elle lui dédiera une chanson : « Victor, Monsieur Victor, j’aurais dit oui peut-être / Mais j´avais en moi la folie de chanter / Victor, Monsieur Victor, vous aviez un cœur d’or… »

Chez Guerlain : Habit rouge ou Mitsouko ?

68, avenue des Champs-Élysées, 8e

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Elle y passe des heures et s’y ruine. Y dépense « sans compter » pour elle et pour les autres. Pour les hommes, c’est Habit rouge. Pour les femmes, souvent Mitsouko mais pas toujours. Sophie Makhno l’accompagne dans ses raids chez le parfumeur : « Elle était douée d’un instinct très sûr pour attribuer à ceux qu’elle aimait le parfum qui leur collait le mieux à la peau. (…) Elle avait cette soif de luxe dont souffrent certains de ceux qui manquent, ou ont manqué, du nécessaire, (…) elle ne pouvait supporter de manquer du superflu, ni de voir ses proches y renoncer

Les cornichons du Drugstore

133, avenue des Champs-Élysées, 8e

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« Elle adorait les très gros cornichons russes, relate Nadine Laïk, son ancienne secrétaire. Et, manque de bol, le Drugstore de l’Étoile était ouvert à l’époque jusqu’à deux ou trois heures du matin. De temps en temps, quand ça la prenait, elle m’appelait, j’étais en train de m’endormir et j’entendais : « Chérie, il n’y a pas un cornichon dans cette maison, et j’en ai besoin. Alors, tu vas chercher des cornichons et on va rire. »

L’amie Georgette, place Saint-Blaise

120, rue de Bagnolet, 20e

Février 1950. Le père a disparu, Monique Serf enchaîne les petits boulots de cousette ou de démarcheuse d’assurances. Mais elle ne parvient pas à honorer les traites du piano. Quand les déménageurs – « trois géants » se souvient-elle -, viennent reprendre l’instrument, la jeune fille craque. « Je quittais Vitruve le jour même, écrit-elle dans ses Mémoires interrompus, je n’avais pas dix-huit ans ». (Elle en a presque vingt, mais qu’importe). Au coin de la rue de Bagnolet et de la place Saint-Blaise, une amie tient le café-tabac – Chez Georgette – où Monique chante parfois contre un casse-croûte et un verre de vin. Café dans lequel un certain René Simon lui aurait déclaré qu’elle était une tragédienne-née. « Voilà, dit Barbara, je m’en vais de chez moi, mais je n’ai pas un sou. » L’amie lui prête 300 francs pour se rendre à Bruxelles : « Cette généreuse petite femme est partie depuis longtemps ; je lui dois beaucoup ; en tout cas, je lui dois trois cents francs que je n’ai jamais pu lui rendre ! »

indexEn quittant le bureau de tabac avec sa « petite fortune », Monique Serf ne peut évidemment imaginer que, soixante ans plus tard, on vendrait ici des timbres à son effigie.

 

 

Chez André Schlesser, sous les toits

1, rue Guisarde, 6e

Dadé.jpgIl est « l’âme de L’Écluse », écrit-elle dans ses Mémoires interrompus. André, du duo Marc et André et communément appelé Dadé, habite rue Guisarde, un sixième étage sans ascenseur avec vue sur le marché Saint-Germain. Belle voix, bel homme, chanteur et acteur chez Vilar, au TNP. Qui a séduit qui ? Qu’importe. La première prestation de Barbara à L’Écluse date de 1954. Elle a vingt-quatre ans, lui quarante. Leur liaison ne dure qu’un temps : entre le gitan et la grande, les atomes sont trop semblables pour pouvoir s’arrimer. Frère et sœur, comme avec Brel. « Cul et chemise », dira Marc Chevalier. C’est rue Guisarde que Barbara prend goût à la mixture en vigueur le matin : café – chicorée. C’est rue Guisarde que se noue en partie son avenir quai des Grands-Augustins : oui, il l’aidera, oui, il persuadera ses associés de l’engager dès qu’elle sera prête.

écluse barbara

André Schlesser a une grande influence sur la carrière de Barbara. Il lui fait gommer les tics du chant classique, lui apprend à s’accepter physiquement, à dominer son trac, à acquérir une gestuelle de cabaret. Les liens entre eux resteront très forts. Au début des années 1960, Barbara se rendra souvent à Alloue, en Charentes, retrouver Dadé et Maria Casarès dans leur domaine de La Vergne. Elle envisagera même d’acheter le presbytère du village. Incorrigible mangeuse d’hommes, elle croquera le fils, huit ans après le père. Pensait-elle à eux, en 1967, en écrivant Y’aura du Monde : Y aura du monde, assurément, / Au nom du Père, au nom du Fils, / S’ils viennent tous à l’enterrement, / Ceux que j’aimais de père en fils. / Ça me fera un gentil petit régiment / Me rendant les derniers offices

« C’est aux soixante-dix spectateurs que contenait L’Écluse que je dois d’avoir un jour rempli les trois mille places du chapiteau de la porte de Pantin, écrira-t-elle. André Schlesser, dit « Dadé », dit « le Gitan », fut pour moi l’âme de ce lieu-là. C’est un soir, à Pantin que j’ai appris sa disparition.»

André Schlesser – mon père – est mort en 1985 chez Hubert Ballay, près de Saint-Paul de Vence. Il est enterré dans le petit cimetière d’Alloue. Maria Casarès, sa femme, grande amie de Barbara, repose auprès de lui

 

Quelques pas sur le Boul’ Mich’ ?

Grand axe nord-sud de la capitale, prolongement du « Sébasto », le « Boul Mich’ » fut tout d’abord appelé « boulevard de Sébastopol rive gauche » (pour la portion allant de la place Saint-Michel à la rue Cujas) avant de devenir en 1867 boulevard Saint-Michel. Centre névralgique du quartier Latin, il brille par ses cafés (littéraires), son petit train plein de légumes (L’Arpajonnais) et quelques canulars d’étudiants.

Votez Duconnaud

Pissotierre.jpgLors des législatives de 1928, contre Raoul Brandon, député conservateur, un candidat se dresse, furieux de la suppression des pissotières du Boul’ Mich’. Coaché par les étudiants, ce modeste vendeur de violettes, clochard sur les bords, se nomme… Paul Duconnaud. Et il va mettre en ballotage le député sortant. Programme : suppression des impôts, rétablissement des pissotières, transformation de la station du quai Saint-Michel en gare maritime. Ses meetings furent un triomphe et pour 127 voix, Duconnaud mit Brandon en ballotage. Est-ce le prolongement du boulevard Saint-Michel jusqu’à la mer qui suscita cet engouement ? L’illustre Ferdinand Lop reprit l’idée dans les années 60. Pressé de répondre à question de savoir par quel bout le boulevard serait prolongé, il répondit avec hardiesse : « Par les deux bouts ».

 Au 20, le quatrain (de Rimbaud)

C’est au café Le Cluny, 20, boulevard Saint Michel, que Rimbaud écrit en 1871 sur le mur des toilettes son quatrain scatologique. Je ne le trouve pas spécialement scato, en tout cas moins que son Sonnet du trou du cul : « De ce siège si mal tourné / Qu’il fait s’embrouiller nos entrailles, / Le trou dut être maçonné / Par de véritables canailles. »

Au 35, à la source des Champs magnétiques

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Dans le café La Source, en 1919, André Breton et Philippe Soupault commencent à écrire simultanément (ou alternativement) Les Champs magnétiques, parfois jusqu’à dix heures d’affilée. « Nous remplissons des pages de cette écriture sans sujet ; nous regardons s’y produire des faits que nous n’avons pas même rêvés, s’y opérer les alliages les plus mystérieux ; nous avançons comme dans un conte de fées. » Ils suivent trois méthodes : rédaction indépendante, écriture en alternance de phrases ou de paragraphes et composition simultanée.

Ecriture automatique ? On soupçonne Breton d’avoir retouché de nombreux passage pour faire apparaitre des « trouvailles poétiques ».

64, boulevard Saint-Michel, Leconte de Lisle

leconte de lisle.jpgAprès ses Poèmes barbares (1862), Leconte de Lisle s’est imposé comme le chef de file de ce qui deviendra le Parnasse. Monocle encadré d’écaille rivé à son œil droit, longue chevelure grisonnante, le « maitre » reçoit dans son salon la jeune génération – Heredia, Sully Prudhomme, Catulle Mendès, Coppée – et distille ses conseils dans un modeste appartement au salon mansardé. Question au maitre (dans les années 1880) : « Considérez-vous le symbolisme comme une suite du Parnasse ou comme une réaction contre lui ? « Réponse du maitre : « Ni comme l’une ni comme l’autre. Ou plutôt si, c’est évidemment, comme je vous l’ai dit, une réaction d’enfants et d’impuissants, contre un art viril et difficile à atteindre. » Et toc !

Le café 66 et le mai 68 de Modiano

Le Luxembourg.jpgEn 1965, à l’angle du boulevard Saint-Michel et de la place Edmond Rostand (58, boulevard Saint-Michel), le « 66 » est le seul café ouvert toute la nuit. Le narrateur de L’Herbe des nuits y retrouve une certaine Dannie et fréquente « des clients un peu bizarres », surveillés par la police. Pourquoi appellent-ils ce café le 66, alors qu’il est situé au 58 ? Mystère. C’est aujourd’hui Le Luxembourg et les clients « un peu bizarres » qui le fréquentaient, liés à l’affaire Ben Barka, l’ont déserté depuis des décennies.

En mai 68, Patrick Modiano (23 ans) est sur les barricades. Non en insurgé mais comme journaliste pour Vogue. Le jeune écrivain qui vient de publier La Place de l’Étoile a du mal à prendre au sérieux l’embrasement du quartier Latin : « Je doute, écrit-il, que les dates de notre guerre en dentelles figurent un jour dans l’histoire au même titre que la bataille de Poitiers… »

Capoulade, 63, boulevard Saint-Michel

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C’était auparavant la Taverne du Panthéon, qui accueillit les dîners du Mercure de France, avec Pierre Louÿs, Jean de Tinan, Henry Bataille, etc. En 1930, le café devient le célèbre Capoulade dont le patron revendiquait la plus forte concentration de cerveaux de toute la France, élevant son établissement au rang d’une académie des sciences et de la pensée. On y buvait, parait-il, un des meilleurs cafés de Paris. Capoulade sera rachetée par Jacques Borel en 1965 et deviendra un (éphémère) Wimpy.

 Verlaine et Oscar Wilde au 71

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Photo connue. Prise au café François 1er en 1891. A la table du fond, le vieux prince des poètes médite devant son verre d’absinthe. Moins connu : c’est au François 1er qu’il rencontra Oscar Wilde, alors dans sa période dandy. Quelques mois avant sa mort, alors qu’il était tombé lui aussi dans la misère, ce dernier écrivit : « Ce siècle aura eu deux vagabonds des lettres: Verlaine et moi. »

 Au 47, le Flicoteaux et Balzac

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Décrit par Balzac comme « le temple de la faim et de la misère », le restaurant Flicoteaux était, au début du XXe siècle une véritable institution. Dans Les Illusions Perdues, Lucien de Rubempré, après avoir dépensé une fortune chez Véry, le grand restaurant au Palais-Royal, fréquente le restaurant Flicoteaux, à la portée de sa bourse. Dans Scènes de la vie de province », Balzac esquisse un état des lieux : « Les mets sont peu variés. La pomme de terre y est éternelle, il n’y aurait pas une pomme de terre en Irlande, elle manquerait partout, qu’il s’en trouverait chez Flicoteaux.  (…) Elle s’y produit depuis trente ans sous cette couleur blonde affectionnée par Titien, semée de verdure hachée, et jouit d’un privilège envié par les femmes : telle vous l’avez vue en 1814, telle vous la trouverez en 1840. »

Succédant à Flicoteaux, le Café d’Harcourt

Cafe-Arcourt.jpgEn 1890, Flicoteaux laisse la place à l’un des plus fameux cafés d’étudiants et d’intellectuels de la rive gauche, le Café d’Harcourt. Les normaliens de la rue d’Ulm viennent y réinventer le monde autour d’un café, d’une bière ou d’un verre d’absinthe. Paul Valéry aimait cet endroit pour l’atmosphère des soirées. Daudet le considérait comme le meilleur café du quartier Latin. Le 18 mai 1896 un grand dîner salua la naissance du premier numéro du Centaure revue trimestrielle de littérature et d’art, réunissant notamment Paul Valéry, Colette et Willy, Marcel Schwof, Debussy, Rachilde, Lord Alfred Douglas et Léon Paul Fargue.

Le café fut réquisitionné en 1940, pendant l’occupation allemande, et transformé en une librairie de propagande nazie : La librairie rive gauche, qui fit l’objet d’un attentat à la bombe en novembre 1941, commis par Pierre Georges, alias colonel Fabien.

Arrêtons-nous à la gare du Luxembourg

La gare fut créée en 1895 sur l’emplacement d’un ancien café, le Café rouge. Elle marquait alors le nouveau terminus de la ligne de Sceaux, l’ancien se situant à Denfert-Rochereau. On n’oublia pas d’y inclure des cheminées afin d’évacuer la fumée des locomotives à vapeur. (L’arrivée du premier train électrique transportant des voyageurs date de novembre 1937.)

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Dans les années 1970, la décision de raccorder la ligne de Sceaux à la gare du Nord menace la gare du Luxembourg. Comme la pente est trop raide en direction de la Seine, il est en effet question de créer une nouvelle station au nord du carrefour de l’Odéon : elle serait dénommée Quartier Latin et proposerait une correspondance avec les lignes 4 et 10 du métro. Une campagne de protestation des riverains compromettra le projet : la gare du Luxembourg sera conservée et aménagée pour le RER.

L’Arpajonnais

 

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Le long du boulevard Saint-Michel, on pouvait admirer ( ? ) dans l’entre-deux guerres un étrange et poussif convoi qui crachait fumées dans l’air du Boul’ Mich’ et faisait trembler les maisons de 23 h à 4 h du matin

Il s’agissait de l’Arpajonnais, le « train des Halles », qui traversait Paris. Un petit train à vapeur venant du fin fond de la campagne pour décharger sa cargaison de maraîchers en empruntant les rails du tramway. Jusqu’à 42 wagons arrivent la nuit, transportant en 1927 jusqu’à 24 000 tonnes de fruits et légumes vers les Halles de Paris. L’Arpajonnais sera remplacé par des camions à la fin des années 30.

Le Bal Bullier

S’il est officiellement situé avenue de l’Observatoire, le Bal Bullier (aujourd’hui resto U et centre sportif) marque la fin du boulevard Saint-Michel.

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En 1843, un ancien employé du Bal de La Grande Chaumière situe sur le Boulevard du Montparnasse, François Bullier (1796-1869) rachète le Prado d’été et, en 1847, y plante 1000 pieds de lilas. Ce sera la Closerie des Lilas, qui ouvre ses portes le 9 mai 1847. Il deviendra ensuite le Jardin Bullier puis le Bal Bullier et enfin Le Bullier. (La célèbre Closerie des Lilas qui fait face à l’actuel Centre Sportif Universitaire était alors un relais de poste que fréquentaient les clients du Bullier. En 1883, les propriétaires de ce relais achèteront le nom aux héritiers de François Bullier et l’établissement sera rebaptisé La Closerie des Lilas.)101072563.png

Beaucoup moins cher que le bal Mabille et ouvert toute l’année, le bal eut un prodigieux succès auprès des midinettes comme auprès du beau monde.

Jusqu’en 1914, le jeudi, Robert et Sonia Delaunay se rendent au Bullier où ils font sensation en dansant le tango. Elle y porte ses premières robes simultanées, Robert est vêtu un costume du même style conçu par sa femme. Le Bullier a fermé ses portes en 1940.

Connaissez-vous Le Bal Bullier, l’un des trois tableaux de Sonia Delaunay exécutés en 1913 ? Pas dégueu, comme dirait Gainsbourg.

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Écoutez la complaine du Cheval d’Or, où débuta Boby Lapointe

deventure cheval d'or avec Boby

Il était une fois un cheval. Un cheval d’or. Il était né d’une chanson de Jean-Pierre Suc, chanson qui raconte les amours impossibles entre une tête de cheval servant d’enseigne à une boucherie et une jument attelée à une voiture de laitier passant chaque jour devant l’étal.

restaurant sichouanSi vous passez devant le 33 rue Descartes, à la Contrescarpe, comment imaginer qu’existait, à la place du petit restaurant, un endroit magique des années 50, un cabaret « rive gauche » qu’affectionnait François Truffaut : le Cheval d’or.

Le Cheval d’Or est créé en mars 1955, à quelques mètres de l’immeuble où est mort Paul Verlaine. Au milieu des années 50, la Contrescarpe commence à pointer son nez et à chatouiller Saint-Germain-des-Prés sur le plan de la chanson et de la poésie. De quoi donner des idées. Au 33 rue Descartes, M. et Mme Tcherniak (Léon et Yvonne) tiennent une mercerie et rêvent d’autre chose. (On se croirait dans Contrescarpe 1950un conte de Marcel Aymé). Léon est un homme petit, trapu, barbe et moustache à la Trotski. Yvonne est une femme plutôt effacée, qui ne parle jamais, une femme de l’ombre qui donne l’impression de n’avoir jamais vu la lumière. George Bilbille – l’animateur de la mythique Mouffe, au 76 rue Mouffetard -, se souvient : « Yvonne tenait une boutique de sous-vêtements, de corsets rouges, un truc assez lamentable sans le moindre client. Un jour, Léon m’a dit : « Bill, si je transformais ma boutique en cabaret, vous pourriez m’aider ? » J’ai dit bien sûr, et je lui ai fourni des tables et des chaises, stockées dans les greniers de la Mouffe ».

Après quelques travaux qui engloutissent la boutique et l’arrière-boutique, « Monsieur Léon » confie la direction artistique du lieu à Jean-Pierre Suc.

Suc a retrouvé un ami d’enfance, Henri Serre, et ils chantent désormais ensemble, sous le nom de Suc et Serre.suc et serre

henri serreHenri Serre, vous connaissez. Mais si : il deviendra acteur, jouera dans Le Combat dans l’île d’Alain Cavalier, puis, en 1963, dans Jules et Jim de François Truffaut (il est « Jim », Oskar Werner est « Jules ») puis dans Le Feu Follet, de Louis Malle.

Jean-Pierre Suc, vous connaissez moins. Suc001.jpgIl s’est suicidé en 1960, car ses chansons ne perçaient pas. Et pourtant… Georges Brassens disait de lui : « Il y a à Paris un jeune auteur-compositeur qui écrit des chansons que j’aurais eu plaisir à écrire moi-même », et Catherine Sauvage ajoutait : « Il y a deux auteurs à Paris : Léo Ferré et Jean-Pierre Suc ».

Les premiers spectacles de 1955 et 1956 s’appuient sur Suc et Serre, Petit Bobo (Pierre Maguelon) Albert Nicolas, Pauline Julien, Christian Marin. La presse ne s’intéresse guère au quartier de la Contrescarpe, à part Robert Thill, dans Arts, qui salue la naissance du nouveau cabaret et surtout celle du duo Suc et Serre : « Si vous avez une heure à ne pas perdre, (…), si vous avez le goût du jaillissement pratique et de l’ironie décrispée, courez un soir rue Descartes où, à l’enseigne du Cheval d’Or, deux nouveaux venus, Suc et Serre, vous feront entendre un choix de sympathiques chansons fraîches comme leur jeunesse, pleines de sève, communicatives, bien écrites avec parfois un comique franc, parfois le sens du mystère et de la féerie cachée des choses… »

Le « Cheval » fait partie de la vie sociale du quartier encore misérable. rue MouffetardLéon est un ami du Père Georges (Georges Rodier), patron du légendaire café des 5 Billards, rue Mouffetard et bien sûr de Georges Bilbille. Parmi les amis de la première heure, on note Audiberti (voisin de quartier qui n’hésite pas à donner la réplique à Petit Bobo), Brassens, Jean-Claude Carrière, René Fallet, l’écrivain André Schwartz-Bart, (prix Goncourt 59), Claude de Givray, Robert Doisneau, François Truffaut…

 

Pierre MaguelonLe présentateur attitré du Cheval d’Or est Petit Bobo surnommé ainsi pour sa ressemblance avec le boxeur Bobo Olsen ; il raconte des histoires poétiques et drôles à propos de sa grand-mère. Au fil des années, le cercle d’artistes s’agrandit : les marionnettistes Georges Tournaire et Bob Gouge, Ricet-Barrier, professeur de gym dans la journée, Roger Riffard, le cheminot à veste de cuir noir, débitant des histoires cocasses vaguement chantées avec des airs de clochard inspiré. À la fin des années cinquante, le Cheval d’Or va accueillir Christian Marin, grand dégingandé, qui dit des poèmes de Jules Renard et chante « j’suis professeur de gymnastique, tic, tic » ; Jacques Florencie, qui chante Bruant et Couté ; Luce Klein, auteure-compositrice-interprète, qui chante des textes réalistes ; l’immense et menue Anne Sylvestre ; Christine Sèvres à la voix rauque et au regard étincelant, ainsi que son mari, Jean Ferrat.

La petite bande du Cheval comprend également Boby Lapointe, Pierre Louki, Pierre Perret, Annie Colette, compositeur-interprète, « rousse aux yeux pervers », qui chante des textes écrits par sa mère ;

max rongier.jpgpaul villazannie coletteJacques Serizier

 

 

Max Rongier, ancien instituteur, dont le répertoire engagé provoque la fureur des trublions d’extrême droite ; Jacques Yvart, qui chante la mer  ; Jean Dréjac et son « petit vin blanc » ; Paul Villaz, personnage grand-guignolesque, face carrée, la bouche en O, qui chante « J’ai perdu mes lunettes » ; Jean-Claude Massoulier et sa femme, Anne, qui chante Ferré à la perfection ;  Jacques Serizier, auteur-compositeur-interprète, gavroche, la face pâle, qui chante La Fronde à la main, une superbe chanson sur les petits vieux de Nanterre ; Daniel Laloux, silhouette d’échassier, digne de figurer à la galerie des phénomènes, dont la voix grave laisse exhaler un comique abracadabrant.

En juin 1961, Léon Tcherniak décide d’agrandir son cabaret en empiétant sur son domicile. Henri Serre se souvient : « Plus la notoriété du cabaret augmentait, plus l’appartement des Tcherniak diminuait ! »

richard et lanoux

Richard et Lanoux, avant qu’ils ne deviennent Pierre Richard et Victor Lanoux.

 

 

Le milieu des années 60 voit l’éclosion nouveaux talents Bernard Haller, Jean-Pierre Rambal, Richard et Lanoux, Maurice Fanon, Pia Colombo, Daniel Prévost, Jean Bériac, Richard de Bordeaux et Daniel Beretta, Jean Obé … Mais la chanson rive gauche agonise. Pour le petit cheval, l’âge d’or est passé. : « Nous approchons de mai 68, écrit Léon Tcherniak, les cabarets sont en survie, la promotion ne peut plus se faire, les jeunes ne pensent qu’au disque, les anciens à eux seuls. (…) Je commence en entrevoir la fermeture ».

 

 

tournage TruffautFrançois Truffaut, familier des lieux et initiateur de la carrière de Boby Lapointe, tente de soutenir le cabaret. Il y tourne quelques scènes de Baisers Volés, où l’on peut voir Jacques Delord exécuter son fameux numéro des cordes.

En avril 1968, le Cheval d’or produit l’un de ses derniers spectacles, Pachelbel and C°, créé et joué par Ricet Barrier, Annie Colette, François Lalande, avec, en première partie, Daniel Beretta et Richard de Bordeaux.

En mai, il sera remplacé par Dedvis des duos, spectacle de Boby Lapointe. Le cabaret de la rue Descartes, isolé par les barricades de mai 68, ne réouvrira qu’en juin. Mais le cœur n’y est plus et Léon Tcherniak décidera en juillet de cesser son activité et le Cheval d’Or fermera ses yeux à l’automne 1968.

Quelques pensionnaires du Cheval d’or

Anne Sylvestre

anne sylvestreÀ 23 ans, en 1957, Anne Sylvestre apparaît sur la rive gauche comme une petite pluie de fraîcheur aux gouttelettes parfois acides. Surnommée rapidement « la duchesse en sabots » pour son côté bucolique ou « Brassens en jupon » pour son côté provocateur, Anne Sylvestre sera un des piliers du Cheval d’Or.

« Enfant de la rive gauche, écrit Lucien Rioux, elle a percé juste avant la déferlante yé-yé, offrant aux jeunes un répertoire anticonformiste et intelligent, courageux et sensible, avec des textes parfaitement écrits sur des musiques originales et élaborées. Un répertoire hors du temps. Anne invente des mélodies étranges et fraîches, parfois archaïques, et de délicieux petits poèmes mélancoliques, parfois tragiques, parfois joyeux, toujours pleins de malice. »

Roger Riffart

RiffardPierre Maguelon n’hésitait pas à comparer Riffard à Boby Lapointe, regrettant que Riffard n’ait pas eu la carrière qu’il méritait : « Roger et Boby sont à rapprocher : une même folie, une même gestuelle… J’aime autant les chansons de Roger que celles de Boby et je trouve qu’il y a une petite injustice quand je vois combien on adule Boby aujourd’hui. »  Anne Sylvestre se souvient d’un Riffard volontairement effacé, totalement tourné vers l’amitié : »Je crois qu’il ne recherchait pas le succès. Au moment où tout le monde a été balayé par la vague yéyé, il a fait autre chose : du cinéma, du théâtre. Il n’était pas en position de lutter et ce n’était peut-être pas dans son tempérament. Ce qu’il aimait, c’était être avec ses copains dans une équipe et travailler comme ça.  »

Pierre Louki

pierre loukiVous souvenez-vous de Pierre Louki, copain de Brassens, sorte de Buster Keaton rive gauche à la voix funambulesque ? Je l’ai rencontré au début des années 2000, il m’a raconté son passage rue Descartes : « À cette époque, je me destinais au théâtre, j’étais élève de Roger Blin et je gagnais ma vie comme horloger. Sur mes factures, je griffonnais de petits textes. Un jour, chez moi, Lucien Raimbourg a découvert mes notes, de petits poèmes et quelques chansons, en particulier La Môme aux boutons. Tout s’en enchaîné, j’ai commencé à chanter dans des petits lieux, puis au Cheval d’Or, Canetti s’en est mêlé et je me suis retrouvé chanteur. Le cabaret ne me plaisait qu’à moitié. J’avais l’impression que ce que je chantais était futile, que cela me fermait à tout jamais la porte du théâtre. J’étais terrorisé à l’idée que Roger Blin puisse m’entendre. Un soir que je passais au Cheval d’Or, je l’ai aperçu dans la salle. À la fin de mon tour de chant, au lieu de sortir, je suis resté caché dans les coulisses pendant tout le spectacle, c’est à dire à la cave, en attendant qu’il s’en aille. Jusqu’au moment où le patron a commencé à râler, à me demander de sortir. Je me suis dit, bon, Blin s’est barré, et je suis sorti. Il ne restait qu’une seule personne : c’était lui ! Il m’a traité de con et m’a dit que sa chanson préférée était « Ah ! les p’tits pois, les p’tits pois, ça s’mange pas avec les doigts ». Cet aveu m’a ouvert des horizons merveilleux et je me suis dit, ça y est, c’est bon, je peux essayer de vivre avec mes chansons. »

Pierre Perret

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« Je me commettais à La Colombe, à L’Échelle de Jacob, au Port du Salut, écrit-il, mais je n’avais pas encore ma chance au Cheval d’Or. Elle vint un jour. François Truffaut, assidu spectateur à l’affût de talents nouveaux venait d’engager Ricet-Barrier et une partie de la bande pour tourner un film. Les effectifs manquants firent de la place à de nouveaux venus. Je fus l’un d’eux ».

 

Boby Lapointe

 

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En 1952, Boby Lapointe tient un magasin de bonneterie baptisé « Poil de Carotte », puis exerce divers métiers pour subsister : électricien, fort des halles, barman, vendeur de machines à écrire, livreur, représentant en café, figurant dans quelques films. En 1954, il installe des antennes de télévisions. Quand on lui demande comment il les installe, il répond sans hésiter : « Sur le toit ! »

Pendant quatre années de « hauts » et de « bas » (avant de poser des antennes, Boby Lapointe a également été scaphandrier ), Bobby, comme Brassens à ses débuts, tente de caser ses chansons auprès d’interprètes dans divers cabarets. C’est un soir de décembre 1959, rue Descartes, que sa carrière va commencer.

Léon Tcherniak se souvient : « Sa tenue vestimentaire détonnait au Cheval. Costume trois pièces et cravate, il avait l’allure d’un représentant de commerce, un peu bedonnant. Représentant, il l’était ; un jour, il me demanda de venir avec lui voir un oncle négociant à la Halle aux Vins. Nous montons dans sa voiture et je m’étonne d’y voir un amoncellement de bouteilles vides, de formes biscornues ; il me dit faire le ramassage pour son oncle, qui vend du vin italien ; il s’arrangeait avec les clochards et ramasseurs de poubelles qui lui échangeaient ces bouteilles vides pour quelques bouteilles de vin. »

« Monsieur Léon » couve Bobby comme un fils, et Bobby saura s’en souvenir : « Il a du bobo Léon / il va peut-être caner Léon » est un hommage amical à Léon Tcherniak. L’année suivante, Boby Lapointe jouera un petit rôle et chantera Avanie et Framboise dans Tirez sur le pianiste, de Truffaut. C’est le début d’une carrière d’une dizaine d’années, au cours desquelles Boby Lapointe se produira essentiellement au Cheval d’Or, au Port du Salut et à La Méthode. Il disparaît le 29 juin 1972, à 50 ans, victime d’un cancer.

Christine Sèvres

christine sèvres

Grâce, magnétisme, intelligence, sensibilité… Tous ceux qui ont connu Christine Sèvres en conservent une image grandiose, celle d’une chanteuse déchirée, violente, passionnelle. Interprète culte des années 60 sur les petites scènes de la rive gauche, elle sera la part d’ombre de Ferrat, plus connue que lui à leurs débuts, puis irrémédiablement lâchée sur le chemin de la notoriété.

En 1956, elle commence à fréquenter les cabarets rive gauche, Chez Moineau, L’Échelle de Jacob, Le Cheval d’or.

En 1960, elle entrera à l’Écluse où Henri Gougaud fait ses premiers pas de chanteur : « À l’époque, je passais en début de programme et Christine à la fin du spectacle. Elle partageait la vedette avec Barbara. À L’Écluse, elles étaient hiérarchiquement sur le même niveau. Elle m’impressionnait beaucoup. (…) Quand elle arrivait sur scène, il émanait d’elle un tel rayonnement que tout le monde se taisait et était prêt à l’écouter.  »

Comme Maurice Fanon ou Bernard Dimey, Christine boit beaucoup. Trop. L’alcool et mai 68 marqueront la fin de sa carrière. Celle que tous considèrent comme l’une des plus grandes interprètes d’après-guerre se retire à Antraigues et se consacre à la peinture. Elle meurt à 50 ans, le 1er novembre 1981, un jour après Georges Brassens et Roger Riffard.

 

Et pour finir, la chanson de Jean-Pierre Suc qui donna son nom au mythique cabaret de la rue Descartes.

LE CHEVAL D’OR

Un cheval d’or sur une devanture, ture ture ture
D’une boucherie
Un cheval d’or montrait sa denture, ture, ture, ture
En baillant d’ennui

Une blanche jument à la fière allure, lure lure lure
Passait le lundi
Toujours si fringante tirant sa voiture, ture ture ture
Devant la boucherie

Notre cheval d’or, cela je vous l’assure, sure sure sure
Car il me l’a dit
Adorait la jument si blanche et si pure, pure pure pure
Avec un brin d’envie

Il aurait bien aimé monter la monture, ture, ture, ture
Et son cœur d’or frémit
S’il entend le sabot de sa maîtresse future, ture ture ture
Qui de loin hennit

Mais par un mauvais jour, un jour de froidure, dure, dure dure
Sale jour de pluie
Il coupa devant lui en morceaux sa future, ture ture ture
Le boucher qui rit

Malheureux cheval collé par l’encolure lure lure lure
Rugit en furie
A mort bourreau boucher, et crac il se démure mure mure mure
Et en tombant l’occit.

Cheval d’or, boucher, jument dans la sciure iure iure iure
Sur le pavé qui luit
Quel drôle d’endroit pour une sépulture ture ture ture
Et quelle boucherie
Et quelle boucherie

 

 

 

 

 

« Rue de la Huchette, y a Paris et un peu de pluie » chantait Yves Simon. Mais il y a aussi l’ombre de Neruda, de Ionesco et de Boby Lapointe.

NerudaIonescoBoby

 

L’Institutrice blonde

 330px-Theatre_HuchetteLa rue de la Huchette, – dont le nom viendrait de la « Huchette d’Or », célèbre auberge située au numéro 1, – n’est pas très longue. Mais que de choses, en 160 mètres ! Rabelais, tout d’abord, qui fait état de la rue en ces termes : « Il y a encore aujourd’hui, rue de la Huchette, une ruelle descendant à la rivière, qui s’appelle rue de l’Abreuvoir du Caignard ». Puis l’abbé François Prévost (dit Prévost d’Exiles, dit l’abbé Prévost), qui aurait écrit une partie de Manon Lescaut dans un des nombreux cafés de la rue. Mais la palme de la Huchette d’or revient bien sûr à Ionesco, dont la cantatrice est chauve sans interruption depuis 1957. Près de vingt mille représentations ! Respect, comme on dit. Car ce n’était pas gagné dans les années 50. Roumain de mère française, Ionesco écrivit son « anti-pièce » en s’inspirant de la méthode Assimil : phrases courtes, clichés, coq-à-l’âne, tout ce qu’il faut pour élaborer des dialogues « absurdes ». La pièce, initialement, devait s’appeler L’Anglais sans peine. Pourquoi donc La Cantatrice chauve ? Mais si, vous le savez ! Le titre fut changé à la suite du lapsus d’un comédien qui prononça lors d’une répétition – on se demande bien pourquoi – « cantatrice chauve » au lieu de « institutrice blonde ».

Un prix Nobel de littérature rue de la Huchette

Neruda couleursLa seconde institution de la rue est l’hôtel du Mont blanc, au numéro 28, que fréquentait Neruda, avant et après la guerre. En 1939, Pablo Neruda est nommé consul à Paris, chargé en particulier de l’immigration au Chili des réfugiés espagnols. Puis, lorsque la gauche vient au pouvoir trente ans plus tard, il est nommé ambassadeur à Paris. Il y publie L’Épée en flammes et Les Pierres du ciel, puis, en octobre 1971, devient le troisième écrivain d’Amérique Latine à se voir décerner le Prix Nobel de littérature (après la poétesse Gabriela Mistral (Chili, 1945) et le poète-écrivain Miguel Angel Asturias (Guatemala 1967).

The Narrow street.jpgNotons que l’hôtel Mont blanc accueillit dans les années 20 le journaliste et romancier Elliot Paul, qui y écrivit C’est ici que je découvris Paris et un livre à la gloire de la rue : The Narrow street. Peut-être y croisa-t-il Henri Miller et Hemingway, qui fréquentèrent également l’hôtel à cette époque.

 

Et chez Popoff ?

Chez Popoff.jpg

Que pensait Neruda du mouvement beatnik ? Je ne sais pas. Mais il l’a côtoyé dans cette étroite rue, c’est certain. Car outre le Beat hôtel de madame Rachou (rue Git-le-cœur) et le square du Vert Galant, ces messieurs fréquentaient une autre institution de la rue de la Huchette : « Chez Popoff », bar légendaire situé au 8 de la rue, tenu par un couple de vieux russes exilés. Parmi les premiers beatniks, saluons le Baron di Lima (Eugène), sommité du quartier de cuir noir habillé, portant une babarondelimague à chaque doigt et faisant collection de cannes à pommeau d’or ou d’argent. Très entouré, il distribuait à ses sujets des cartes d’Homme libre et réalisait des bijoux à base de fourchettes. Peut-être vous souvenez-vous de son ami Mouna, (Mouna Aguigui, né André Dupont), anarchiste vélocipédique dont Cavanna disait : « C’est une manif à lui tout seul ». À propos de beatnik, précisons : le « nik » ajouté à « beat » viendrait d’un rapprochement avec le mot spoutnik, car les Kerouac, Ginsberg, Burroughs et autres Corso étaient suspectés d’être des pro-communistes.

 

De Bonaparte à Boby Lapointe

Bobby LapointeArrêtons-nous un moment au numéro 10, là où était situé l’hôtel du Cadran bleu sous la Révolution. Le jeune Bonaparte désargenté y aurait résidé au troisième (ou quatrième) étage de juillet à octobre 1795. L’homme connaissant bientôt des jours meilleurs, l’enseigne serait devenue « Au Petit Caporal » avant que la Restauration n’y mette bon ordre. Le 10 rue de la Huchette connut certainement nombre de commerces et d’appellations diverses avant que n’ouvre, en avril 1954, le cabaret Le Bidule, dont le carton d’invitation pour la première précisait « Tohubohu et bouhaha de rigueur ». On put y applaudir pendant quelques temps Léo Campion, François Chevais et Pierre Dac. Comment le nom du Cadran bleu revint-il à la surface ? Est-ce par le tic tac de Ta Katie t’a quitté ? Il faudrait demander à Boby Lapointe. En 1963, pendant un (très) court moment, il monte son propre cabaret, le Cadran Bleu, en posant à l’entrée une pointeuse. D’où la devise affichée à l’entrée : « Chez Lapointe, on s’pointe et on pointe ! » Au Cadran Bleu, Boby montera un spectacle à sa façon, Show et froid de volaille. Il passe les plats, chante, joue du violon, drague les filles, boit plus que de coutume et fait faillite en quelques mois. Sans regret, il retourne alors vers ces lieux familiers où il se sent vraiment chez lui : Le Cheval d’Or, le Port du Salut, La Méthode.

Yves Simon et son notaire

Yves simonComment ne pas évoquer, enfin, le talentueux Yves Simon. Lorsqu’il écrit « Rue de la Huchette, y a Paris et un peu de pluie / Du goudron sur des vieux pavés / Où traînent des rêves infinis », il a déjà publié deux romans : En couleur et L’Homme arc-en-ciel, roman dans lequel Monsieur Vernier, ancien notaire de province, tente de créer les vingt ans qu’il n’a pas eus par une imagination fantastique et débridée, devenant notamment un Fitzgerald (milliardaire) sur la Côte d’azur. À lire.