Quai des Grands-Augustins, avec Léo Noël, Léo Ferré, Paul et Virginie, George Sand, Marquet, Maigret, Picasso, Proust et cette canaille de Willy…

Au 15, à L’Ecluse, c’est Barbara et Bouquillon

Wikipédia est parfois réjouissant. La fiche consacrée au quai des Grands-Augustins nous apprend que L’Ecluse était située au numéro 15 (bravo), que Barbara y fit des débuts (parfait) et que « s’y produisirent, entre autres artistes, Robert Bouquillon, Jacques Brel, Raymond Devos, Léo Ferré, Marcel Marceau et Philippe Noiret. » Diable ! Bou qui ? Bouquillon ? Vite, Wikipédia ! Je découvre qu’il est peintre, que c’est le frère cadet du sculpteur Albert Bouquillon et qu’il aurait incidemment tenu le piano à L’Ecluse. Saperlipopette ! On en apprend tous les jours…

LéoPour en revenir aux « autres artistes », j’aimerais glisser quelques mots sur Léo Noël, l’un des quatre associés de L’Ecluse. Né Léon Ozeranski, il a commencé à chanter avant la guerre, après avoir abandonné ses études de violon. Il rencontre Francis Lemarque, dont le frère, Maurice, vient d’être appelé sous les drapeaux. Avant ce départ, Francis et Maurice chantaient en duettistes sous le nom des Frères Marc, pseudonyme trouvé par Aragon qui aurait ajouté : « le cadet s’appellera Marc Cadet et le plus vieux « vieux Marc ».

Léo Noël remplace Maurice pendant quelques mois et chante avec Francis Lemarque, souvent dans les rues. Durant la guerre, il perd l’usage de sa main droite, qui restera paralysée. Pour le violon, c’est pratiquement terminé. Pas tout à fait, pourtant : les spécialistes de Ferré savent peut-être que les deux Léo chantèrent quelquefois en duo, interprétant Mister Jim, l’un s’accompagnant au violon, l’autre au piano. C’était au tout début de L’Ecluse, en 1949.

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Tiens ! Mais c’est Bouquillon !

Au 17, Jean Racine attend Jean-Pierre Darras

DarrasRacine y demeura en octobre 1658, à l’âge de dix-huit ans, lors de ses études de philosophie au collège d’Harcourt, rue de la Harpe. Il est hébergé par son oncle à la mode de Bretagne, Nicolas Vitart, intendant du duc de Luynes. Comment pourrait-il savoir que trois siècles plus tard, en 1958, à quelques mètres, Philippe Noiret et Jean-Pierre Darras feraient un triomphe à L’Ecluse en mettant en scène Louis XIV (Noiret, of course) et Jean Racine (Darras).

Pour la petite histoire, Darras et Noiret faisaient partie de la troupe du TNP à Chaillot, de même que mon père. Au foyer, pour se distraire en attendant d’entrer en scène, ils avaient l’habitude d’interpréter de petits sketches qui faisaient rire tout le monde. Mon père, qui (co) dirigeait L’Ecluse, leur proposa de passer de la plus grande scène parisienne à la plus petite, après les représentations du TNP qui se terminaient suffisamment tôt pour se produire à 11 h 30 quai des Grands-Augustins.

Au 21, naturellement, c’est Bernardin de Saint-Pierre

LivreL’auteur de Paul et Virginie, y réside sous le Directoire. Grand copain de Rousseau, il exprima de manière plutôt naïve et caricaturale le finalisme anthropocentrique qui serait, selon lui, à l’œuvre dans la nature …

Plus écolo tu meurs, Bernardin. Dans son roman, la vie loin des grandes villes est un paradis, dans une nature qui n’a pas été pervertie par l’homme. Paul et Virginie fusionnent avec elle et ils comptent leurs années, non par un calendrier, mais par la pousse des arbres plantés au moment de leur naissance. Conclusion : « Je tiens pour principes certains du bonheur qu’il faut préférer les avantages de la nature à tous ceux de la fortune, et que nous ne devons point aller chercher hors de nous ce que nous pouvons trouver chez nous. (Paul et Virginie)

Au 21, également, c’est Sand et Sandeau

SandeauEn 1831 George Sand y réside avec son amant Jules Sandeau, avant de s’installer quai Saint-Michel puis quai Malaquais. Sandeau fut le secrétaire de Balzac pendant près de deux ans et écrivit avec sa compagne Rose et Blanche (1831), roman à quatre mains qu’ils cosignèrent du nom de Jules Sand. Ils se quitteront, Aurore lui empruntera la moitié de son nom et publiera en 1832, son premier roman, Indiana, un véritable triomphe. Et Jules, alors ? Tout va bien, merci. Auteur d’une quinzaine de romans (plutôt mineurs), il fut le premier romancier à être élu à l’Académie française.

Au 23, le petit bar de Maigret

Est-ce Aux Caves du Beaujolais, d’où le petit Albert lance son appel à Maigret dans Maigret et son mort ou ce « petit bar normand, un peu en contrebas, où il fallait descendre deux marches » dans Maigret s’amuse ? Et est-ce vraiment au 23 ? Toujours est-il que depuis son bureau, le commissaire a vue sur le quai des Grands-Augustins et qu’il délaisse souvent la place Dauphine pour venir y boire une bière ou un petit blanc bien frais. Pour les mordus du commissaire et de la topologie parisienne, Paris chez Simenon (de Michel Lemoine) donne l’inventaire minutieux et exhaustif de tous les lieux parisiens cités dans l’œuvre du romancier. Pour mémoire, le commissaire Maigret apparait dans 75 romans et 28 nouvelles, de Pietr-le-letton, en1931, à Maigret et monsieur Charles, en 1972, date à laquelle Simenon déclare à Paris-Match : « « J’ai septante ans, c’est fini, je tue Maigret ».

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Pierre Renoir fut en 1932 le premier à interpréter Maigret, dans La Nuit du carrefour dirigé par son frère Jean. Après lui, ils seront 24 acteurs à incarner le commissaire, dont… Michel Simon en 1952.

Et Jean de la Fontaine ?

LafontaineVers 1650 La Fontaine habitait chez son oncle Jannart, quai des Grands-Augustins. Mais à quel numéro ? Dans La Gazette de Soracha n°2 : Jean de La Fontaine, on peut lire : « Dès qu’il le peut, La Fontaine retrouve ses amis Molière, Racine et Boileau, dans une chambre louée par ce dernier, située rue du Vieux-Colombier, auquel s’ajoute parfois Chapelle – le comique familier de Ninon de Lenclos. » Pourquoi pas ? Mais Wikipédia s’insurge contre cette « bande des quatre » ey prétend que c’est une fable : « C’est à partir de la fiction des « quatre amis » que met en scène ce roman [Les Amours de Psyché et de Cupidon] que s’est développée, dans la critique du XIXe siècle, chez Sainte-Beuve et Émile Faguet notamment, la légende d’une amitié entre La Fontaine, Molière, Boileau et Racine ».

Oui mais : Louis Racine, fils de Jean Racine, n’a-t-il pas écrit dans ses Mémoires : « J’ai parlé dans les Réflexions sur la Poésie d’un autre souper chez Molière pendant lequel La Fontaine fut accablé des railleries de ses meilleurs amis, du nombre desquels était mon père. Ils ne l’appelaient tous que le Bonhomme, c’était le surnom qu’ils lui donnaient à cause de sa simplicité : La Fontaine essuya leurs railleries avec tant de douceur, que Molière, qui en eut enfin pitié, dit tout bas à son voisin : « Ne nous moquons pas du Bonhomme, il vivra peut-être plus que nous. »  Qui croire ? Je propose d’en appeler au commissaire Maigret, il connait bien le coin.

Au 25, Marquet, Matisse, et les gris du quai

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Albert Marquet emménage à cette adresse en 1905 avec ses parents et y installe son atelier où il peint de nombreuses vues du quai, dont le tableau ci-dessous, tout en harmonies de gris ponctuées de touches de vermillon. Matisse a évoqué son ami Marquet dans ses souvenirs de jeunesse : «Marquet n’avait pas de quoi s’acheter des couleurs, surtout des cadmiums qui étaient d’un prix élevé. Aussi peignait-il gris, et peut-être cette condition de la vie matérielle favorisa-t-elle sa manière.

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Albert Marquet par Charles Camoin, 1904

Au 35, la dynastie Didot

1740 : François Didot, imprimeur-libraire, ouvre une librairie intitulée « La Bille d’Or » dans l’hôtel Feydeau de Montholon, au 35 du quai. Il sera l’un des premiers à éditer les écrivains majeurs du XVIIe siècle. François-Ambroise Didot (1730-1804), son fils, invente un nouveau système typographique, le point Didot, qui permet de mesurer les caractères. Son fils, Firmin Didot, imprimeur et éditeur, deviendra un des imprimeurs les plus célèbres de France.

Au 35, également, Pierre-Henri Leroux

Ce journaliste, philosophe et homme politique ((1797 – 1871) serait, selon de nombreux historiens, l’inventeur du mot « socialisme ».

Au 51, on peut dîner du côté de chez Swann

laureIl flotte parfois chez Lapérouse un petit parfume proustien et l’on peut lire dans La Recherche : « Certains jours, au lieu de rester chez lui, il allait prendre son déjeuner dans un restaurant assez voisin dont il avait apprécié autrefois la bonne cuisine et où maintenant il n’allait plus que pour une de ces raisons à la fois mystiques et saugrenues, qu’on appelle romanesques ; c’est que ce restaurant […] portait le même nom que la rue habitée par Odette : Lapérouse. »

Seul restaurant où le garçon frappe à la porte avant d’entrer, Lapérouse n’est pas seulement un ensemble de petits salons où Sand fricote avec Musset et où la belle Otero fait le plein de bijoux : Victor Hugo ne venait-il pas régulièrement avec ses petits-enfants, Jeanne et Georges, pour déguster confitures et madeleines maison qu’il avait en péché mignon ?

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Au 53 bis, Le Désir tiré par la queue chez Michel Leiris

Ecrivain, poète, ethnologue et critique d’art français, Michel Leiris a laissé une œuvre littéraire importante et, avec L’Âge d’homme et La Règle du Jeu, a révolutionné le genre de l’autobiographie.

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En 1944, dans son grand appartement du quai des Grands-Augustins, il organise des « fiestas » destinées à soutenir le moral de ses amis. Le soir du 19 mars, on y joue Le Désir attrapé par la queue, une « pièce » de son ami Picasso. Écrite en janvier 1941 (en quatre jours, dit-on), il s’agit d’une farce ubuesque dans la lignée des Mamelles de Tirésias d’Apollinaire qui met en scène les amours de Gros Pied et de La Tarte au Sordid’s Hôtel. La distribution est éblouissante : Avec Camus à la mise en scène, Beauvoir joue la Cousine, Leiris joue Gros Pied, Raymond Queneau joue L’Oignon et Jean-Paul Sartre joue le Bout rond. Au pick-up : Georges Hugnet. Et à la claque, Braque, Bataille, Mouloudji, Gallimard, Salacrou, Michaux, Barrault, Lacan, Brassaï (qui prend des photos), Reverdy, Valentine Hugo, Maria Casarès (impressionnée par Camus, ce sera réciproque). Après la représentation, Mouloudji interprète Les Petits Pavés et Jean-Paul Sartre, à la demande générale, pousse la chansonnette avec Les Papillons de nuit et J’ai vendu mon âme au diable.

 Au 55, le gros Willy et sa Colette

willyWilly (Henri Gauthier-Villars) et la jeune Colette se marient en 1893 à Châtillon-sur-Loing, puis le couple s’installe au mois de mai (et pour quelques semaines) quai des Grands-Augustins, dans la garçonnière du marié, au-dessus de la maison d’édition familiale. Sacré Willy : boulevardier, écrivain polisson, critique musical, il signe chaque année des dizaines d’ouvrages (dont les six premiers romans de Colette) et fait travailler de nombreux « nègres » dont Curnonsky, Paul-Jean Toulet, Tristan Bernard ou Francis Carco. Il vendra les droits des Claudine à ses éditeurs, en cachette de celle qui les a écrits. Colette ne le lui pardonnera jamais.

 

 

 

 

Quoi de beau rue des Beaux-Arts ?

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Au 2, la galerie de Pierre Loeb et un certain Ginzburg

En 1926, quittant la rue Bonaparte (n°26), le célèbre galeriste s’installe au 2, rue des Beaux-Arts, exposant les œuvres de Braque, Dufy, Chagall, puis, de 1933 à 1939, de Balthus, Brauner, Kandinsky… En 1941, contraint par les lois anti-juives mises en place par Vichy, Pierre Loeb confie sa galerie à son confrère Georges Aubry et s’exile à Cuba pour protéger sa famille. À la Libération, Aubry se montre peu enclin à rendre son bien à l’ancien propriétaire. Loeb s’ouvre de ses déboires à son ami Picasso… qui règle l’affaire d’un simple coup de fil : « Pierre est revenu, dit-il sèchement à Aubry, il reprend la galerie »Aucun galeriste ne peut se permettre contrarier le maître et Pierre Loeb réintègre ses murs. Durant deux décennies, il y accueillera notamment Giacometti, Antonin Artaud, Dora Maar, Vieira da Silva, Georges Mathieu…

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Photo : Denise Cololomb, prise en 1951 à la galerie Pierre Loeb, avec Viera da Silva, Jacques Germain, Georges Mathieu, Pierre Loeb, Jean-Paul Riopelle et Zao Wou-Ki.

Pierre Loeb faillit exposer un certain Ginzburg, futur Serge Gainsbourg. Comment booster la carrière de Lucien se demande (en 1948) Lise Levitsky, persuadée de l’immense talent de son petit ami qui ne va pas tarder à retrouver la vie civile ? La jeune femme fréquente Florence Loeb, fille de Pierre Loeb.

gainsbourg_portrait_2Grâce à cette introduction, Lise apporte quatre tableaux ginzburiens. Loeb s’intéresse, déclare vouloir rencontrer le jeune homme. C’est en uniforme que Lucien se rend rue des Beaux-Arts un mois plus tard. Loeb lui propose de revenir le voir dans un an avec quarante toiles : il est prêt à l’exposer. Lise cherche un atelier, parvient à sous-louer l’ancien atelier de Kandinsky au pied de Montmartre. Que se passe-t-il ? Peur l’échec, de ne pas être à la hauteur ? Lucien ne donnera pas suite et quittera l’atelier pour retourner chez ses parents.

Huile sur toile de Gainsbourg, portrait de Madame Franckhauser, née Paulette Borée, vers 1951

 

Au 2, La Balance lance la SF

Au 2, rue des Beaux-Arts, en 1952, s’ouvrit une librairie dénommée La Balance, qui prit la suite de La Peau de chagrin. La Balance, tenue par Valérie Schmidt, fut la première librairie de science-fiction en France. Avec l’aide de Philippe Curval, Jacques Sternberg, Boris Vian, Raymond Queneau, Jacques Bergier et Michel Butor, la jeune femme décida de réunir tout ce qui s’approchait de la science-fiction, depuis Voltaire (Micromégas) jusqu’à Jules Verne, en passant par un certain Valerius, empereur romain, qui écrivit sur des soucoupes volantes…

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Boris Vian était là…

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Pour lancer sa librairie, Valérie Schmidt organisa une exposition ayant pour titre Présence du futur. Philippe Curval dénicha un robot de 2,3 m de haut (dénommé Gustave), Queneau un tableau représentant des Martiens qui débarquent. Pour la petite histoire, en 1954, Valérie Schmidt céda le nom de l’exposition à Denoël, pour ce qui devint la célèbre collection sous la direction de Robert Kanters.

 

 

 

Au 3, la galerie Iris Clert

260px-Portrait_d'Iris_ClertEn 1955, Iris Clert ouvre sa galerie dans une ancienne boutique d’abat-jour et d’objets de décoration intérieure. Elle y présente notamment Camille Bryen, Laubiès et Asger Jorn. En 1957, elle rencontre Yves Klein qu’elle expose à plusieurs reprises. En 1958, le jeune peintre encore inconnu lui propose une exposition titrée Le Vide : Il vide totalement la galerie à part une petite vitrine dotée d’une couche de blanc brillant. Pub, buzz, c’est un succès.

Deux ans plus tard, la galeriste expose Le Plein d’Arman, contradiction directe du vide de Klein. Arman emplit la petite galerie à ras bord avec des vieilleries et des ordures, visibles depuis la rue. Les invitations sont envoyées dans des petites boîtes de sardines, avec les mots « Arman – Le Plein – Iris Clert » imprimés sur le dessus de décollage. Pub, buzz, c’est un succès.arman-le-plein-01

Tissant des relations privilégiées avec des critiques comme Claude Rivière, Michel Tapié, Charles Estienne ou Michel Ragon, Iris Clert défendra avec talent les différentes formes de l’abstraction. En 1962, elle transfèrera sa galerie rue du Faubourg-Saint-Honoré.

indexEt qu’est-ce qu’elle dit, Iris, en mai 1968, hein ? Rien de bien étonnant, la connaissant : « Bourgeois bornés, vous vous tromperez donc éternellement ? En matière d’art, vous voulez des valeurs sûres. […] On vous secoue, on vous remue, vous rigolez. Les mêmes œuvres devant lesquelles vous avez ricané, on vous les enrobe de belles phrases, on vous les présente dans de beaux cadres, on vous les augmente odieusement et, enfin, vous marchez. »

 

Au 3 bis, Lucien Genin et son vin rouge

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Vers 1930, le peintre Lucien Genin (1894-1953) y prend un appartement (avec le peintre Elysée Maclet). Selon l’écrivain René Fauchois, Lucien Génin eut deux passions : la peinture et le vin rouge… (vin rouge de qualité qu’il trouvait à quelques pas de là, rue de Seine, chez Fraysse, en compagnie de Doisneau et de Robert Giraud.)

Au 4 bis, à défaut de La Louisiane, l’hôtel de Nice et des Beaux-Arts

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Prévert et Henri Crolla, le guitariste virtuose, en 1955, photo Doisneau

L’Hôtel de Nice et des Beaux-Arts, comme La Louisiane ou le Montana, fut de 1935 à 1950 le refuge des écrivains, peintres, des comédiens. Durant la guerre, il abrita essentiellement la bande de Prévert, avec Henri Crolla, Paul Grimaud, Fabien Loris et Mouloudji. Ce dernier y louait une minuscule chambre sans fenêtre ni vasistas.

5 rue des Beaux-Arts, deux poètes fort différents

À dix ans près, ils auraient pu se croiser dans l’escalier et éviter de se saluer, tant sont distants leurs univers. Romantisme d’un côté, Parnasse de l’autre. Gérard de Nerval habita l’immeuble en 1835 (accueilli par son ami Camille Rogier, avant son emménagement au 3 impasse du Doyenné) et Lecomte de l’Isle en 1845.

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Doux poète que Nerval, schizo avant Arthaud. Le 26 janvier 1855, à 7 heures du matin, on trouva son corps pendu à une grille, rue de la Vieille-Lanterne. « Il  portait encore son chapeau sur la tête, preuve que son agonie avait été douce », précisa son ami Dum

 

Au 7-9, la galerie Claude Bernard

Fondée en 1957, la galerie se spécialise dès ses débuts dans l’art figuratif contemporain, peinture et sculpture. Elle exposera notamment César, Ipousteguy, Bacon, Balthus, Hockney, Mason, Giacometti…

En 2010, c’est un Doisneau inédit et en couleur que l’on découvre rue des Beaux-Arts. En novembre 1960, le photographe avait été envoyé en Amérique par le magazine Fortune. A Palm Springs, dans un reportage kitch et halluciné, il photographia un monde de luxe et d’oisiveté aux antipodes de ses plongées nocturnes dans les bas-fonds parisiens.

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He oui, mais non, ce n’est pas signé Guy Bourdin mais Robert Doisneau…

Au 8, Fantin-Latour et les Vilains bonshommes

En 1868, Fantin-Latour y établit son atelier au rez-de-chaussée. C’est ici qu’il peignit le Coin de table, c’est-à-dire le dîner des « Vilains bonshommes ». Dans cet hommage au Parnasse (qui s’essouffle), on remarque surtout la présence de Verlaine et de Rimbaud qui, en quelques années, vont faire vieillir de cent ans les poètes mineurs qui tiennent la vedette sur le tableau.

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Debout, de gauche à droite : Elzéar Bonnier, Emile Blémont, Jean Aicard. Assis, Paul Verlaine et Arthur Rimbaud, Léon Valade, Ernest d’Hervilly, Camille Pelletan (qui n’est pas poète mais homme politique). Credo ? Il faut que ce soit beau !  En 1868, ces poètes décident de se retrouver tous les mois autour d’un repas afin de maintenir la cohésion du groupe. La critique qualifia dédaigneusement ces réunions de  « dîners des vilains bonshommes ».

3-Bouquet-of-Roses-Henri-Fantin-LatourHenri Fantin-Latour (1836-1904) passe pour un peintre ennuyeux, car il abusa de fleurs en bouquets, lys du Japon, pivoines à foison, roses de tous les horizons, sans compter les pommes, les poires et autres fruits exposés dans maintes coupes. Curieux, Fantin-Latour : il fut le contemporain et parfois l’ami de Manet, Cézanne, Degas et Renoir, mais j’ai souvent l’impression qu’il vécut cinquante ans plus tôt.

Au 10, Mérimée et Corot

Prosper Mérimée et sa mère s’y installe en avril 1838. L’écrivain y restera neuf ans (il déménagera 18 rue Jacob), avec ses nombreux chats et ses milliers de livres. Dans le même immeuble, à l’étage au-dessous, La Revue des Deux Mondes de François Buloz dans laquelle il fera éditer sa nouvelle Carmen (qui commence par une citation en grec de Palladas ainsi traduite : « Toute femme est amère comme le fiel ; mais elle a deux bonnes heures, une au lit, l’autre à sa mort ». Il faut dire qu’avec  Mérimée, les femmes, ça ne rigole pas : dans presque toutes ses nouvelles, rencontrer une femme, c’est rencontrer la mort.

Fernand-corot-the-painters-grand-nephewEt Corot dans tout ça ? Il aimait beaucoup les femmes mais resta toute sa vie célibataire et c’est donc seul qu’il s’installa rue des Beaux-arts de 1850 à 1853, avant d’opter définitivement pour 58, rue du Faubourg-Poissonnière. Il a cinquante-six ans et les portraits  commencent à remplacer les paysages. Il en exposera très peu, préférant les garder à l’abri des regards et refusera toujours de les vendre.

Portrait de Fernand Corot (en 1863), arrière-petit-neveu du peintre

 

Au 13, l’Hôtel d’Alsace d’Oscar Wilde

 « C’était un hôtel minable ! Sale, laid, un hôtel de deuxième classe, relate l’historien Dominique Vibrac. Il s’appelait l’hôtel d’Alsace, avant ceci, l’hôtel d’Allemagne, débaptisé après que l’empire germanique a annexé la région en 1870…»

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C’est dans cet hôtel, construit en 1828, qu’Oscar Wilde décède le 30 novembre 1900. Il vivait dans les chambres n° 6 et 7 (aujourd’hui réunies en une seule chambre la n°16)  qu’il décrit ainsi à son éditeur : « Cette pauvreté vous brise réellement le cœur : c’est si sale, si totalement déprimant et sans espoir. Je vous prie de faire ce que vous pouvez ».

Sent-il que sa fin est proche ? La légende veut qu’il écrive à nouveau : « Mon papier peint et moi nous livrons un duel à mort. L’un ou l’autre de nous va devoir s’en aller ».

C’est lui qui meurt le premier, « au-dessus de ses moyens », laissant une note impayée de 2 068 francs. Sans rancune, le patron de l’hôtel, Jean Dupoirier, offre cependant une couronne mortuaire portant ces mots « À notre locataire ».

Merveilleux Wilde qui déclara : « J’ai mis tout mon génie dans ma vie ; je n’ai mis que mon talent dans mes œuvres », œuvres dans lesquelles on peut lire : « Les femmes sont des tableaux, les hommes sont des problèmes… »

Désolé, revoilà Gainsbourg

En 1962, l’ancien Hôtel d’Alsace est rénové et devient L’Hôtel. Six ans plus tard, on y voit Serge Gainsbourg et Jane Birkin de retour du tournage de Slogan, à Venise, qui attendent que les travaux de la rue de Verneuil soient terminés.

imagesIls occupent la chambre de Wilde et baignent la petite Kate dans la fontaine du restaurant. Dans Munkey diairies, Birkin évoque le mois de février 1969 : « L’Hôtel, dont le sous-sol était aménagé en salle-à-manger, avec plein de petites alcôves où les gens chics dînaient tard le soir. Il y avait un pick-up et un disc-jockey et Serge a glissé Je t’aime, moi non plus sous l’aiguille de la platine. Les dîneurs ont subitement arrêté de manger, fourchettes et couteaux suspendus dans l’air, et Serge m’a chuchoté, excité, « I think we got a hit record ! ». Le couple séjournera près d’un an dans l’hôtel et Gainsbourg y composera Melody Nelson, paru en 1971.

D’Oscar Wilde à Jorge Luis Borges

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Jorge Luis Borges fut un habitué de l’hôtel, sans doute  en souvenir d’Oscar Wilde dont il traduisit, de l’anglais à l’espagnol (et à l’âge de dix ans !), la nouvelle Le Prince heureux. En avril 1978, dans une des chambres, il accepta une interview dans laquelle on apprend notamment deux choses : qu’il aurait commencé à écrire à l’âge de trois ou quatre ans et que le mot jazz vient de l’anglais créole de la Nouvelle Orléans, to jazz signifiant faire l’amour de façon rapide, spasmodique.

 

 

 

En remontant la rue Lepic avec Pacsin, Dimey, Amélie (Poulain), Degas, Van Gogh et Pierre Dac

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 Au 1, Jules Pascin à l’hôtel Beauséjour

Pacsin« L’homme  le plus libre du monde » disait de lui Mac Orlan. Julius Mordecai Pincas dit Jules Pascin, (anagramme de Pincas) s’installe rue Lepic au cours de l’automne 1907 avec Hermine-Lionette Cartan dite Hermine David, femme peintre de talent. Il y séjournera deux ans, avant de partir aux USA puis de s’installer à Montparnasse. Anarchiste déguisé en dandy, il scandalise par ses tableaux de femmes dénudées et sa vie de débauche. Pacsin disparaitra en 1930, à 45 ans, rongé par l’alcool et le doute sur son œuvre. Il se suicide dans son atelier du 36 boulevard de Clichy en laissant une lettre à Lucy, sa maitresse : « Je suis un maquereau, j’en ai marre d’être un proxénète de la peinture … Je n’ai plus aucune ambition, aucun orgueil d’artiste, je me fous de l’argent, j’ai trop mesuré l’inutilité de tout. »

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 Au 12, le Lux-bar de Dimey et de Mouloudji

 Bernard Dimey, vous connaissez ? Mais si : Syracuse, pour Salvador.  Ou Mon truc en plumes, pour Zizi Jeanmaire. Grande figure de Montmartre, il était un des habitués du Lux Bar. En attendant de voir Syracuse, vous pouvez voir son portrait et lire quelques vers de lui au Lux-Bar, ex-A la Croix blanche :

« Les feignants du Lux-Bar, les paumés, les horribles, / Tous ceux qui rue Lepic viennent traîner leurs patins, / Les rigolos du coin, les connards, les terribles / Qui sont déjà chargés à dix heures du matin… / Les racines au bistrot, ça va pas jusqu’à Blanche,  / et même les Abbesses ils ont jamais vu ça ! / avec dix coups d’rouquin, ils se font leur dimanche,  / Et je les aime bien, je n’sais pas trop pourquoi ! »

DimeyDans les années 70, Mouloudji habite rue Robert Planquette et fréquente assidument le Lux, dont les faïences 1900 reproduisent le Moulin rouge et la place Blanche, et sur lesquelles on peut reconnaître la première femme de Sacha Guitry, Charlotte Lysès. Pour ma bio de Mouloudji, j’avais interviewé le producteur Michel Célie : « On se retrouvait au Lux, le midi, bien souvent, il y avait Jean Wiener, Bernard Dimey, Prévert, Mouloudji, Caussimon, on rigolait parce que les touristes montaient à Montmartre pour voir des artistes et qu’ils passaient à côté de nous sans nous voir. »

Au 15 : le café des 2 Moulins et Amélie Poulain.

2M« T’as vu, c’est le café d’Amélie Poulain ! » C’est ce qu’on pouvait entendre rue Lepic environ cent fois par jour et dans toutes les langues avant le coronavirus.

 

En 2009, huit ans après le tournage, l’établissement ferme pour trois semaines afin d’effectuer des travaux. « Une Japonaise a presque défailli quand elle est arrivée devant le café en travaux. Elle était en larmes ! » s’amuse le patron de l’époque. (Marc). Depuis, l’engouement ne s’est pas tari : « Aujourd’hui, notre clientèle est composée à 60 % de touristes, qui viennent pour le film ou pour le quartier, et 40 % d’habitués » note le patron en  2016. (Anthony).

56Et Collignon-tête-à-gnions-face-de-fion ? L’épicerie va très bien, merci. Au 56 rue des Trois Frères, l’ancien propriétaire, un certain Ali, vit son affaire décoller à la suite au film et il sortit un CD où on pouvait l’entendre chanter et dresser les louanges de son épicerie.

 

CastellainEn 1910, le futur bistrot d’Amélie s’appelait Castelain, du nom de la bière…

2M.1950Il devint 2 Moulins après la guerre de 39-45

Au 25, La Vache enragée de Pierre Dac

dacCe cabaret perdu dans la nuit des temps vit les débuts en 1919 de Raymond Souplex et Gabriello et, en 1922, de Pierre Dac. (« Si Dieu existe, qu’il le prouve ! Et s’il n’existe pas, qu’il ait le courage de l’avouer… ») Pierre Dac habitera Montmartre (46, avenue Junot) et se verra gratifier, à sa mort, d’un joli petit bout de rue près de son domicile.

Au 50, Degas et Jehan Rictus

En 1877, Edgar Degas (Hilaire Germain Edgar de Gas dit Edgar Degas) voit son bail résilié pour la maison qu’il occupe avenue Frochot et se met en quête d’un nouveau logement. « Je bats le quartier. Où poserai-je ma tête et Sabine (sa bonne). Je ne trouve rien de bien » écrit-il à Halévy. Ce sera finalement un appartement et un atelier rue Lepic, dans lesquels il restera cinq ans, vivant en reclus. A part ses lundis à l’Opéra Garnier, ses quelques dîners chez les Rouart ou chez les Halévy, il vit seul au milieu de ses toiles dont il ne se défait qu’avec difficulté.

degas2C’est l’époque où il délaisse peu à peu l’huile pour le pastel. François Fosca, un critique d’art de l’époque, en avance la raison : ce changement serait dû « à la nature inquiète et scrupuleuse de Degas qui voulait pouvoir retoucher son travail indéfiniment, l’abandonner pour le reprendre ensuite, parfois après des années, sans être entravé par la matière de la peinture à l’huile  qui, tantôt n’était pas encore sèche, ou  tantôt l’était trop. Le pastel lui accordait sur ce point toute la liberté qu’il souhaitait et donnait, en outre à ses oeuvres, une matité qu’il semble avoir beaucoup appréciée. »

Le poète-chansonnier Jehan Rictus habita lui aussi au 50, de 1904 à 1913. L’homme des Soliloques, le poète de de la compassion et de la révolte fut souvent « croqué » par Steinlen comme ci-dessous, où un clochard voit croit discerner face à lui, un Christ, aussi lugubre que lui. (Il s’agit en fait de son reflet dans la vitrine d’un magasin.)

ob_301158_rictus-steinlen-034« Ah! Comm’ t’es pâle…ah! comm’ t’es blanc. / Sais-tu qu’t’as l’air d’un Revenant, / Ou d’un clair de lune en tournée? / T’es maigre et t’es dégingandé, /Tu d’vais êt’ comm’ ça en Judée / Au temps où tu t’ proclamais Roi! / A présent t’es comm’ en farine. / Tu dois t’en aller d’ la poitrine / Ou ben… c’est ell’ qui s’en va d’ toi ! »

Au 53, Jean-Baptiste Clément et ses cerises

L’auteur du Temps des cerises y a vécu en 1880 juste après l’amnistie et le retour des communards exilés. Il avait combattu sur les barricades pendant la Semaine sanglante, avait fui Paris, avait été condamné à mort par contumace. Mais point de cerises sur la Butte. Il écrivit la  chanson lors d’un voyage vers la Belgique, à Conchy-Saint-Nicaise, en 1866. Or donc, rien à voir avec la Commune.

Au 54, Van Gogh, Théo et les fausses tours de Notre-Dame

Les deux frères habitèrent au 54, au troisième étage, de 1886 à 1888. Il s’agit d’un petit appartement doté d’une minuscule entrée, d’une pièce de séjour de 7 m2, d’une chambre de même taille occupée par Théo, chambre par laquelle il faut passer pour se rendre dans la chambre de Vincent.

Van-Gogh-View-of-Paris-from-Vincents-Room-in-the-Rue-Lepic-1887Contrairement à ce qui est dit habituellement, les deux tours que l’on aperçoit au milieu du tableau peint depuis la fenêtre ne sont pas les tours de Notre-Dame mais seraient, selon le remarquable site autourduperetanguy, les tours de style mauresquo-néo-byzantin du Trocadéro construites par Davioux et Bourdais en 1878 pour l’exposition Universelle.

Au rez-de-chaussée du 54 se tenait la galerie d’Alphonse Portier, un des premiers à soutenir les Impressionnistes, ex-marchand de couleurs ayant exposé Corot et Cézanne.

Au 55 également, Armand Guillaumin

Le peintre Armand Guillaumin, « le moins connu des peintres impressionnistes », résida au 54, au premier étage. Il est par contre connu pour avoir gagné deux fois (durant la même année) à la Loterie nationale, une fois 100 000 francs-or et une autre fois 500 000. Vers la fin des années 1880, il se lia d’amitié avec les frères Van Gogh et l’ami Théo vendra certaines de ses toiles.

 Au 59, Charles Léandre et ses portraits en charge

victoriaEn 1890, le peintre Charles Léandre s’installe au 59, rue Lepic où il louera un atelier et un appartement dans lequel il va demeurer pendant un quart de siècle. Il fut également – comme Daumier, Gill, Traviès, Monnier -, caricaturiste de journaux illustrés (Le Chat noir, La Vie moderne, Le Figaro, Le Rire, le Grand Guignol) et croqua avec gourmandise les grands de son époque (la reine Victoria, Clemenceau, Zola, etc.)

 

Au 64, Jean-Louis Forain

Vers 1910, Forain résida au 64. Essentiellement connu comme caricaturiste et comme ami de Rimbaud (avec lequel il partagea une chambre rue Campagne-première pendant les premiers mois de 1872), il fut également un peintre de talent comme en témoigne son tableau Les Courses.

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Hommages :

« Aucun homme sinon Molière ne sut s’élever comme Forain à ce sublime comique qui ne va pas sans amertume. »  (Apollinaire).

« M. Forain est l’un des peintres de la vie moderne les plus incisifs que je connaisse. » (Huysmans)

« Je ne suis d’aucune école. Je travaille dans mon coin. J’admire Degas et Forain. » (Toulouse-Lautrec).

 

Sur ce, à la semaine prochaine avec le haut de la rue Lepic.

 

 

Ah ! les beaux jours de la rue du Four

22, rue du Four, Chez Moineau

Moineau2Alors que la trompette de Boris Vian résonne dans la cave « chic » du 13, rue Saint-Benoît et que Gréco chantonne Sartre et Queneau à la Rose Rouge, un bistrot de la rue du Four accueille à la fin des années quarante une jeunesse marginale aux accents prophétiques et soixante-huitards, canards boiteux alcoolisés que la patronne couve avec inquiétude et tendresse. Noël Arnaud, dans sa préface du Manuel de Boris Vian évoque le « fabuleux et sordide Moineau de la rue du Four : « Ah ! Les doigts courts et gourds de la mère Moineau saisissant des merguez et vous les flanquant dans l’assiette ! »

 

isou1946 : Scandale du Théâtre du Vieux-Colombier : des jeunes gens interrompent une représentation de La Fuite, du dadaïste Tristan Tzara, pour proclamer la naissance du Lettrisme. À la fin de la décennie 40, Moineau devient le port d’attache du mouvement d’Isidore Isou (et de Gabriel Pomerand), mouvement littéraire renonçant à l’usage des mots et s’attachant à la poétique des sons, des onomatopées, à la musique des lettres.

debord1950 : un jeune homme de dix-neuf ans pousse la porte de chez Moineau : Guy Debord. Il s’intègre aussitôt au mouvement contestataire puis, dès le printemps 1952, il rompt avec Isou et fonde en juin L’Internationale lettriste avec Berna, Brau et Wolman, jetant les bases de l’aventure situationniste.

En 1953, les époux Moineau quittent le quartier pour s’installer rue Guénégaud et y créer un « restaurant-cabaret » qui deviendra aussi célèbre que leur « infâme bistrot » de la rue du Four.

1, rue du Four, la  Pergola

 

La Pergola

Diesel

Au coin de la rue du Four et du boulevard Saint-Germain, une verrière au-dessus du magasin Diesel rappelle qu’une brasserie mythique a régné sur le quartier durant les décennies 50-70.

palace hôtelLa Pergola s’installe dans l’ancien hall du Palace hôtel, vendu par appartement peu avant la guerre. Antithèse du Flore et des Deux Magots, l’endroit affiche une réputation un peu sulfureuse, comme tous les cafés de la nuit. On peut lire dans Les Bouteilles se couchent, de Patrick Straram : « La Pergola – ouvert toute la nuit -, bouquets de lumières criardes et vulgaires. (…) Au bar, aux tables, aux chiottes, des copains d’un soir, des filles d’une nuit, des inconnus, des indicateurs de police, des maquereaux, des planqués. »

Delon2

Pour la petite histoire et selon Jean Lapierre, Alain Delon y aurait fait le portier à son retour d’Indochine avant de devenir acteur.

1951, un certain Léo Ferré

Ferré 1950

L’Arlequin ouvre en mars 1951 dans le sous-sol de La Pergola et des soirées dansantes y sont organisées par le Hot Club de France. Gaby – le patron – en confie la gérance à Roger Wasserman. Stéphane Golmann présente les numéros, Norbert Glanzberg est au piano. Le cabaret accueille Francine Claudel, Mouloudji en pull noir, ainsi qu’une jeune chanteuse originaire de Lyon, Mick Micheyl, première auteure-compositrice-interprète à succès.

Mais c’est surtout Léo Ferré qui, dès 1951, marquer le lieu de son empreinte, tout heureux de retrouver un endroit où chanter après sa brouille avec Francis Claude au Milord l’Arsouille.

Blanche2Francis Blanche, qui se produit pour la première fois à Saint-Germain-des-Prés, porte une admiration sans borne à Léo Ferré ; si un spectateur s’avise d’émettre une remarque plus ou moins désagréable à l’endroit de son ami, il entre dans une fureur folle et le fait déguerpir manu militari.

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C’est également à L’Arlequin que, le 17 décembre 1953, le prince Rainier vient écouter son compatriote. Les deux hommes bavardent et le prince propose à Ferré d’enregistrer son oratorio – La Chanson du mal-aimé – à Monaco, en mettant à sa disposition l’orchestre de Monte-Carlo. Après le refus de la Radiodiffusion française, Ferré, ravi, commence à croire en son étoile après sept années de galère.

« Gaby Pergola »

gabyBebel

Le patron, c’est Gaby, le cheveu rare, bien habillé, la cinquantaine, l’œil brillant, cigare à la bouche. Il fut, dit la rumeur, garde du corps de de Gaulle. Est-ce lui que l’on voit dans son propre rôle derrière le bar à la fin d’À bout de souffle, lorsque Belmondo vient prendre des nouvelles d’une histoire d’argent ? C’est probable.

Gaby deviendra célèbre par Léo Ferré interposé, lequel se souviendra des années plus tard de son passage à L’Arlequin et de « Gaby Pergola » : « Eh oui, je chantais en bas, à l´Arlequin / Après y avait Francis / Francis Blanche / Tu te rappelles ? / Ah, près du métro Mabillon… »

Gaby virera Ferré de l’Arlequin, mais ce dernier ne lui en tiendra pas rigueur et lui dediera une chanson : « Hé ! Gaby / Gaby Pergola, je te voyais / Ah la la… Tes comptes, ta machine, ton crayon / Tu notais tout / Peut-être aussi le temps / Qu’il ferait demain ? / Pour ta bière, tant ! / Pour ton whisky, tant ! … »

1956, Chez Régine

Whisky à gogoPaul Pacini, du Whisky à gogo, (rue de Beaujolais), ne s’était pas trompé en confiant à Régine l’animation de son club en 1952. À la fois barmaid, disc-jockey, videuse et dame pipi, la jeune femme a attiré le tout Paris en quelques mois, devenant un véritable phénomène de mode. Forte de ce succès, elle loue en 1956 le sous-sol de la Pergola, – l’ex-Arlequin où chantait Ferré – et baptise son club Chez Régine.

Régine1968

La Commère de France-soir la croque en ces termes : « C’est une bonne grosse fille brune et sympathique, à qui un Polonais n’a rien à apprendre sur le chapitre de la boisson. Ou elle vous tutoie tout de suite, ou elle ne vous laisse jamais entrer chez elle. État des lieux : c’est une cave que Régine, qui a de la fantaisie, a transformée en square avec arbres, bancs verts, fontaine biblique, kiosque, réverbère… »
Comme au temps du Whisky à gogo, le succès est immédiat. Passage mondain obligatoire, on y voit même Charlie Chaplin danser le tango avec la patronne. Françoise Sagan, tombée toute petite dans le chaudron de Saint-Germain-des Prés – elle fréquente le Club Saint-Germain dès l’âge de 16 ans – est une cliente assidue et devient pour la presse « la première romancière noctambule française ».

New-Jimmy's.1964En 1962, désireuse de s’agrandir et de se renouveler, la « Reine de la nuit » quitte la rue du Four et s’installe boulevard du Montparnasse dans une boîte de strip-tease fermée depuis un an. Ce sera le New Jimmy’s ». Quant au sous-sol du 1, rue du Four, après avoir végété pendant quelques années, il devient en 1965 le Club 65 de Gérald Nanty.

 

1965, Le Club 65 de Gérard Nanty

« Gaby, le mac chauve qui tenait la Pergola (…) me dit un jour : « Vous êtes toujours avec des filles ! Des beautés… Vous ne voulez pas animer mon bar ? » C’était parti. J’ai ouvert le Club 65. (…) La boite fit un tabac.

Vilard, Dave, Nicoletta marchand

Nicoletta était disquaire, elle passait le tube de Nancy Sinatra Those boots are made for walking et les gens devenaient fous. (…) L’acteur Guy Marchand était barman. Cocinelle, la première transsexuelle de France, s’enticha du Club… » (…) On a lancé le 45 tours d’Hervé Vilard Capri c’est fini (…) Marlene Dietrich fut la marraine du Club 65, invitée par son amie Cécile Sorel, qui fut la première étoile de mon « harem » de vieilles actrices… »

NantyAinsi parlait Gérald Nanty, cité par Elisabeth Quin dans son livre Bel de nuit, prince des nuits parisiennes au même titre que Régine. Infatigable, il montera ultérieurement le Prélude (1968, rue Richelieu, les Nuages (1970, avec Françoise Sagan), le Colony, (rue Saint-Anne, 1973, avec Roger Peyrefitte), rachètera l’Echelle de Jacob (avec Thierry Le Luron dans les années 1978). En 1984, il reconvertira une ancienne maison close en restaurant (le Grand 4) puis créera le Mathis, rue de Ponthieu, en 1996.

 

Rue des Grands-Augustins. Petite rue mais grands esprits.

 

 

De La Bruyère à Picasso en passant par Léon Paul Fargue, Barrault, Prévert, Breton, Apollinaire et même Jean XXIII, bienvenue dans 213 mètres coincés entre le quai éponyme où coule la Seine (mais pas nos amours) et la rue Saint-André-des-Arts, qui devrait s’appeler en fait Saint-André-des-Arcs, car on y vendait au Moyen-Age des arcs et des flèches.

 

25, rue des Grands Augustin : La Bruyère

La bruyèreAttention : si vous jouez au guide touristique pour votre cousine de Bretagne, méfiez-vous de la plaque posée au numéro 25 de la rue :  Jean de La Bruyère n’habita point au 25, mais au 26, de 1676 à 1691. Pour sa culture générale et en faisant un bon mot, ajoutez que La Bruyère avait un caractère affable : « Entrez, écrivit-il, toutes mes portes vous sont ouvertes ; mon antichambre n’est pas faite pour s’y ennuyer en attendant ; passez jusqu’à moi sans me faire avertir. » Mais faites remarquer que dans Les Caractères, il note également : « Les visites font toujours plaisir, si ce n’est en arrivant, du moins en partant. »

26-28 rue des Grands-Augustins, Roger la Grenouille

Logo.jpgLe 26 (et 28) : c’est là qu’aujourd’hui (et depuis 1931) se situe le restaurant Roger la Grenouille. Roger, vous connaissez ? Dans son Manuel de Saint-Germain-des-Prés, Boris Vian le surnommait « le Patachou de la cuisine » évoquant « les belles dames en robe de soirée qui adorent qu’on leur colle une belle main grasse sur leurs satineries ».  Sacré Roger ! Il s’appelait Roger Spinhirny, né en 1901, ancien serveur de Lipp. Durant son enfance, il fut abandonné par ses parents, eut sans doute très faim et resta fasciné par le « manger ». Il n’hésita pas s’occuper des plus démunis dont il avait fait partie en offrant tous les jeudis un repas aux orphelins de Paris.

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Avant la guerre, ce fut un des lieux de prédilection de Léon-Paul Fargue et de Saint-Exupéry. Puis après la guerre, le restaurant devint un des « endroits » obligés de Saint-Germain-des-Prés. On y voit les 163 centimètres de Picasso et les 130 kilos de Derain, Rita Hayworth qui dine avec Ali Khan. On y verra plus tard, parait-il, le pape Jean XXIII et la reine mère d’Angleterre.

Le Catalan, 25 rue des Grands-Augustins

Revenons au numéro 25, où – donc – n’a pas habité La Bruyère. En 1941, c’est un restaurant tenu par un Catalan, petit homme à lunettes nommé Arnau. Le bistrot racheté bientôt par Maurice Desailly va servir de cantine et accueillir durant la guerre tous les amis de Picasso, les Eluard, les Leiris, les Desnos, Zervos, Cocteau…

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Georges Hugnet, le poète casqué selon le mot de Pierre Seghers, se souvient de sa découverte du Catalan, un jour de fin 1941 : « Picasso, que j’étais aller chercher à son atelier de la rue des Grands-Augustins, me dit qu’il allait m’emmener dans un bistrot qu’il venait de découvrir à deux pas de chez lui, sur le même trottoir, en me faisant promettre de n’en parler à personne. Picasso se plaît souvent à jouer les mystérieux. La semaine suivante, les tables étaient toutes occupées par des amis. Je n’avais rien dit mais Picasso avait parlé. »

Fargue2.jpgC’est au Catalan que Léon-Paul Fargue, dînant avec Picasso et Katherine Dudley en avril 1943, se penche pour ramasser une fourchette et ne parvient plus à bouger un seul membre. Frappé d’hémiplégie, il restera paralysé – pire des punitions pour le Piéton de Paris – jusqu’à sa mort, quatre ans et demi plus tard.

C’est également au Catalan que fut conçu un soir de beuverie « l’hymne existentialiste » musique de René Leibowitz, texte attribué conjointement à Maurice Merleau-Ponty, Boris Vian et Anne-Marie Cazalis :

« Je n’ai plus rien dans l’existence / Que cette essence qui me définit / Car l’existence précède l’essence / Et c’est pour ça que l’argent me fuit. / J’ai lu tous les livres de Jean-Paul Sartre / Simone de Beauvoir et Merleau-Ponty / Mais c’est tout le temps le même désastre / Même pauvre tu es libre tu te choisis / J’ai bien essayé autre chose / Maurice Blanchot et Albert Camus / Absurde faux pas ! C’est la même chose / Tout n’est qu’un vaste malentendu / Demain Sisyphe, angoisse morale, Aminadab Nausée et compagnie / C’est tout le temps le même désastre / Car même au Flore, plus de crédit ! »

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Triste état pour Raymond Queneau et Anne Marie Cazalis. Il faut dire qu’à l’époque, on buvait sec.

Fin 1947, devant le succès de son restaurant, Maurice Desailly décide de s’agrandir. Il achète un petit local – une ancienne crémerie – situé juste en face du restaurant et charge Georges Hugnet de le décorer puis de l’animer. Le 25 rue des Grands-Augustins rejoint le 16, de l’autre côté de la rue.

16 rue des Grands Augustins, Le (nouveau) Catalan.

Est-ce, comme l’écrit Boris Vian dans son Manuel, un troc de locaux avec un nommé Rossi célèbre pour son vin ? Toujours est-il qu’après deux mois de travaux, Georges Hugnet ouvre le « nouveau » Catalan que lui a confié Maurice Desailly. En avril 48, vernissage, le Tout-Paris reçoit une invitation : « Georges Hugnet recevra ses amis à l’occasion de l’ouverture du bar Le Catalan, 16 rue des Grands Augustins. » Bousculade. Succès immédiat. À trois cents mètres du Tabou, le nouveau Catalan est lancé. devient un endroit à la mode, on y organise des fêtes avec orchestre.

Dans la lignée de ce qu’il faisait au 25, Georges Hugnet y perpétue le jeu des nappes en papier. Il invite ses amis à dessiner sur la nappe autour des taches de graisse, de vin, de ronds de bouteilles.

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ça, c’est les bouts de nappe de Picasso

Ces « œuvrettes » sont signées et datées par leurs auteurs, et, dans le cas contraire, Georges Hugnet en note les créateurs.

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Celui-là, c »est un bout de nappe de Cocteau

En juin 2011, Drouot mettra en vente pour de petites fortunes les dessins de Balthus et de Picasso jouant avec les tâches de moutarde ou de vin sur un coin de nappe du Catalan.

3 rue des Grands-Augustins, Apollinaire chez les Delaunay

AVT_Guillaume-Apollinaire_1673.jpgPauvre Guillaume : suspecté d’avoir volé la Joconde, emprisonné pendant quelques jours puis libéré, il perd la confiance de son propriétaire qui le vire manu militari et l’estime de Marie de Laurencin, qui le quitte aussitôt. Il se réfugie alors chez les Delaunay, qui vont le dorloter quelques temps.

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Chez eux, le poète Apollinaire met en mots les Fenêtres de Robert : « Du rouge au vert tout le jaune se meurt / Paris Vancouver Hyères Maintenon New-York et les Antilles / La fenêtre s’ouvre comme une orange / Le beau fruit de la lumière ».  Et tandis que Sonia colore des poèmes de Cendrars, il y écrit Zone (initialement Le Cri), poème qui sera placé en tête d’Alcools en avril 1913.

 

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 7 rue des Grands Augustins, le mythique grenier

 

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Ce grenier mériterait à lui seul qu’on lui consacre un livre, tant il résonne d’épopées culturelles : les débuts de Jean-Louis Barrault, les répétitions du Groupe Octobre, les réunions de Breton et Bataille, l’atelier de Picasso.

Barrault.jpgTout commence en 1934 avec Barrault :  » J’avais –écrit-il- trouvé un lieu merveilleux, rue des Grands Augustins, au 7 ou au 11, en tout cas deux bons chiffres. Vieil immeuble du XVIe siècle qui, le soir, était complètement vide. On y accédait par quelques marches au fond d’une cour bosselée de vieux pavés. À ce rez-de-chaussée surélevé siégeait le Syndicat des huissiers. Au-dessus, il y avait une industrie de tissage avec de vieux métiers très beaux. J’avais loué le dernier étage. Trois pièces bizarres avec de magnifiques poutres apparentes. La première avait quatorze mètres sur huit. J’en fis mon atelier de travail et nous y donnâmes des représentations. La deuxième pièce, de quinze mètres sur quatre, devint à la fois dortoir, salle à manger, toilettes, fourre-tout : la salle commune. »Le « grenier Barrault » va devenir une un havre pour artistes.

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Prévert sans sa clope au bec, c’est du rare…

En 1935, le groupe Contre-attaque, animé par André Breton et Georges Bataille lui demandent l’hospitalité pour tenir ses réunions. La même année, Jacques Prévert et le Groupe Octobre investissent les lieux pour répéter Le Tableau des merveilles, pièce adaptée de Cervantès.   Hébergements, réunions, répétitions et fêtes diverses se déroulent dans le plus grand désordre, désordre qui stupéfie Madeleine Renaud que le locataire des lieux a rencontrée lors d’un tournage : « Il campait dans un appartement de la rue des Grand-Augustins. La vie de bohème paraissait un pâle folklore à côté de ce phalanstère original et d’avant-garde. Une sorte de préfiguration des communautés hippies. Un endroit extraordinaire. Des matelas s’étalaient partout, car ceux qui n’avaient pas de chambre, pas de foyer, venaient coucher chez Barrault. »

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Evidemment, du temps de Picasso, c’était beaucoup plus bordélique que ça…

Courant 1936, Barrault songe à abandonner son cinquième étage et en fait part à Dora Maar qui en informe Picasso. Ce dernier, séduit, décide de quitter sa rue de la Boétie et de prendre la suite pour y installer son atelier, où il aménage en janvier 37. Le grenier lui rappelle le Bateau-Lavoir, et, comme l’écrit Brassaï dans ses Conversations avec Picasso, « il pouvait y avoir l’impression d’être à l’intérieur d’un navire avec ses passerelles, ses soutes, sa cale. »

Curieux hasard, Picasso voue une passion au Chef d’œuvre Inconnu de Balzac, la nouvelle de Balzac qu’il a illustrée en 1929 par onze eaux fortes. Or, c’est dans cet Hôtel de Savoie-Carignan que Balzac situe l’action de sa nouvelle.

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En mai 1937, sous la commande du gouvernement républicain espagnol de Francisco Largo Caballero pour le pavillon espagnol de l’Exposition Internationale de Paris, Picasso commence à peindre Guernica, toile monumentale de 349,3 × 776,6 cm.

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Avant d’exécuter la version finale, le peintre réalise quarante-cinq études préliminaires. Il peint ensuite en présence de Dora Maar, qui prend des photos afin que Picasso puisse suivre la balance des blancs et des noirs. Conservée pendant toute la dictature franquiste aux États-Unis, Guernica a été transférée en 1981 en Espagne, où elle est conservée depuis au Musée Reina Sofía à Madrid.

L’anecdote (véridique ?) est connue : pendant la guerre, un officier allemand demande à Picasso si « c’est lui qui a fait ça ». « Non, aurait répondu le peintre. C’est vous. »

Picasso conservera son atelier jusqu’en 1955, date à laquelle il recevra son ordre d’expulsion.

 

 

 

 

 

 

Quelques étonnantes femmes de la rue Jacob : Suzy Lebrun, Colette, Natalie Barney, Madeleine Castaing…

 L’Échelle de Jacob de Suzy Lebrun : de Cora Vaucaire à Jacques Brel

Echelle de Jacob.jpgL’Echelle de Jacob nait à la fin des années 40, dans les locaux de l’ancien restaurant Cheramy, au 10 rue Jacob. Suzy Lebrun, une solide normande, rachète le fond et annexe la boutique de papiers peints mitoyenne. Elle fait installer une petite estrade et un bar. Problème : l’architecte a oublié de prévoir un escalier pour monter à l’étage. On le remplace donc par une échelle et l’endroit devient… L’Échelle de Jacob.

 

Suzy Lebrun, dirigera le cabaret pendant vingt-cinq ans et en fera un haut lieu de la rive gauche, comme La Rose rouge, L’Écluse, la Galerie 55…

Dès 1951, la programmation est aussi remarquable que visionnaire : Jacques Douai, Jacqueline Villon, le jeune (et mince) Raymond Devos et Cora Vaucaire. La « Dame blanche de Saint-Germain-des-Prés » fait les grands soirs de L’Échelle de Jacob : « Les semaines où Cora Vaucaire figurait au programme, écrit Francis Lemarque, il fallait coûte que coûte essayer de passer avant elle, surtout si l’on avait d’autres engagements dans la même soirée, sinon on risquait d’arriver avec pas mal de retard. Le public refusait de la laisser partir… »

noiret.jpgPhilippe Noiret, qui passa à L’Échelle à la fin des années cinquante, garde un souvenir amusé de Suzy Lebrun : «  Elle possédait son propre langage, truffé de dérapages métaphoriques tout à fait réjouissants du type “nous sommes partis en fournée” (en tournée), le métier va « de charade en syllabe » (Charybde en Scylla) « la petite avait un de ces crack » (trac), « le triptyque (strip-tease) va nous tuer… »

Léo Ferré chante à L’Échelle à partir de 1953. Ses rapports exécrables avec toute forme de patronat, conjugués à la politique tarifaire de Suzy Lebrun, ne facilitent pas leur collaboration : « …Madame Lechose, taulière blonde, un peu grasse, un peu… taulière à l’escalier de Moïse » se souvient-il dans Et Basta.

AVT_Jacques-Brel_4793.jpgLa même année, L’Échelle programme un chanteur inconnu, meurtri par son fiasco aux Trois Baudets. Il s’agit de Jacques Brel qui cherche de nouveaux engagements sur la rive gauche. Suzy Lebrun lui demande de raser sa moustache et de limiter la gomina dans ses cheveux. Durant douze ans, Brel passera régulièrement rue Jacob et vouera une reconnaissance éternelle à Suzy Lebrun : il reviendra y chanter en janvier 1965, peu de temps avant sa retraite définitive. En 1968, il persuadera Barbara de s’y produire quelques soirs, afin de renflouer la caisse.

Après avoir accueilli tous les artistes majeurs des décennies cinquante et soixante, l’Échelle offre encore, dans le crépuscule du cabaret rive gauche, une scène aux premiers pas d’Yves Duteil et de Hugues Aufray. Le cabaret ferme ses portes en 1976, deux ans après l’Écluse.

Le Temple de l’amitié, chez Natalie Clifford-Barney, 20, rue Jacob

Natalie-Social-New-1024x536.jpgIl est toujours là, le temple de l’Amitié qu’on aperçoit dans Le Feu follet de Louis Malle. Bâti au début du XIXe siècle, ce petit édifice néo-classique à colonnes doriques charme l’excentrique Natalie Clifford-Barney, fille d’un magnat des chemins de fer américain, qui loue en 1909 une partie du 20, rue Jacob, comprenant un pavillon, une véranda, un appentis, deux jardins et le temple.

temple.jpgAu cœur de Saint-Germain-des-Prés, la célèbre amazone de Rémy de Gourmont, que François Mauriac surnommera « le pape de Lesbos » et que Cocteau comparera à un lys noir, amie de la saphique poétesse Renée Vivien, reçoit durant un demi-siècle tout ce qui brille à Paris et, en particulier, l’élite homosexuelle, de Truman Capote à Colette, de Gore Vidal à Marguerite Yourcenar.

À la Libération, les friday de Barney ont déjà la couleur du sépia et s’éteignent définitivement au début des années cinquante. Le jardin se transforme peu à peu en jungle, le temple périclite. En 1963, lorsque Louis Malle tourne dans le jardin, la vieille dame est âgée de 87 ans.  Elle meurt à 94 ans.

Chez Colette (et Willy) 28, rue Jacob

sidonie-gabrielle-colette.jpgÀ l’âge de vingt ans, Colette laisse derrière elle sa Puisaye natale pour épouser Henry Gauthier-Villars, dit Willy, et le suivre à Paris. Le couple s’installe au troisième étage du 28, rue Jacob. Début 1895, Willy s’avise des talents d’écriture de sa femme. « Vous devriez, suggère-t-il, jeter sur le papier des souvenirs d’école primaire. N’ayez pas peur des détails piquants, je pourrai peut-être en tirer quelque chose ». Il en tirera Claudine à l’école, qu’il signera de son seul nom.

Dans Mes apprentissages (1936), l’écrivaine évoque son premier appartement parisien : « Sombre, attrayant comme sont certains lieux qui ont étouffé trop d’âmes, je crois que ce petit logement était très triste. ». Elle évoque également l’odeur vague des lilas invisibles venue du jardin voisin. « Ce jardin, je n’en pouvais entrevoir, en me penchant très fort sur l’appui de la fenêtre, que la pointe d’un arbre. J’ignorais que ce repaire de feuilles agitées marquait la demeure préférée de Remy de Gourmont et le jardin de son « amazone. » Colette fréquentera en effet quinze ans plus tard le salon littéraire de Natalie Clifford Barney où elle sera vue, en 1913, « courant presque nue dans le jardin » devant le Temple de l’Amitié.

A l’angle de la rue Jacob et de la rue Bonaparte, Madeleine Castaing

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Ladurée.jpgLes macarons de chez Ladurée ont-ils le même pouvoir que les madeleines de Proust ?  La boutique est située là où se tenait celle de Madeleine Castaing, décoratrice et antiquaire. Une adresse à la saveur bleue.

Madeleine Magistry épousa très tôt (à 19 ans) Marcellin Castaing, critique d’art dont elle fit la connaissance à seize ans. Il en avait 36. Riche héritier toulousain, il était réputé pour sa large culture littéraire et artistique. Jolie, la petite Madeleine : elle entama aussitôt une carrière d’actrice au cinéma (muet) avant de se consacrer à sa maison de Lèves (Eure et Loir) achetée par son mari pour lui permettre d’exercer sa passion du décor d’intérieur.

Soutine-Madeleine-Castaing-expertisez.jpgPersonnalité originale, voire fantasque, Madeleine Castaing révolutionna le monde de la décoration en bouleversant les codes de son époque et « le style Castaing » de l’entre-deux-guerres fait toujours référence. Antiquaire et décoratrice de renommée internationale, elle fut, avec son mari, l’intime et le mécène de nombreux artistes, parmi lesquels Soutine, qui réalisa son portrait en 1921 : La Petite Madeleine des décorateurs, tableau qui se trouve aujourd’hui au Metropolitan Museum of Art de New York.

Amie d’Erik Satie, de Maurice Sachs, de Blaise Cendrars, d’André Derain, de Cocteau (dont elle aménagea la maison à Milly-la-Forêt), de Chagall, de Picasso, d’Henry Miller, de Louise de Vilmorin (à qui elle inspira le personnage de Julietta dans le roman du même nom) et de Francine Weisweiller (dont elle décora la villa à Saint-Jean-Cap-Ferrat), ses choix artistiques jouèrent un rôle considérable dans le monde de l’art des années trente.

Le magasin de la rue Bonaparte

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Après la guerre, en 1947, soucieuse d’exposer les objets chinés dans les brocantes, elle ouvre une galerie d’antiquités à l’angle de la rue Jacob et de la rue Bonaparte, boutique à la devanture noire et aux larges vitrines. Les différentes pièces sont repeintes en bleu poudré, en vert amande et en rose dragée. On peut y trouver des banquettes en demi-lune du Second Empire, des tôles laquées, des « causeuses » Napoléon III, des chintz anglais, des sièges de bambou pour les jardins d’hiver, des lampes opalines lactescentes Louis-Philippe, des « massacres », trophées de chasse qu’elle remet au goût du jour. le magasin.jpg

Excentrique, elle ne vend qu’à qui lui plait et dort parfois dans sa vitrine. Boris Vian, dans son Manuel, l’évoque avec humour et gourmandise : « Madeleine Castaing qui règne sur deux boutiques d’une délicatesse somptueuse, n’hésite pas à présenter dans sa vitrine de la rue Jacob des faïences qui ont orné tour à tour les vérandas proustiennes et les loges de concierges du 16ème arrondissement ».

Casser les codes

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Antiquaire, Madeleine Castaing est également décoratrice. « Je fais des maisons comme d’autres des poèmes », disait-elle. Des poèmes peu académiques dans lesquels elle conjugue les styles néoclassique, cocotte et Regency, n’hésitant pas à créer des moquettes en faux léopard pour ses salons d’hiver. Tout se mélange avec harmonie, imprimés ocelot, feuillages exotiques, rayures multicolores…

 

« Alors que tout le monde ne jurait que par Ruhlmann ou Eileen Gray, elle mariait du Napoléon III avec du gustavien et de la porcelaine de Wedgwood », écrit Serge Gleizes, auteur de L’Esprit décoration Ladurée, ouvrage qui rend hommage à la « Diva de la décoration ».

Le bleu Castaing

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S’il existe un « bleu Klein », il existe également un « bleu Castaing » : pastel sans être pâle, il est à la fois clair et intense, hésitant entre le turquoise et l’acier, un bleu qu’elle associait à un blanc cassé ou à la couleur noire dans ses tissus et papiers imprimés. Question : d’où vient ce bleu ?

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Réponse des connaisseurs : Ne serait-ce pas le bleu que Soutine utilisait autour de ses portraits ?

Castaing et Soutine

soutine.jpgParlons-en, justement, de Soutine. La légende veut que le couple Castaing aient été les mécènes de ce peintre de génie. La réalité est plus nuancée. Certes, ils découvrirent Soutine dans les années 25 et furent les premiers à le soutenir. On peut lire, dans La Dépêche d’Eure-et-Loir (23 août 1934) un article signé Edme Restif dans lequel Madeleine Castaing relate les premières rencontres :

« … souvent nous nous réunissions le soir à La Rotonde, qui était un petit bistrot où les peintres accrochaient leurs tableaux, avec Pierre Brune, un homme sincère, sensible, qui s’était voué à la peinture, avec Krémègne et d’autres. (…) Et Brune nous dit un soir « Vous devriez acheter un tableau à Soutine, il n’a pas mangé depuis plusieurs jours ». Mon mari dit « Bien sûr, prenez rendez-vous ». Rendez-vous est pris, nous arrivons à huit heures, rue Campagne Première, dans un petit bistro, c’était l’arrière-boutique d’un marchand de charbon, pas de lumière. Huit heures, huit heures et quart, nous étions invités à dîner, huit heures vingt, enfin Soutine arrive avec deux grandes toiles. On ne voyait rien. Marcellin prend cent francs dans sa poche. Il était très embêté, il lui dit « Soutine, ce que je veux, c’est voir vos tableaux. Nous irons demain ou après-demain dans votre atelier… En tout cas, voilà cent francs ce soir, en acompte sur ce que je vous achèterai ». Soutine prend le billet, le lance au pieds de mon mari, prend ses tableaux et s’en va : « Vous m’auriez donné cinq francs, dit-il, et vous auriez pris ma toile, j’étais le plus heureux des hommes ».

– Que s’est-il passé ensuite ? (demande le journaliste)

– A quelque temps de là, rue de la Ville-l’Evêque, à une exposition de la librairie des Quatre Chemins, nous avons été bouleversés par une toile de Soutine : C’était un poulet accroché au-dessus d’un plat de tomates. La toile était à Carco. On ne pouvait pas l’acheter. Je cours les galeries, je visite les marchands, je demande « Vous n’avez pas de Soutine ? Vous ne connaissez pas un Soutine à vendre ? ». Un portrait de vieille femme m’est signalé. Pour huit cents francs j’emporte mon chef-d’œuvre. C’était fini, nous étions conquis mon mari et moi, et logiques avec nous-mêmes, nous n’avions qu’un but : acheter des Soutine. »

Ils en achetèrent. Beaucoup, une cinquantaine de toiles sur quinze ans. S’ils furent ses « mécènes », ils en furent aussi les grands bénéficiaires, achetant à bon prix et revendant rapidement aux Etats-Unis.

Où l’on croise (déjà) François-Marie Banier

Si Soutine contribua  à la fortune de Madeleine Castaing, Madeleine Castaing contribua à celle d’un photographe amateur d’art et… de vieilles dames. Avant de devenir le chevalier servant – ou plutôt se servant – de Liliane Bettencourt, le sulfureux François-Marie Banier avait déjà œuvré auprès de Madeleine Castaing durant les décennies 70-80. Dans Le Figaro, le petit-fils de la décoratrice évoque cette « liaison » : « À coup de fausse camaraderie, d’anticonformisme de bazar et parfois aussi avec un zeste de violence, il s’est imposé à ses côtés pendant plus de vingt ans, c’est-à-dire jusqu’à sa mort, en 1992, à l’âge de 98 ans.

Question du journaliste :

– Avez-vous durant toutes ces années, craint que François-Marie Banier ne cherche à tirer un profit matériel de cette proximité ?

Réponse :

– Toute ma vie, enfant, adolescent puis adulte, j’ai entendu parler des pillages dont notre famille avait été victime. C’était un sujet de conversation qu’on abordait sans acrimonie, sur le ton de la plaisanterie, presque comme une coquetterie. Dans les années 1930, l’écrivain Maurice Sachs, ami de mes grands-parents, vient dormir dans notre maison de Lèves et disparaît, le lendemain, avec une toile de Soutine. Un autre Soutine, Le Petit Veau, nous a été volé dans les années 1980. Disparues, aussi, les correspondances de mes grands-parents avec Picasso, Satie, Cocteau ou Jouhandeau. Par ailleurs, je sais que ma grand-mère a fait don à François-Marie Banier d’un local aménagé en jardin d’hiver rue Visconti, dans le VIe arrondissement de Paris. »

Cher Soutine…

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En 2013, une toile de Chaïm Soutine réalisée en 1927, Le petit pâtissier, a été adjugée 18 millions de dollars aux enchères à New York, record mondial pour une toile du peintre français né en Russie.

Le savez-vous ?

the_little_greene_Avant Ladurée, il me semble qu’il y avait au coin des deux rues une magasin nommé Little green. Mais avant ? Cela étant, sachez que le réalisateur James Ivory s’est rendu acquéreur du grand appartement situé au-dessus de la boutique. Les lieux sont filmés (brièvement) dans le film La Propriétaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Etonnez-moi (rue Saint-) Benoit…

1 rue Saint-Benoit, moutarde et cornichons

le trio.jpgAprès la guerre, en 1947, une dame Marguerite Constant-Lambe ouvre L’Épicerie à l’angle de la rue Jacob, boui-boui décoré par le peintre Douking, établissement à peine plus grand qu’une chambre de bonne. A partir de 17 h, la boutique fait bar. Gros succès. On y rencontre Boris Vian qui vient acheter un pot de moutarde et Marcel Pagliero quelques cornichons. Avec un peu de chance, on y croise Gréco et Cazalis, la brune et la rousse, pas encore traquées par les photographes du très people magazine Samedi Soir.

3 rue Saint-Benoit, teinture et littérature

NRF1908.jpgIl y avait au 3, au début du siècle, un teinturier qui ne se doutait vraiment pas que sa rue Saint-Benoit deviendrait cinquante ans plus tard le centre du monde pendant une bonne décade. Il laissera la place pour un court moment à une petite société en participation créée par André Gide, Jean Schlumberger et Gaston Gallimard : les Éditions de la NRF. (Avant qu’elles ne s’installent au 35-37 de la rue Madame, en 1912.)

 

Prévert imbibé, c’est au 4, au Petit Saint-Benoit

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« Ivrogne d’accord, précisait-il, mais pas alcoolique ! ». Le 12 octobre 1948, Jacques Prévert vient déjeuner au Petit Saint-Benoit. Passablement imbibé, il se rend ensuite au studio de la Radiodiffusion française, sur les Champs-Elysées. Il y fera une chute dramatique de cinq mètres, en se penchant puis tombant du premier étage.

 

Résistance et mai 68 chez Marguerite Duras

 

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Duras s’installe en avril 1942, troisième étage gauche du 5, rue Saint-Benoit. Au-dessous de chez elle habite Ramon Fernandez, conseiller culturel du Parti populaire français de Doriot, qui reçoit Gerhard Heller, responsable littéraire de la Propagandastaffel et divers officiers allemands. Malgré cette promiscuité, l’appartement devient un centre de rencontre de la Résistance où l’on croise, notamment, le capitaine Morland, alias François Mitterrand, que Duras accueillera quelques jours dans sa chambre du sixième. Vingt-cinq ans plus tard, Duras accueille… mai 68. Devant ce qu’elle considère comme « une divine surprise », elle s’engage avec fougue dans le mouvement étudiant, le considère comme « sa » révolution, parle de « sauvagerie essentielle » et invente le slogan « sous les pavés, la plage ».mai 68 pavés.jpg

Elle avait le don d’enthousiasmer certains, de se faire haïr par d’autres. On se souvient de la moue et de la réflexion de Marguerite Yourcenar à propos du titre Hiroshima mon amour : « Et pourquoi pas Auschwitz mon chou ? ». On se souvient également de Pierre Desproges, curieusement agressif avec l’auteure de L’Amant : « Duras n’a pas écrit que des conneries. Elle en a aussi filmé. »

Au 5, également, Léo Larguier

Leo larguier.jpgFoulard blanc, cheveux longs, feutre à larges bords et canne de prix, voici Léo Larguier et sa lourde face de centurion, l’ami d’Apollinaire. L’auteur de Saint-Germain-des-Prés, mon village habite au dernier étage de l’immeuble et se plaint « de se voir chassé de tous ces endroits » dont il était naguère le roi, de même que Tristan Tzara, le vieux dadaïste reconverti qui milite dans la cellule communiste de Marguerite Duras. Ne reconnaissant plus son village, Léo Larguier meurt en 1950.

 

J’oubliais : Sainte-Beuve a également habité au 5, en 1849-1851. C’est à cette époque qu’il commence à publier dans Le Constitutionnel, Le Moniteur et Le Temps ses Causeries du lundi.

Au 13, le Club Saint-Germain à l’assaut du Tabou

« Dans trois belles salles voûtées (…) on mit un bar, une plonge, des lavabos, des bois sculptés qui proviennent d’un vieux manège de chevaux de bois, lui-même construit avec les débris d’une frégate du seizième siècle, le tout récupéré en Bretagne par Chauvelot, on accrocha une tête de cheval en carton-pâte et une femme à barbe, on installa un piano, des musiciens, des barmen, on apporta des verres et des bouteilles et on constitua le Club Saint-Germain-des-Prés. Directeur : Chauvelot, avec Gréco-Cazalis-Doelnitz ».

En juin 1948, trois cents invitations sont lancées pour l’ouverture du concurrent du Tabou. Mille à mille cinq cents personnes se présentent, bloquant la rue Saint-Benoît et nécessitant l’intervention de la police. À l’intérieur, c’est la folie. « À minuit et demi, dans la cave du Club, réputée pour sa fraicheur, le thermomètre marquait 60. (…) Odette Joyeux se mit à gémir « je ne peux plus respirer. – Respirer quoi ? » demanda Boris Vian, livide. On devait enregistrer dans la nuit plus de vingt évanouissements. Maurice Chevalier et Nita Raya, qui restèrent un quart d’heure, perdirent 800 grammes chacun. »

sartre.jpgLa légende veut que Sartre, incommodé, ait été extrait de cet enfer par la fenêtre des toilettes. Une semaine plus tard, Samedi-Soir rend compte de l’événement dans son style particulier : « À dix pas du Flore, le Club Saint-Germain-des-Prés, nouveau siège social de l’existentialisme mondain, a été inauguré dans un climat de prise de la Bastille ».

jazz.jpgCôté musique, Vian a bien fait les choses : sous la direction de Jean-Claude Fohrenbach, l’un des meilleurs saxo ténor européen, on peut entendre Guy Longnon à la trompette, Benny Vasseur au trombone, Maurice Vander au piano, Robert Barnet aux drums. Le Club devient pour quelques années la plus célèbre adresse du jazz parisien et accueille les plus grands musiciens américains : Charlie Parker, Max Roach, Hot Lips Page, Kenny Clarke, Don Carlos Byas, Coleman Hawkins…

En juillet 1948, Vian reçoit avec les honneurs « l’empereur », Duke Ellington, l’ange protecteur de son Écume des jours. (E le parrain de son fils). Rue Saint-Benoît, un millier de fidèles tindexenteront d’assister à la grand-messe. Le Club accueillera également Django Reinhardt en 1951, qui, après avoir garé sa roulotte devant la porte, jouera dans son impeccable costume-cravate noir, œillet rouge à la boutonnière.

 

20, rue Saint-Benoît, Le Civet des époux Cordonnier

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Ce petit restaurant aux vastes cuisines est tenu par les époux Cordonnier à la fin des années 40. Selon Boris Vian et son Manuel de Saint-Germain-des-Prés, madame Cordonnier considère Sartre comme « un chic type » et Simone de Beauvoir comme « une personne agréable à servir ». Dans le quartier, elle apprécie particulièrement Juliette Gréco et Claude Luter. Une décennie plus tard, le Civet cèdera la place au bar et restaurant La Malène, rendez-vous incontournable des années 60.

 

Au 24, Felix Leclerc dans la chambre 24

felix LeclercComme le Montana, La Louisiane ou l’hôtel de Nice, l’hôtel Chrystal est un petit hôtel où logent écrivains et artistes du quartier. C’est dans la chambre 24 que Félix Leclerc et son Petit bonheur s’installent en 1950 pour ses débuts triomphaux aux Trois baudets. Voisin de chambre : Django Reinhardt, qui se produit alors au Club Saint-Germain, et qui n’a pas trouvé de place au Montana.

 

Montesquieu au Montana, c’est au 28

 

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Le Montana, mitoyen du Flore, accueille Jacques Prévert en 1936 dans le vaste studio du septième étage qu’il quittera en juillet 1938. Lorsqu’il a trop bu (c’est-à-dire trop souvent), le poète se suspend par les deux mains au balcon du septième, menaçant de tout lâcher malgré les supplications de ses amis. Le bar de l’hôtel, « petit enfer rouge et fumeux », (dixit Simone de Beauvoir), est le rendez-vous de l’équipe des Temps modernes (Maurice Merleau-Ponty, Jacques-Laurent Bost, Robert Scipion), des communistes (Pierre Hervé, Pierre Courtade, Marguerite Duras) et des cinéastes (Louis Daquin, Alexandre Astruc, Marcel Cravenne, Yves Allégret, Marcel Pagliero…)

Tant de célébrités ne pouvaient qu’influencer le patron du Montana qui cite Montesquieu dans sa publicité : « Il existe une maison où l’on apprête le café de telle manière qu’il donne de l’esprit à ceux qui en prennent ». (Lettres persanes).

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Annabel, la future compagne de Bernard Buffet, loge à l’hôtel dans les années 50. La presse compare ses écrits à ceux de Françoise Sagan et, lorsqu’elle chante, c’est avec Gréco qu’on fait le rapprochement. Elle s’en amuse : « Tant qu’on ne dit pas que je chante comme Sagan et que j’écris comme Gréco… »

 

 

Et pour terminer, une chanson de Modiano chantée par son amie Françoise…

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« Etonnez-moi, Benoît
Marchez sur les mains
Avalez des pomm’s de pin Benoît
Des abricots et des poires
Et des lames de rasoir étonnez-moi »

(Paroles de Patrick Modiano, musique Hugues de Courson)

 

 

 

Quelques pas rue Mazarine ?

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Belle rue : ce n’est pas tous les jours que l’on croise Desnos, Manet, Blondin et Champollion dans la même rue. Sans oublier les deux Vernet et le roi de Patagonie.

Édouard Manet, c’est au 60

le buveur d'absintheC’est sans doute lors de sa « bohème élégante » que Manet séjourne rue Mazarine, tout près de l’endroit où il est né, rue Bonaparte. Au début des années 1860, il parcourt Paris pour en saisir « un rien, un profil, un chapeau, en un mot une impression fugitive ».

Le Buveur d’absinthe, sa première soumission au Salon (1859), est refusée en dépit de l’avis favorable de Delacroix. Thomas Couture – son maitre aux Beaux-Arts- condamne l’œuvre en ces termes choisis : « Peint-t-on quelque chose d’aussi laid ? Mon pauvre ami, il n’y a ici qu’un buveur d’absinthe, c’est le peintre qui a produit cette insanité… ». Et toc !

Le petit Mouloudji chez Robert Desnos

Desnos rue MazarineAu 19, Desnos et Youki occupent un vaste appartement et, en 1937, accueillent le petit Mouloudji lorsqu’il n’y a plus de place pour dormir chez Barrault, rue des Grands-Augustins. Le lieu est pour le jeune prolétaire une source d’émerveillement. Dans la salle à manger, un tableau représente une femme nue (Youki) en compagnie d’un lion (tableau signé Foujita, le premier mari d’icelle). La bibliothèque est une sorte de cabine de navire à la Jules Verne où s’entassent des centaines de livres du sol au plafond, dotée d’un petit escalier sans rampe menant à une mezzanine. Desnos possède par ailleurs un gramophone, sur lequel il écoute des chansons populaires, Piaf, Chevalier, Damia, Yvonne Georges (of course).

42-mouloudji-a-14-answeb.gifMouloudji, qui retrouve les voix de la rue de sa petite enfance, s’étonne que l’on puisse « posséder du savoir » et être sensible à ce type de chansons. Le samedi midi, le couple Desnos fait table d’hôtes et accueille souvent une quinzaine de personnes. C’est ainsi que Moulou croise fréquemment Jean Galtier-Boissière, Marion et Henri Jeanson, Pablo Picasso, Henri Langlois, Michel Leiris et sa femme, Marcel Achard, André Salacrou, André Masson … Le 22 février 1944, à dix heures du matin, Robert Desnos sera arrêté à son domicile par les Allemands. Il ne reviendra pas des camps de concentration.

Les litres et ratures d’Antoine Blondin

Blondin au RubensLe rez-de-chaussée du 19 fut longtemps occupé par Le Rubens, café dans lequel, dans l’arrière-salle obscure, travaillait et recevait Antoine Blondin à la fin de sa vie. Jean-Marc Parisis, dépêché par les éditions Quai Voltaire pour lui commander un papier sur le quai du même nom, ne put que constater la triste usure du temps : « Au Rubens, Blondin écluse sa vie, la bégaie. C’est triste, mais rare, les derniers feux d’un phare. Des éclairs de malice et d’émotion sur un océan de torpeur. »

Champollion « tient l’affaire »

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En 1822, il dispose d’un bureau-grenier au numéro 28 et maitrise le syriaque, le chaldéen, le copte, l’hébreu, l’arabe et le persan. Suffisant sans doute pour déchiffrer son premier hiéroglyphe : le mot « Ramsès ». Il se précipite alors à la bibliothèque Mazarine où travaille son frère et s’écrie : « Je tiens l’affaire ! »

S’il avait vécu un peu plus longtemps, Champollion aurait sans doute obtenu que l’obélisque de Louxor soit érigé non pas place de la Concorde mais là où il le souhaitait. Où ? Pile à l’endroit où se trouve aujourd’hui la pyramide du Louvre !

Joseph Vernet : 20 000 lieux sous la mer !

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Il fut comme on le sait un spécialiste des ports de France et de la peinture « maritime ». Est-ce pour cela qu’on le retrouve dans le Nautilus où, écrit Jules Verne, on peut admirer les diverses écoles des maîtres anciens et en particulier « quelques marines de Backuysen et de Vernet » ?

Diderot commenta longuement sept tableaux de Vernet dans un texte connu sous le titre de La Promenade Vernet. Où l’on peut lire : « Quel est celui de vos artistes, me disait mon cicerone, qui eût imaginé de rompre la continuité de cette chaussée rocailleuse par une touffe d’arbres ? — Vernet, peut-être. — À la bonne heure ; mais votre Vernet en aurait-il imaginé l’élégance et le charme ? Aurait-il pu rendre l’effet chaud et piquant de cette lumière qui joue entre leurs troncs et leurs branches ? — Pourquoi non ? — Rendre l’espace immense que votre œil découvre au-delà ? — C’est ce qu’il a fait quelquefois. Vous ne connaissez pas cet homme ; jusqu’où les phénomènes de la nature lui sont familiers… »

Châteaubriant, pour sa part, le glissera dans ses Mémoires : « Deux marines de Vernet, que Louis le Bien−Aimé avait données à la noble dame, étaient accrochées sur une vieille tapisserie de satin verdâtre. »

sherlock holmes.jpgEnfin, on peut lire, dans l’article de Wikipédia consacré à Joseph Vernet : « Dans la nouvelle intitulée L’interprète grec d’Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes déclare que sa grand-mère « était la sœur de Vernet ». C’est évidemment une erreur : il s’agit d’Horace Vernet, le petit-fils de Joseph, que nous avons eu l’occasion de croiser dans un article sur la Place Clichy. Et qui habita au 28 de la rue. D’ailleurs le voici.

Horace Vernet, c’est au 28, comme Champollion.

la bataille de Friedland, horace vernet.jpgLe petit-fils de Joseph Vernet, peintre des épopées napoléoniennes, « homme d’esprit, caractère aimable, une nature droite, honnête, loyale, vive et sensée », (Sainte-Beuve) fut sévèrement jugé par Charles Baudelaire dans sa critique des salons de 1845 et 1846 : « M. Horace Vernet est un militaire qui fait de la peinture. Je hais cet art improvisé au roulement du tambour, ces toiles badigeonnées au galop, cette peinture fabriquée à coups de pistolet, comme je hais l’armée, la force armée, et tout ce qui traîne des armes bruyantes dans un lieu pacifique ».

Vernet, évidemment, n’aima pas Louis XVIII. Qu’il ne se priva pas de croquer dans un style cacateux fort peu napoléonien. (Le porte-coton était un laquais chargé de torcher le royal postérieur).

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Jean Dannet : l’acteur-chansonnier-peintre

Il fut chansonnier (notamment avec Jacques Grello au Théâtre des 2 Ânes), comédien (L’Annonce faite à Marie, La Guerre de Troie n’aura pas lieu) et bien sûr peintre. En 1938, il occupe une modeste chambre au 56 rue Mazarine et peint « tout ce qui tient à la mer et à la vie subaquatique ».

 

Gare de Lyon avec Raymond

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Connaissez-vous le peintre marseillais Raymond Allègre qui vécut au 20 de la rue Mazarine en 1885 ? Que dire ? En 1900, il participe, avec ses panneaux Alger et Cassis, à la décoration du restaurant Le Train bleu de la gare de Lyon.

La Champmeslé se fait larguer

Célèbre interprète de Racine, elle fut également sa maitresse et vécut au 5 rue Mazarine. Mais en 1677, l’auteur de Phèdre s’en sépare pour cause de respectabilité à la cour. La comédienne se console alors dans les bras d’un comte de Clermont-Tonnerre de mauvaise réputation. Aussitôt circule dans la capitale quatre vers fort peu raciniens : « À la plus tendre amour elle était destinée, / Qui prit assez longtemps Racine dans son cœur ; / Mais par un insigne malheur / Un Tonnerre est venu, qui l’a déRacinée. »

Edgar Quinet, ce n’est pas seulement une station de métro

330px-Edgar_Quinet_vers_1860.jpgL’historien-philosophe républicain qui vécut au 4 bis fut sans doute, par son ouvrage L’Enseignement du peuple, un des inspirateurs de Jaurès pour son engagement sur la laïcité et un des plus grands républicains de son temps. Nommé au Collège de France en 1841, il en sera exclu quatre ans plus tard (en même temps que Michelet) après avoir critiqué les Jésuites pour leur rôle néfaste en Europe du Sud. (Pas touche au clergé). Après avoir activement participé à l’avènement de la République en 1848, il est élu député. Mais le coup d’État de 1851 sonne le glas de ses idées et de la chaire qu’il avait retrouvée. (Pas touche au prince-président-futur empereur.) Il reviendra pour défendre Paris en 1870 et ne cessera de défendre l’idée républicaine et le contrat social. Dans L’Esprit nouveau, paru en 1874, il demande que les femmes ne soient plus victimes de la législation du mariage et de l’ignorance, que soit rendue leur dignité aux paysans et aux ouvriers, que cessent les guerres sociales de classes. Cela valait largement un boulevard et une station de métro.

Et le roi, dans tout ça ?

Pièce royaume de PatagonieEn 1981 Jean Raspail sort un livre intitulé Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie (éditions Albin Michel), récompensé par le Grand Prix du roman de l’Académie française. Il raconte l’incroyable histoire d’Antoine de Tounens, qui disparaît de Périgueux pendant quatre ans et qui réapparait en 1861 en tant que roi de Patagonie. Le tout nouveau souverain Orélie-Antoine Ier, désigné par les Indiens Mapuches, a promulgué une constitution et battu monnaie à son effigie. Il ne régnera pas longtemps. En janvier 1862, le Chili l’expulse. Il tentera par trois fois de retrouver son trône. En 1867, on le retrouve rue Mazarine, au n° 54, avant qu’il ne retourne en Dordogne. L’actuel prince héritier se nommerait Antoine IV et demeurerait à Tourtoirac.

Que du beau monde rue Visconti !

image004La rue Visconti, vous connaissez, elle relie la rue Bonaparte à la rue de Seine, pratiquement à la hauteur de l’école des Beaux-Arts. Elle fut, du temps de Balzac, rue des Marais-Saint-Germain et les terrains qui la formèrent faisaient partie du Pré-aux-Clercs (délimité par les rues Bonaparte, rue de Seine, rue Jacob) où venaient ferrailler les mignons de la Cour. Occupée par les protestants, la rue fut surnommée « la petite Genève » sous Henri II.

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C’était encore, en 1920, une rue humide gluante et sombre, à ce point étroite que les balayeurs la « faisaient » d’un seul coup de balai. Une rue où l’on trouvait surtout des gargotiers, des tenanciers de garnis et des charbonniers détaillant la blanquette de Limoux à dix centimes le verre. Tout cela a bien changé et le prix moyen du m2 dépasse aujourd’hui les 14 000 euros. Un prix à la hauteur du patrimoine culturel de cette petite rue de 176 mètres.

 

Commençons par un régicide

Au numéro 3 existait, au début du 19e siècle un hôtel du Pont-des-Arts qui deviendra hôtel Visconti. Il abrita un certain Louis Alibaud lequel tira, en juin 1836, sur Louis-Philippe, à l’aide d’un fusil dissimulé dans une canne. Le coup effleura le roi, qui retrouva la bourre de la charge dans ses épais favoris.Louis Philippe.jpg

Traduit devant une cour d’Assises, Alibaud plaida la passion démocratique mais fut condamné et exécuté, la tête recouverte du voile noir des parricides, sur la place Saint-Jacques protégée par 6 000 soldats afin d’éviter toute émeute populaire. Avant de mourir, Alibaud déclara « Je meurs pour la liberté, pour le peuple, et pour l’extinction de la monarchie. »  Curiosité : Hégésippe Moreau fait l’apologie de Louis Alibaud dans son poème « Mil huit cent trente-six » (Le Myosotis, 1838).

Henri Giraud et le Scorpion

robert giraudHenri Giraud, l’auteur du Vin des rues, le copain de bas-fonds de Robert Doisneau, habita au n° 5. Jean-Paul Clébert, dans Paris Insolite, se souvient de son copain Giraud « [Je] grimpai vers le copain Bob Giraud, ci-devant bouquiniste sur le quai Voltaire et le plus malin connaisseur du fantastique social parisien… […] Ma visite n’était jamais désintéressée, car en dehors du litre de rouge disponible à tout instant sur la table, j’étais sûr de glaner quelques tuyaux inédits sur la vie secrète des quartiers de la rive gauche, de contempler la plus belle collection de documents, livres, articles, cartes postales, photos sur le Paris populaire, d’écouter les dernières histoires relatives à nos relations communes, biffins, clochards et personnages extraordinaires qui peuplent les berges du fleuve. »

Au 5 rue Visconti, Giraud croisait certainement Jean d’Hallouin, l’éditeur de Boris Vian (J’irai cracher sur vos tombes, Les Morts ont tous la même peau, L’Automne à Pékin), qui installa ses bureaux dans l’immeuble en 1966 après la faillite des Éditions du Scorpion, rue Lobineau. Il y créa également une galerie de peinture, 3 + 2, dans les locaux qu’occupait auparavant la galerie Drouin.

Le violon d’Ingres et Man Ray

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Jean Dominique Ingres vécut au 8 ou au 10, rue Visconti, vers 1825, à son retour de Rome. Il influença de nombreux peintres mais également… Man Ray qui repris le thème des dos féminins dans son célèbre Violon d’Ingres. Savait-il que Ingres fut également violoniste et fit partie – comme deuxième violon – de l’Orchestre du Capitole de Toulouse ? (Le violon fut donc son… violon d’Ingres, ah ah !).

 Il peignait comme un pied

Ducornet_r.gifAu n° 14, dans l’hôtel de la Rochefoucauld, vécut et travailla, de 1844 à 1856, le peintre César Ducornet, né sans bras ni fémurs, qui peignait avec son pied droit doté de quatre orteils. Il était nain, possédait une tête énorme et une voix retentissante. « Ducornet dont les tableaux, écrit Maxime Du Camp dans ses Souvenirs littéraires, n’étaient guère plus mauvais que bien des tableaux peints avec la main. » Il n’avait pas à bouger beaucoup pour ses fournitures : dans le même immeuble se suivirent trois générations d’une famille Haro, illustres marchands de couleurs que fréquentaient notamment et Eugène Delacroix et Ingres.

Le plus petit de Paris

Mais oui, c’est lui : 80 m2, le plus petit square de Paris, en l’honneur de Bernard Palissy qui aurait vécu trois années (1584 à 1587) entre les numéros 16 à 26 de la rue Visconti. Le célèbre faïencier, écrivain et scientifique, fut condamné à la pendaison pour sa foi protestante, peine est commuée en prison à vie. Il meurt à la Bastille en 1590.plats faience Palissy.jpg  palissy.jpg

 

 

 

 

Mourir d’un bouquet de fleurs

adrienne_lecouvreur_ en_cornelie_par_charles_antoine_coypelAdrienne Lecouvreur, actrice, vécut au numéro 16 de 1718 à 1730. Elle triompha dans Corneille et Racine, abandonnant une diction chantante pour une déclamation « simple, noble et naturelle ». Elle collectionnait les amants : Voltaire, le chevalier de Rohan, Lord Peterborough, le maréchal Maurice de Saxe… Ce dernier fut peut-être la cause de sa perte. En 1730, elle s’évanouit pendant une représentation : on lui a offert un bouquet empoisonné. Le coupable ? Il s’agirait de la duchesse de Bouillon, sa rivale dans le cœur de Maurice de Saxe. Voltaire, l’ami, demandera une autopsie, dont les résultats ne seront pas concluants. Les comédiens étant frappés d’excommunication, l’Église refusera un enterrement chrétien. Elle sera donc enterrée à la sauvette dans un chantier désert du faubourg Saint-Germain et Voltaire, scandalisé, exprimera son indignation dans le poème La Mort de Mlle Lecouvreur :

« Et dans un champ profane on jette à l’aventure / De ce corps si chéri les restes immortels ! / Dieux ! Pourquoi mon pays n’est-il plus la patrie / Et de la gloire et des talents ? »

Pauvre monsieur Honoré (de) Balzac…

Imprimerie de Balzac.JPGMorceau de choix, l’imprimerie de Balzac, au numéro 17. Soutenu par Laure de Berny, Balzac s’y installe en 1826. Il dispose d’un grand local pour son imprimerie et, au-dessus, un petit appartement où il reçoit sa maitresse nourricière. La première feuille sortie des presses est un prospectus pour les Pilules anti-glaireuses de longue vie, ou grains de vie de Cure, pharmacien rue Saint-Antoine.

L’aventure durera deux ans, Balzac devra fuir, couvert de dettes. Au début de l’année 1842, quatorze ans plus tard, Balzac rédige une ébauche de roman qu’il nomme Valentine et Valentin. Le roman commence par une description de la rue des Marais qui lui laisse certainement de mauvais souvenirs : « La rue des Marais, située au commencement de la rue de Seine à Paris, est une horrible petite rue rebelle à tous les embellissements… »

 De Delacroix à Cassandre

Dans un vaste atelier du numéro 19, de 1838 à 1843, Delacroix œuvra. Il y exécuta notamment Médée, La Justice de Trajan, Les Croisés de Constantinople, Le Naufrage du Don Juan. Et c’est latelier Delacroix au 19.jpgà qu’il
a fait poser le couple de stars de l’époque, George Sand et Chopin.

Après lui, d’autres peintre suivirent : Henry Rodakowski (1854-63), célèbre peintre polonais puis Alfred Dehodencq (1854-63) puis Frédéric Léon (1896-1925). L’affichiste Cassandre s’y installa au début des années 30 puis céda l’atelier en 1937 au peintre et graveur Constant Le Breton. Cassandre avait proposé son atelier à Derain, qui n’en voulut pas car, disait le doux géant, « la rue Visconti est pleine de communistes et je ne tiens pas à avoir des emmerdements ».

 

Vue de l’atelier du 19, rue Visconti. A travers la baie vitrée, on voit le haut des 18 et 16, rue Visconti.

Mort trop tôt, Bazille

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Après avoir partagé un atelier avec Monet rue Fürstenberg, Frédéric Bazille s’installe en 1866 avec Renoir au 20 rue Visconti, dans un « atelier avec logement ». Mort à l’âge de 29 ans, victime de la guerre de 1870, il n’aura pas le destin qui lui était promis, à l’instar de ses frères impressionnistes, Sisley, Renoir, Monet et Cézanne.

Ici, le portrait de Renoir par Bazille.

A noter : Prosper Mérimée habita au 20, en 1836, entre son logement de fonction au 18 rue des Petits Augustins (rue Bonaparte) et le 10 rue des Beaux-Arts.

 

La Clairon habite au 21

Clairon.jpgAprès avoir habité rue de Buci, l’actrice emménage à l’hôtel de Ranes, au 21 rue des Marais, vers 1748. Elle y vivra dix-huit ans. Claire-Josèphe Léris, dite Mademoiselle Clairon, ou encore la Clairon, débute à l’Opéra, en 1743, à l’âge de vingt ans, puis entre à la Comédie-Française dont elle va devenir une vedette. Choyée, adulée, la Clairon reçoit du beau monde dans l’hôtel de Ranes : Voltaire, Diderot, Louis XV lui-même (dit-elle dans ses Mémoires). Á force d’être adorée, elle finit par se croire une divinité, disant de la Pompadour : « Elle doit sa royauté au hasard ; je dois la mienne au génie. » Aux années dorées succéderont des années noires. L’âge et les mauvais placements aidant, elle meurt dans la misère en 1803.

Racine et ses sept enfants

jean_racine_rPas vraiment dans le besoin, Racine : il avait chevaux et laquais, possédait deux carrosses et une très grande maison pour une famille comportant sept enfants. Jusqu’en 1914, on pensa qu’il avait vécu et qu’il était mort au 21 rue Visconti. On posa en 1887 une plaque de marbre noir indiquant « Hôtel de Ranes », bâti sur l’emplacement du Petit-Pré-aux-Clercs. Jean racine y mourut le 22 avril 1699. Cette plaque induira en erreur des générations d’historiens qui affirmeront que Racine est mort à l’hôtel de Ranes sans en vérifier l’information. Il vécut et mourut au 24 de la rue, sans l’ombre d’un doute.

Christo barre la rue

En juin 1962, vingt-trois ans avant d’emballer le Pont-Neuf, Christo fait ses gammes rue Visconti. En fin de journée, il fait décharger d’un camion de cinq tonnes une cinquantaine de tonneaux bleus, blancs, jaunes, rouges (estampillés Esso, Azur, Shell, BP…)  et dresse une barricade de 4,30 m de haut qui barre totalement la rue Visconti entre le numéro 1 et le numéro 2. La « performance » durera 8 heures, il sera conduit au commissariat, sans pour autant être inquiété.

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Et pour finir, une question :

Mais que faisait le jeune Jacques Perrin rue Visconti en 1961 ?

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Pour en savoir plus sur la rue Visconti, découvrez le formidable site de Baptiste Essevaz-Roulet : http://www.ruevisconti.com.

 

La rue de Seine en a vu de toutes les couleurs (Acte I)

Beaucoup à dire, à écrire et à montrer pour cette rue de Seine où les peintres disputèrent très tôt le pouvoir aux écrivains. Je scinderai donc – si vous le permettez – mon article en deux chapitres. Celui d’aujourd’hui, pour la portion qui va du n° 6 au n° 51. Et la semaine prochaine, celui qui va du n° 53 au n° 91.

 

Ne travaillez jamais

Guy Debord.jpgC’est rue de Seine qu’en 1953 Guy Debord écrivit à la craie blanche sur un mur le slogan : « Ne travaillez jamais ». Que ce soit avant lui ou après lui, peu de peintres suivirent ce conseil.

6 rue de Seine, la poudre impalpable du sieur Leroy

Dans les années 1820 se tenait au n° 6 un magasin spécialisé dans les articles de peinture : Chez Leroy, à la Palette de Rubens. Sur le catalogue sommaire imprimé au verso des factures on pouleroy_coll_pl198_-_copie.jpgvait lire :  » L’on ne trouve qu’à ce Magasin les beaux papiers imprimés, les panneaux et les couleurs en poudre impalpable. Ces trois articles, provenant du fonds du sieur Malaine ne se trouvent qu’à cette adresse. » (Les établissements Malaine étaient – en 1808 – installés au 30, rue des Fossés-Saint-Germain, l’actuel 3, rue Claude Perrault).

12 rue de Seine, le « beau-frère » de Modigliani

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André Hébuterne, frère de la belle et tragique Jeanne Hébuterne, compagne de Modigliani, avait son atelier et domicile au 12 de la rue. Dans sa cave, de nombreuses années après sa mort, seront retrouvées neuf tableaux peints par sa sœur.

13, rue de Seine, Max Jacob se rend chez son copain André

André Billy.jpgVie de Balzac, vie de Diderot, vie de Sainte-Beuve : André Billy passera une partie de sa vie à écrire celle des autres. Il s’installe rue de Seine en 1914, y reçoit ses amis, notamment Max Jacob. (Pour les très curieux de Billy, Paul Léautaud décrit son appartement dans son Journal littéraire au 8 août 1912.

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Max Jacob par Roger Toulouse

15 rue de Seine, suivez mon regard

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Ah ! Romi ! Nous en parlions dans un précédent article. Robert Miquel, dit Romi, écrivain, dessinateur, collectionneur un peu filou qui accueillait dans sa boutique-galerie d’art tous les originaux et les non-conformistes du quartier : Robert Doisneau, Maurice Baquet, César, Pierre et Jacques Prévert , Pierre Dumayet, Guy Breton, Pierre Mérindol, Robert Giraud, Jean-Paul Clébert… Le magasin reste célèbre pour la série Le Regard oblique, photos réalisées par Doisneau en 1948. Un nu du peintre Wagner est exposé en vitrine et le photographe, caché à l’intérieur du magasin, photographie à leur insu les passants qui s’arrêtent devant la devanture.

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16 rue de Seine, Luce, le merveilleux peintre anarchiste

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Vue de Montmartre, Maximilien Luce, 1897.

À partir de 1920, Maximilien Luce (1858-1941) habita au 16 et y garda un pied-à-terre jusqu’à sa mort. Luce n’est sans doute pas reconnu à la hauteur de son talent. Est-ce pour ses convictions anarchistes qu’il resta un peu sur le bord du chemin ? D’abord influencé par l’impressionnisme, puis par le style divisionniste de Georges Seurat, il revint sur le tard à une facture plus classique.

 

21 rue de Seine, ça peint bien chez Fraysse

chez fraysse.jpgDans ce bistrot long comme une péniche et aux vins de Bourgogne réputés, antre de Jacques Prévert, d’Albert Vidalie, de Robert Doisneau et de « Bob » Giraud (qui habite à deux pas 5 rue Visconti), on rencontre également deux peintres du quartier : Toto Cheval dit « le peintre de l’entrecôte » car il ne peignait que des tranches de viande crue ; et Thanos Tsingos, le « peintre aux mille fleurs », qui peignait par terre plusieurs toiles à la fois et officiait à mains nues, sans pinceau.

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Thanos Tzingos

23 rue de Seine

Antoine_Vestier,_by_Antoine_Vestier.jpgOn connait d’Émile Edouard Mouchy le tableau qu’il fit de la vivisection d’un chien. Il habita rue de Seine toute sa vie, occupant le 1er étage sur la rue et sur la cour et eut un locataire connu : Antoine Vestier, peintre miniaturiste et excellent portraitiste. Dont voici l’autoportrait.

24 rue de Seine

La maison qui était à cet emplacement avait été construite par Jean Cousin le père, un des peintres les plus talentueux du XVIe siècle.

29 rue de Seine, le peintre d’Henri IV

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Le 29 de la rue de Seine fut la propriété de Jacob Bunel, peintre de Henri IV.

Ici : Henri IV représenté en Mars, peint vers 1605-1606

Au 31 rue de Seine, André Breton joue les galeristes

 

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Nous connaissons tous Raymond Duncan, ce peintre/acteur/sculpteur/artisan/tisseur/frère de sa sœur/poète/écrivain/conférencier/journaliste/galeriste, avec sa toge, ses sandales spartiates, son front ceint d’un ruban retenant ses cheveux, qui tenait l’Akadémia au 31 rue de Seine. À la même adresse, notons George Sand qui y résida en 1831 et notre ami André Breton (mais oui, encore lu

Yves Tanguy 1924
Yves Tanguy

i !) qui ouvrit au 31 une galerie d’art en 1937. Dali proposa d’appeler la boutique Gradiva et de lui donner l’apparence extérieure d’une boucherie. Il réalisa des têtes de chevaux dorées d’où pendaient des chevelures, enseignes qui furent immédiatement dérobées. Dotée d’une porte en verre dessinée par Duchamp, la galerie exposa des sculptures d’art primitif et des toiles du courant surréaliste. Et notamment Yves Tanguy, le copain de Prévert et de Duhamel de la rue du Château. Gradiva voulait dire « celle qui marche ». Elle ne marcha pas du tout et Breton ferma l’année suivante.

36 rue de Seine, t’as pas 100 balles ?

La galerie Chardin fut fondée en 1943 par Jacques Ratier, de retour de captivité. Ce fut un grand ami de Lucien Fontanarosa qui exposa chez lui etbillet-100-francs-delacroix.jpg l’aida dans le choix de ses exposants : Paul Charlot, Claude Schurr, Jean Marzelle…. Certains d’entre nous (assez âgés) se souviennent sans se souvenir de Fontanarosa : de 1964 à 1969, sont talent s’exprima sur quatre billets de banque pour la Banque de France : les Berlioz, Pascal, Quentin de La Tour et Delacroix.

 

43 rue de Seine, les céramiques de La Palette

céramique La PaletteC’était à l’origine un lieu traditionnel de rassemblement pour les étudiants des Beaux-Arts. Fréquenté notamment par Cézanne, Picasso et Braque. Le café comporte deux salles, la première décorée de toiles et de palettes offertes par des clients-artistes, la deuxième ornée de six panneaux de céramique montrant la vie du café au cours des années 30 ou 40. Dont celle-ci.

 

45, rue de Seine : Cornegidouille ! Jarry fait tout à l’envers !

 

Il y avaspir2.jpgit, au 45, un restaurant nommé Le Caveau du Rocher. Rien à voir avec celui de Cancale. Selon André Salmon, Jarry y commanda dans l’ordre : un cognac, un café, un gruyère, un macaroni, une entrecôte, un radis, un potage paysan et, pour finir, un apéritif anisé. Dessina-t-il sur la nappe en papier ? L’histoire ne le dit pas mais il fut, notons-le, dessinateur et graveur.

47, rue de Seine, la dynastie Ferdinand-Elle

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L’immeuble du 47 (et celui qui était derrière, rue Mazarine), eut pour propriétaires trois générations de peintres connus : les Ferdinand-Elle. Ferdinand Elle ou Van Heelen ou encore Helle, dit L’Ancien, était un peintre flamand né vers 1580, peintre officiel de Louis XIII et maitre, dit-on, de Nicolas Poussin. Après le décès de leur père, ses enfants prirent le patronyme de Ferdinand-Elle. L’aîné, Louis, dit Ferdinand II, devint un remarquable portraitiste. Il eut lui-même un fils, également peintre : Louis Ferdinand-Elle Le Jeune.

 

51 rue de Seine, le grand destin de Serge Poliakoff

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Serge Poliakoff

Célébrons, au 51, un grand peintre qui vécut pauvre les deux tiers de sa vie, grattant des airs tsiganes sur sa guitare au fond des cabarets pour trouver de quoi payer les petites chambres d’hôtel et de pension de Saint-Germain : Serge Poliakoff. Il  habita le premier étage du bâtiment qui donne sur le jardin et fit son atelier de la pièce du fond de l’aile gauche. Puis ce fut le succès, à 50 ans : l’appartement fut décoré par ¬Madeleine Castaing, l’argent jeté sur le champ de courses de Deauville et Greta Garbo commanda une toile rose pour l’assortir à son canapé… De Gaulle se rendit à une de ses expositions, en décembre 1967. Le lendemain, le peintre reçut un mot de Malraux : « Cher Maître, le général de Gaulle, hier, voulait vous dire la grande attention qu’il porte à votre œuvre, mais nous n’avons pas pu nous retrouver dans cette cohue… »

 

 

A suivre la semaine prochaine avec, dans leur propre rôle, Paul Jenkins, Roger Bissière, Siné, Picasso, Luc Simon, Mouloudji, Edmond-Marie Poullain, Martin Drolling, Boris Vian, Marcello Mastroianni…