Etonnez-moi (rue Saint-) Benoit…

1 rue Saint-Benoit, moutarde et cornichons

le trio.jpgAprès la guerre, en 1947, une dame Marguerite Constant-Lambe ouvre L’Épicerie à l’angle de la rue Jacob, boui-boui décoré par le peintre Douking, établissement à peine plus grand qu’une chambre de bonne. A partir de 17 h, la boutique fait bar. Gros succès. On y rencontre Boris Vian qui vient acheter un pot de moutarde et Marcel Pagliero quelques cornichons. Avec un peu de chance, on y croise Gréco et Cazalis, la brune et la rousse, pas encore traquées par les photographes du très people magazine Samedi Soir.

3 rue Saint-Benoit, teinture et littérature

NRF1908.jpgIl y avait au 3, au début du siècle, un teinturier qui ne se doutait vraiment pas que sa rue Saint-Benoit deviendrait cinquante ans plus tard le centre du monde pendant une bonne décade. Il laissera la place pour un court moment à une petite société en participation créée par André Gide, Jean Schlumberger et Gaston Gallimard : les Éditions de la NRF. (Avant qu’elles ne s’installent au 35-37 de la rue Madame, en 1912.)

 

Prévert imbibé, c’est au 4, au Petit Saint-Benoit

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« Ivrogne d’accord, précisait-il, mais pas alcoolique ! ». Le 12 octobre 1948, Jacques Prévert vient déjeuner au Petit Saint-Benoit. Passablement imbibé, il se rend ensuite au studio de la Radiodiffusion française, sur les Champs-Elysées. Il y fera une chute dramatique de cinq mètres, en se penchant puis tombant du premier étage.

 

Résistance et mai 68 chez Marguerite Duras

 

duras écrire

Duras s’installe en avril 1942, troisième étage gauche du 5, rue Saint-Benoit. Au-dessous de chez elle habite Ramon Fernandez, conseiller culturel du Parti populaire français de Doriot, qui reçoit Gerhard Heller, responsable littéraire de la Propagandastaffel et divers officiers allemands. Malgré cette promiscuité, l’appartement devient un centre de rencontre de la Résistance où l’on croise, notamment, le capitaine Morland, alias François Mitterrand, que Duras accueillera quelques jours dans sa chambre du sixième. Vingt-cinq ans plus tard, Duras accueille… mai 68. Devant ce qu’elle considère comme « une divine surprise », elle s’engage avec fougue dans le mouvement étudiant, le considère comme « sa » révolution, parle de « sauvagerie essentielle » et invente le slogan « sous les pavés, la plage ».mai 68 pavés.jpg

Elle avait le don d’enthousiasmer certains, de se faire haïr par d’autres. On se souvient de la moue et de la réflexion de Marguerite Yourcenar à propos du titre Hiroshima mon amour : « Et pourquoi pas Auschwitz mon chou ? ». On se souvient également de Pierre Desproges, curieusement agressif avec l’auteure de L’Amant : « Duras n’a pas écrit que des conneries. Elle en a aussi filmé. »

Au 5, également, Léo Larguier

Leo larguier.jpgFoulard blanc, cheveux longs, feutre à larges bords et canne de prix, voici Léo Larguier et sa lourde face de centurion, l’ami d’Apollinaire. L’auteur de Saint-Germain-des-Prés, mon village habite au dernier étage de l’immeuble et se plaint « de se voir chassé de tous ces endroits » dont il était naguère le roi, de même que Tristan Tzara, le vieux dadaïste reconverti qui milite dans la cellule communiste de Marguerite Duras. Ne reconnaissant plus son village, Léo Larguier meurt en 1950.

 

J’oubliais : Sainte-Beuve a également habité au 5, en 1849-1851. C’est à cette époque qu’il commence à publier dans Le Constitutionnel, Le Moniteur et Le Temps ses Causeries du lundi.

Au 13, le Club Saint-Germain à l’assaut du Tabou

« Dans trois belles salles voûtées (…) on mit un bar, une plonge, des lavabos, des bois sculptés qui proviennent d’un vieux manège de chevaux de bois, lui-même construit avec les débris d’une frégate du seizième siècle, le tout récupéré en Bretagne par Chauvelot, on accrocha une tête de cheval en carton-pâte et une femme à barbe, on installa un piano, des musiciens, des barmen, on apporta des verres et des bouteilles et on constitua le Club Saint-Germain-des-Prés. Directeur : Chauvelot, avec Gréco-Cazalis-Doelnitz ».

En juin 1948, trois cents invitations sont lancées pour l’ouverture du concurrent du Tabou. Mille à mille cinq cents personnes se présentent, bloquant la rue Saint-Benoît et nécessitant l’intervention de la police. À l’intérieur, c’est la folie. « À minuit et demi, dans la cave du Club, réputée pour sa fraicheur, le thermomètre marquait 60. (…) Odette Joyeux se mit à gémir « je ne peux plus respirer. – Respirer quoi ? » demanda Boris Vian, livide. On devait enregistrer dans la nuit plus de vingt évanouissements. Maurice Chevalier et Nita Raya, qui restèrent un quart d’heure, perdirent 800 grammes chacun. »

sartre.jpgLa légende veut que Sartre, incommodé, ait été extrait de cet enfer par la fenêtre des toilettes. Une semaine plus tard, Samedi-Soir rend compte de l’événement dans son style particulier : « À dix pas du Flore, le Club Saint-Germain-des-Prés, nouveau siège social de l’existentialisme mondain, a été inauguré dans un climat de prise de la Bastille ».

jazz.jpgCôté musique, Vian a bien fait les choses : sous la direction de Jean-Claude Fohrenbach, l’un des meilleurs saxo ténor européen, on peut entendre Guy Longnon à la trompette, Benny Vasseur au trombone, Maurice Vander au piano, Robert Barnet aux drums. Le Club devient pour quelques années la plus célèbre adresse du jazz parisien et accueille les plus grands musiciens américains : Charlie Parker, Max Roach, Hot Lips Page, Kenny Clarke, Don Carlos Byas, Coleman Hawkins…

En juillet 1948, Vian reçoit avec les honneurs « l’empereur », Duke Ellington, l’ange protecteur de son Écume des jours. (E le parrain de son fils). Rue Saint-Benoît, un millier de fidèles tindexenteront d’assister à la grand-messe. Le Club accueillera également Django Reinhardt en 1951, qui, après avoir garé sa roulotte devant la porte, jouera dans son impeccable costume-cravate noir, œillet rouge à la boutonnière.

 

20, rue Saint-Benoît, Le Civet des époux Cordonnier

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Ce petit restaurant aux vastes cuisines est tenu par les époux Cordonnier à la fin des années 40. Selon Boris Vian et son Manuel de Saint-Germain-des-Prés, madame Cordonnier considère Sartre comme « un chic type » et Simone de Beauvoir comme « une personne agréable à servir ». Dans le quartier, elle apprécie particulièrement Juliette Gréco et Claude Luter. Une décennie plus tard, le Civet cèdera la place au bar et restaurant La Malène, rendez-vous incontournable des années 60.

 

Au 24, Felix Leclerc dans la chambre 24

felix LeclercComme le Montana, La Louisiane ou l’hôtel de Nice, l’hôtel Chrystal est un petit hôtel où logent écrivains et artistes du quartier. C’est dans la chambre 24 que Félix Leclerc et son Petit bonheur s’installent en 1950 pour ses débuts triomphaux aux Trois baudets. Voisin de chambre : Django Reinhardt, qui se produit alors au Club Saint-Germain, et qui n’a pas trouvé de place au Montana.

 

Montesquieu au Montana, c’est au 28

 

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Le Montana, mitoyen du Flore, accueille Jacques Prévert en 1936 dans le vaste studio du septième étage qu’il quittera en juillet 1938. Lorsqu’il a trop bu (c’est-à-dire trop souvent), le poète se suspend par les deux mains au balcon du septième, menaçant de tout lâcher malgré les supplications de ses amis. Le bar de l’hôtel, « petit enfer rouge et fumeux », (dixit Simone de Beauvoir), est le rendez-vous de l’équipe des Temps modernes (Maurice Merleau-Ponty, Jacques-Laurent Bost, Robert Scipion), des communistes (Pierre Hervé, Pierre Courtade, Marguerite Duras) et des cinéastes (Louis Daquin, Alexandre Astruc, Marcel Cravenne, Yves Allégret, Marcel Pagliero…)

Tant de célébrités ne pouvaient qu’influencer le patron du Montana qui cite Montesquieu dans sa publicité : « Il existe une maison où l’on apprête le café de telle manière qu’il donne de l’esprit à ceux qui en prennent ». (Lettres persanes).

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Annabel, la future compagne de Bernard Buffet, loge à l’hôtel dans les années 50. La presse compare ses écrits à ceux de Françoise Sagan et, lorsqu’elle chante, c’est avec Gréco qu’on fait le rapprochement. Elle s’en amuse : « Tant qu’on ne dit pas que je chante comme Sagan et que j’écris comme Gréco… »

 

 

Et pour terminer, une chanson de Modiano chantée par son amie Françoise…

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« Etonnez-moi, Benoît
Marchez sur les mains
Avalez des pomm’s de pin Benoît
Des abricots et des poires
Et des lames de rasoir étonnez-moi »

(Paroles de Patrick Modiano, musique Hugues de Courson)

 

 

 

Quelques pas rue Mazarine ?

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Belle rue : ce n’est pas tous les jours que l’on croise Desnos, Manet, Blondin et Champollion dans la même rue. Sans oublier les deux Vernet et le roi de Patagonie.

Édouard Manet, c’est au 60

le buveur d'absintheC’est sans doute lors de sa « bohème élégante » que Manet séjourne rue Mazarine, tout près de l’endroit où il est né, rue Bonaparte. Au début des années 1860, il parcourt Paris pour en saisir « un rien, un profil, un chapeau, en un mot une impression fugitive ».

Le Buveur d’absinthe, sa première soumission au Salon (1859), est refusée en dépit de l’avis favorable de Delacroix. Thomas Couture – son maitre aux Beaux-Arts- condamne l’œuvre en ces termes choisis : « Peint-t-on quelque chose d’aussi laid ? Mon pauvre ami, il n’y a ici qu’un buveur d’absinthe, c’est le peintre qui a produit cette insanité… ». Et toc !

Le petit Mouloudji chez Robert Desnos

Desnos rue MazarineAu 19, Desnos et Youki occupent un vaste appartement et, en 1937, accueillent le petit Mouloudji lorsqu’il n’y a plus de place pour dormir chez Barrault, rue des Grands-Augustins. Le lieu est pour le jeune prolétaire une source d’émerveillement. Dans la salle à manger, un tableau représente une femme nue (Youki) en compagnie d’un lion (tableau signé Foujita, le premier mari d’icelle). La bibliothèque est une sorte de cabine de navire à la Jules Verne où s’entassent des centaines de livres du sol au plafond, dotée d’un petit escalier sans rampe menant à une mezzanine. Desnos possède par ailleurs un gramophone, sur lequel il écoute des chansons populaires, Piaf, Chevalier, Damia, Yvonne Georges (of course).

42-mouloudji-a-14-answeb.gifMouloudji, qui retrouve les voix de la rue de sa petite enfance, s’étonne que l’on puisse « posséder du savoir » et être sensible à ce type de chansons. Le samedi midi, le couple Desnos fait table d’hôtes et accueille souvent une quinzaine de personnes. C’est ainsi que Moulou croise fréquemment Jean Galtier-Boissière, Marion et Henri Jeanson, Pablo Picasso, Henri Langlois, Michel Leiris et sa femme, Marcel Achard, André Salacrou, André Masson … Le 22 février 1944, à dix heures du matin, Robert Desnos sera arrêté à son domicile par les Allemands. Il ne reviendra pas des camps de concentration.

Les litres et ratures d’Antoine Blondin

Blondin au RubensLe rez-de-chaussée du 19 fut longtemps occupé par Le Rubens, café dans lequel, dans l’arrière-salle obscure, travaillait et recevait Antoine Blondin à la fin de sa vie. Jean-Marc Parisis, dépêché par les éditions Quai Voltaire pour lui commander un papier sur le quai du même nom, ne put que constater la triste usure du temps : « Au Rubens, Blondin écluse sa vie, la bégaie. C’est triste, mais rare, les derniers feux d’un phare. Des éclairs de malice et d’émotion sur un océan de torpeur. »

Champollion « tient l’affaire »

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En 1822, il dispose d’un bureau-grenier au numéro 28 et maitrise le syriaque, le chaldéen, le copte, l’hébreu, l’arabe et le persan. Suffisant sans doute pour déchiffrer son premier hiéroglyphe : le mot « Ramsès ». Il se précipite alors à la bibliothèque Mazarine où travaille son frère et s’écrie : « Je tiens l’affaire ! »

S’il avait vécu un peu plus longtemps, Champollion aurait sans doute obtenu que l’obélisque de Louxor soit érigé non pas place de la Concorde mais là où il le souhaitait. Où ? Pile à l’endroit où se trouve aujourd’hui la pyramide du Louvre !

Joseph Vernet : 20 000 lieux sous la mer !

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Il fut comme on le sait un spécialiste des ports de France et de la peinture « maritime ». Est-ce pour cela qu’on le retrouve dans le Nautilus où, écrit Jules Verne, on peut admirer les diverses écoles des maîtres anciens et en particulier « quelques marines de Backuysen et de Vernet » ?

Diderot commenta longuement sept tableaux de Vernet dans un texte connu sous le titre de La Promenade Vernet. Où l’on peut lire : « Quel est celui de vos artistes, me disait mon cicerone, qui eût imaginé de rompre la continuité de cette chaussée rocailleuse par une touffe d’arbres ? — Vernet, peut-être. — À la bonne heure ; mais votre Vernet en aurait-il imaginé l’élégance et le charme ? Aurait-il pu rendre l’effet chaud et piquant de cette lumière qui joue entre leurs troncs et leurs branches ? — Pourquoi non ? — Rendre l’espace immense que votre œil découvre au-delà ? — C’est ce qu’il a fait quelquefois. Vous ne connaissez pas cet homme ; jusqu’où les phénomènes de la nature lui sont familiers… »

Châteaubriant, pour sa part, le glissera dans ses Mémoires : « Deux marines de Vernet, que Louis le Bien−Aimé avait données à la noble dame, étaient accrochées sur une vieille tapisserie de satin verdâtre. »

sherlock holmes.jpgEnfin, on peut lire, dans l’article de Wikipédia consacré à Joseph Vernet : « Dans la nouvelle intitulée L’interprète grec d’Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes déclare que sa grand-mère « était la sœur de Vernet ». C’est évidemment une erreur : il s’agit d’Horace Vernet, le petit-fils de Joseph, que nous avons eu l’occasion de croiser dans un article sur la Place Clichy. Et qui habita au 28 de la rue. D’ailleurs le voici.

Horace Vernet, c’est au 28, comme Champollion.

la bataille de Friedland, horace vernet.jpgLe petit-fils de Joseph Vernet, peintre des épopées napoléoniennes, « homme d’esprit, caractère aimable, une nature droite, honnête, loyale, vive et sensée », (Sainte-Beuve) fut sévèrement jugé par Charles Baudelaire dans sa critique des salons de 1845 et 1846 : « M. Horace Vernet est un militaire qui fait de la peinture. Je hais cet art improvisé au roulement du tambour, ces toiles badigeonnées au galop, cette peinture fabriquée à coups de pistolet, comme je hais l’armée, la force armée, et tout ce qui traîne des armes bruyantes dans un lieu pacifique ».

Vernet, évidemment, n’aima pas Louis XVIII. Qu’il ne se priva pas de croquer dans un style cacateux fort peu napoléonien. (Le porte-coton était un laquais chargé de torcher le royal postérieur).

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Jean Dannet : l’acteur-chansonnier-peintre

Il fut chansonnier (notamment avec Jacques Grello au Théâtre des 2 Ânes), comédien (L’Annonce faite à Marie, La Guerre de Troie n’aura pas lieu) et bien sûr peintre. En 1938, il occupe une modeste chambre au 56 rue Mazarine et peint « tout ce qui tient à la mer et à la vie subaquatique ».

 

Gare de Lyon avec Raymond

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Connaissez-vous le peintre marseillais Raymond Allègre qui vécut au 20 de la rue Mazarine en 1885 ? Que dire ? En 1900, il participe, avec ses panneaux Alger et Cassis, à la décoration du restaurant Le Train bleu de la gare de Lyon.

La Champmeslé se fait larguer

Célèbre interprète de Racine, elle fut également sa maitresse et vécut au 5 rue Mazarine. Mais en 1677, l’auteur de Phèdre s’en sépare pour cause de respectabilité à la cour. La comédienne se console alors dans les bras d’un comte de Clermont-Tonnerre de mauvaise réputation. Aussitôt circule dans la capitale quatre vers fort peu raciniens : « À la plus tendre amour elle était destinée, / Qui prit assez longtemps Racine dans son cœur ; / Mais par un insigne malheur / Un Tonnerre est venu, qui l’a déRacinée. »

Edgar Quinet, ce n’est pas seulement une station de métro

330px-Edgar_Quinet_vers_1860.jpgL’historien-philosophe républicain qui vécut au 4 bis fut sans doute, par son ouvrage L’Enseignement du peuple, un des inspirateurs de Jaurès pour son engagement sur la laïcité et un des plus grands républicains de son temps. Nommé au Collège de France en 1841, il en sera exclu quatre ans plus tard (en même temps que Michelet) après avoir critiqué les Jésuites pour leur rôle néfaste en Europe du Sud. (Pas touche au clergé). Après avoir activement participé à l’avènement de la République en 1848, il est élu député. Mais le coup d’État de 1851 sonne le glas de ses idées et de la chaire qu’il avait retrouvée. (Pas touche au prince-président-futur empereur.) Il reviendra pour défendre Paris en 1870 et ne cessera de défendre l’idée républicaine et le contrat social. Dans L’Esprit nouveau, paru en 1874, il demande que les femmes ne soient plus victimes de la législation du mariage et de l’ignorance, que soit rendue leur dignité aux paysans et aux ouvriers, que cessent les guerres sociales de classes. Cela valait largement un boulevard et une station de métro.

Et le roi, dans tout ça ?

Pièce royaume de PatagonieEn 1981 Jean Raspail sort un livre intitulé Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie (éditions Albin Michel), récompensé par le Grand Prix du roman de l’Académie française. Il raconte l’incroyable histoire d’Antoine de Tounens, qui disparaît de Périgueux pendant quatre ans et qui réapparait en 1861 en tant que roi de Patagonie. Le tout nouveau souverain Orélie-Antoine Ier, désigné par les Indiens Mapuches, a promulgué une constitution et battu monnaie à son effigie. Il ne régnera pas longtemps. En janvier 1862, le Chili l’expulse. Il tentera par trois fois de retrouver son trône. En 1867, on le retrouve rue Mazarine, au n° 54, avant qu’il ne retourne en Dordogne. L’actuel prince héritier se nommerait Antoine IV et demeurerait à Tourtoirac.

Que du beau monde rue Visconti !

image004La rue Visconti, vous connaissez, elle relie la rue Bonaparte à la rue de Seine, pratiquement à la hauteur de l’école des Beaux-Arts. Elle fut, du temps de Balzac, rue des Marais-Saint-Germain et les terrains qui la formèrent faisaient partie du Pré-aux-Clercs (délimité par les rues Bonaparte, rue de Seine, rue Jacob) où venaient ferrailler les mignons de la Cour. Occupée par les protestants, la rue fut surnommée « la petite Genève » sous Henri II.

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C’était encore, en 1920, une rue humide gluante et sombre, à ce point étroite que les balayeurs la « faisaient » d’un seul coup de balai. Une rue où l’on trouvait surtout des gargotiers, des tenanciers de garnis et des charbonniers détaillant la blanquette de Limoux à dix centimes le verre. Tout cela a bien changé et le prix moyen du m2 dépasse aujourd’hui les 14 000 euros. Un prix à la hauteur du patrimoine culturel de cette petite rue de 176 mètres.

 

Commençons par un régicide

Au numéro 3 existait, au début du 19e siècle un hôtel du Pont-des-Arts qui deviendra hôtel Visconti. Il abrita un certain Louis Alibaud lequel tira, en juin 1836, sur Louis-Philippe, à l’aide d’un fusil dissimulé dans une canne. Le coup effleura le roi, qui retrouva la bourre de la charge dans ses épais favoris.Louis Philippe.jpg

Traduit devant une cour d’Assises, Alibaud plaida la passion démocratique mais fut condamné et exécuté, la tête recouverte du voile noir des parricides, sur la place Saint-Jacques protégée par 6 000 soldats afin d’éviter toute émeute populaire. Avant de mourir, Alibaud déclara « Je meurs pour la liberté, pour le peuple, et pour l’extinction de la monarchie. »  Curiosité : Hégésippe Moreau fait l’apologie de Louis Alibaud dans son poème « Mil huit cent trente-six » (Le Myosotis, 1838).

Henri Giraud et le Scorpion

robert giraudHenri Giraud, l’auteur du Vin des rues, le copain de bas-fonds de Robert Doisneau, habita au n° 5. Jean-Paul Clébert, dans Paris Insolite, se souvient de son copain Giraud « [Je] grimpai vers le copain Bob Giraud, ci-devant bouquiniste sur le quai Voltaire et le plus malin connaisseur du fantastique social parisien… […] Ma visite n’était jamais désintéressée, car en dehors du litre de rouge disponible à tout instant sur la table, j’étais sûr de glaner quelques tuyaux inédits sur la vie secrète des quartiers de la rive gauche, de contempler la plus belle collection de documents, livres, articles, cartes postales, photos sur le Paris populaire, d’écouter les dernières histoires relatives à nos relations communes, biffins, clochards et personnages extraordinaires qui peuplent les berges du fleuve. »

Au 5 rue Visconti, Giraud croisait certainement Jean d’Hallouin, l’éditeur de Boris Vian (J’irai cracher sur vos tombes, Les Morts ont tous la même peau, L’Automne à Pékin), qui installa ses bureaux dans l’immeuble en 1966 après la faillite des Éditions du Scorpion, rue Lobineau. Il y créa également une galerie de peinture, 3 + 2, dans les locaux qu’occupait auparavant la galerie Drouin.

Le violon d’Ingres et Man Ray

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Jean Dominique Ingres vécut au 8 ou au 10, rue Visconti, vers 1825, à son retour de Rome. Il influença de nombreux peintres mais également… Man Ray qui repris le thème des dos féminins dans son célèbre Violon d’Ingres. Savait-il que Ingres fut également violoniste et fit partie – comme deuxième violon – de l’Orchestre du Capitole de Toulouse ? (Le violon fut donc son… violon d’Ingres, ah ah !).

 Il peignait comme un pied

Ducornet_r.gifAu n° 14, dans l’hôtel de la Rochefoucauld, vécut et travailla, de 1844 à 1856, le peintre César Ducornet, né sans bras ni fémurs, qui peignait avec son pied droit doté de quatre orteils. Il était nain, possédait une tête énorme et une voix retentissante. « Ducornet dont les tableaux, écrit Maxime Du Camp dans ses Souvenirs littéraires, n’étaient guère plus mauvais que bien des tableaux peints avec la main. » Il n’avait pas à bouger beaucoup pour ses fournitures : dans le même immeuble se suivirent trois générations d’une famille Haro, illustres marchands de couleurs que fréquentaient notamment et Eugène Delacroix et Ingres.

Le plus petit de Paris

Mais oui, c’est lui : 80 m2, le plus petit square de Paris, en l’honneur de Bernard Palissy qui aurait vécu trois années (1584 à 1587) entre les numéros 16 à 26 de la rue Visconti. Le célèbre faïencier, écrivain et scientifique, fut condamné à la pendaison pour sa foi protestante, peine est commuée en prison à vie. Il meurt à la Bastille en 1590.plats faience Palissy.jpg  palissy.jpg

 

 

 

 

Mourir d’un bouquet de fleurs

adrienne_lecouvreur_ en_cornelie_par_charles_antoine_coypelAdrienne Lecouvreur, actrice, vécut au numéro 16 de 1718 à 1730. Elle triompha dans Corneille et Racine, abandonnant une diction chantante pour une déclamation « simple, noble et naturelle ». Elle collectionnait les amants : Voltaire, le chevalier de Rohan, Lord Peterborough, le maréchal Maurice de Saxe… Ce dernier fut peut-être la cause de sa perte. En 1730, elle s’évanouit pendant une représentation : on lui a offert un bouquet empoisonné. Le coupable ? Il s’agirait de la duchesse de Bouillon, sa rivale dans le cœur de Maurice de Saxe. Voltaire, l’ami, demandera une autopsie, dont les résultats ne seront pas concluants. Les comédiens étant frappés d’excommunication, l’Église refusera un enterrement chrétien. Elle sera donc enterrée à la sauvette dans un chantier désert du faubourg Saint-Germain et Voltaire, scandalisé, exprimera son indignation dans le poème La Mort de Mlle Lecouvreur :

« Et dans un champ profane on jette à l’aventure / De ce corps si chéri les restes immortels ! / Dieux ! Pourquoi mon pays n’est-il plus la patrie / Et de la gloire et des talents ? »

Pauvre monsieur Honoré (de) Balzac…

Imprimerie de Balzac.JPGMorceau de choix, l’imprimerie de Balzac, au numéro 17. Soutenu par Laure de Berny, Balzac s’y installe en 1826. Il dispose d’un grand local pour son imprimerie et, au-dessus, un petit appartement où il reçoit sa maitresse nourricière. La première feuille sortie des presses est un prospectus pour les Pilules anti-glaireuses de longue vie, ou grains de vie de Cure, pharmacien rue Saint-Antoine.

L’aventure durera deux ans, Balzac devra fuir, couvert de dettes. Au début de l’année 1842, quatorze ans plus tard, Balzac rédige une ébauche de roman qu’il nomme Valentine et Valentin. Le roman commence par une description de la rue des Marais qui lui laisse certainement de mauvais souvenirs : « La rue des Marais, située au commencement de la rue de Seine à Paris, est une horrible petite rue rebelle à tous les embellissements… »

 De Delacroix à Cassandre

Dans un vaste atelier du numéro 19, de 1838 à 1843, Delacroix œuvra. Il y exécuta notamment Médée, La Justice de Trajan, Les Croisés de Constantinople, Le Naufrage du Don Juan. Et c’est latelier Delacroix au 19.jpgà qu’il
a fait poser le couple de stars de l’époque, George Sand et Chopin.

Après lui, d’autres peintre suivirent : Henry Rodakowski (1854-63), célèbre peintre polonais puis Alfred Dehodencq (1854-63) puis Frédéric Léon (1896-1925). L’affichiste Cassandre s’y installa au début des années 30 puis céda l’atelier en 1937 au peintre et graveur Constant Le Breton. Cassandre avait proposé son atelier à Derain, qui n’en voulut pas car, disait le doux géant, « la rue Visconti est pleine de communistes et je ne tiens pas à avoir des emmerdements ».

 

Vue de l’atelier du 19, rue Visconti. A travers la baie vitrée, on voit le haut des 18 et 16, rue Visconti.

Mort trop tôt, Bazille

Portrait de Renoir par Bazille.jpg

Après avoir partagé un atelier avec Monet rue Fürstenberg, Frédéric Bazille s’installe en 1866 avec Renoir au 20 rue Visconti, dans un « atelier avec logement ». Mort à l’âge de 29 ans, victime de la guerre de 1870, il n’aura pas le destin qui lui était promis, à l’instar de ses frères impressionnistes, Sisley, Renoir, Monet et Cézanne.

Ici, le portrait de Renoir par Bazille.

A noter : Prosper Mérimée habita au 20, en 1836, entre son logement de fonction au 18 rue des Petits Augustins (rue Bonaparte) et le 10 rue des Beaux-Arts.

 

La Clairon habite au 21

Clairon.jpgAprès avoir habité rue de Buci, l’actrice emménage à l’hôtel de Ranes, au 21 rue des Marais, vers 1748. Elle y vivra dix-huit ans. Claire-Josèphe Léris, dite Mademoiselle Clairon, ou encore la Clairon, débute à l’Opéra, en 1743, à l’âge de vingt ans, puis entre à la Comédie-Française dont elle va devenir une vedette. Choyée, adulée, la Clairon reçoit du beau monde dans l’hôtel de Ranes : Voltaire, Diderot, Louis XV lui-même (dit-elle dans ses Mémoires). Á force d’être adorée, elle finit par se croire une divinité, disant de la Pompadour : « Elle doit sa royauté au hasard ; je dois la mienne au génie. » Aux années dorées succéderont des années noires. L’âge et les mauvais placements aidant, elle meurt dans la misère en 1803.

Racine et ses sept enfants

jean_racine_rPas vraiment dans le besoin, Racine : il avait chevaux et laquais, possédait deux carrosses et une très grande maison pour une famille comportant sept enfants. Jusqu’en 1914, on pensa qu’il avait vécu et qu’il était mort au 21 rue Visconti. On posa en 1887 une plaque de marbre noir indiquant « Hôtel de Ranes », bâti sur l’emplacement du Petit-Pré-aux-Clercs. Jean racine y mourut le 22 avril 1699. Cette plaque induira en erreur des générations d’historiens qui affirmeront que Racine est mort à l’hôtel de Ranes sans en vérifier l’information. Il vécut et mourut au 24 de la rue, sans l’ombre d’un doute.

Christo barre la rue

En juin 1962, vingt-trois ans avant d’emballer le Pont-Neuf, Christo fait ses gammes rue Visconti. En fin de journée, il fait décharger d’un camion de cinq tonnes une cinquantaine de tonneaux bleus, blancs, jaunes, rouges (estampillés Esso, Azur, Shell, BP…)  et dresse une barricade de 4,30 m de haut qui barre totalement la rue Visconti entre le numéro 1 et le numéro 2. La « performance » durera 8 heures, il sera conduit au commissariat, sans pour autant être inquiété.

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Et pour finir, une question :

Mais que faisait le jeune Jacques Perrin rue Visconti en 1961 ?

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Pour en savoir plus sur la rue Visconti, découvrez le formidable site de Baptiste Essevaz-Roulet : http://www.ruevisconti.com.

 

La rue de Seine en a vu de toutes les couleurs (Acte I)

Beaucoup à dire, à écrire et à montrer pour cette rue de Seine où les peintres disputèrent très tôt le pouvoir aux écrivains. Je scinderai donc – si vous le permettez – mon article en deux chapitres. Celui d’aujourd’hui, pour la portion qui va du n° 6 au n° 51. Et la semaine prochaine, celui qui va du n° 53 au n° 91.

 

Ne travaillez jamais

Guy Debord.jpgC’est rue de Seine qu’en 1953 Guy Debord écrivit à la craie blanche sur un mur le slogan : « Ne travaillez jamais ». Que ce soit avant lui ou après lui, peu de peintres suivirent ce conseil.

6 rue de Seine, la poudre impalpable du sieur Leroy

Dans les années 1820 se tenait au n° 6 un magasin spécialisé dans les articles de peinture : Chez Leroy, à la Palette de Rubens. Sur le catalogue sommaire imprimé au verso des factures on pouleroy_coll_pl198_-_copie.jpgvait lire :  » L’on ne trouve qu’à ce Magasin les beaux papiers imprimés, les panneaux et les couleurs en poudre impalpable. Ces trois articles, provenant du fonds du sieur Malaine ne se trouvent qu’à cette adresse. » (Les établissements Malaine étaient – en 1808 – installés au 30, rue des Fossés-Saint-Germain, l’actuel 3, rue Claude Perrault).

12 rue de Seine, le « beau-frère » de Modigliani

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André Hébuterne, frère de la belle et tragique Jeanne Hébuterne, compagne de Modigliani, avait son atelier et domicile au 12 de la rue. Dans sa cave, de nombreuses années après sa mort, seront retrouvées neuf tableaux peints par sa sœur.

13, rue de Seine, Max Jacob se rend chez son copain André

André Billy.jpgVie de Balzac, vie de Diderot, vie de Sainte-Beuve : André Billy passera une partie de sa vie à écrire celle des autres. Il s’installe rue de Seine en 1914, y reçoit ses amis, notamment Max Jacob. (Pour les très curieux de Billy, Paul Léautaud décrit son appartement dans son Journal littéraire au 8 août 1912.

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Max Jacob par Roger Toulouse

15 rue de Seine, suivez mon regard

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Ah ! Romi ! Nous en parlions dans un précédent article. Robert Miquel, dit Romi, écrivain, dessinateur, collectionneur un peu filou qui accueillait dans sa boutique-galerie d’art tous les originaux et les non-conformistes du quartier : Robert Doisneau, Maurice Baquet, César, Pierre et Jacques Prévert , Pierre Dumayet, Guy Breton, Pierre Mérindol, Robert Giraud, Jean-Paul Clébert… Le magasin reste célèbre pour la série Le Regard oblique, photos réalisées par Doisneau en 1948. Un nu du peintre Wagner est exposé en vitrine et le photographe, caché à l’intérieur du magasin, photographie à leur insu les passants qui s’arrêtent devant la devanture.

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16 rue de Seine, Luce, le merveilleux peintre anarchiste

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Vue de Montmartre, Maximilien Luce, 1897.

À partir de 1920, Maximilien Luce (1858-1941) habita au 16 et y garda un pied-à-terre jusqu’à sa mort. Luce n’est sans doute pas reconnu à la hauteur de son talent. Est-ce pour ses convictions anarchistes qu’il resta un peu sur le bord du chemin ? D’abord influencé par l’impressionnisme, puis par le style divisionniste de Georges Seurat, il revint sur le tard à une facture plus classique.

 

21 rue de Seine, ça peint bien chez Fraysse

chez fraysse.jpgDans ce bistrot long comme une péniche et aux vins de Bourgogne réputés, antre de Jacques Prévert, d’Albert Vidalie, de Robert Doisneau et de « Bob » Giraud (qui habite à deux pas 5 rue Visconti), on rencontre également deux peintres du quartier : Toto Cheval dit « le peintre de l’entrecôte » car il ne peignait que des tranches de viande crue ; et Thanos Tsingos, le « peintre aux mille fleurs », qui peignait par terre plusieurs toiles à la fois et officiait à mains nues, sans pinceau.

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Thanos Tzingos

23 rue de Seine

Antoine_Vestier,_by_Antoine_Vestier.jpgOn connait d’Émile Edouard Mouchy le tableau qu’il fit de la vivisection d’un chien. Il habita rue de Seine toute sa vie, occupant le 1er étage sur la rue et sur la cour et eut un locataire connu : Antoine Vestier, peintre miniaturiste et excellent portraitiste. Dont voici l’autoportrait.

24 rue de Seine

La maison qui était à cet emplacement avait été construite par Jean Cousin le père, un des peintres les plus talentueux du XVIe siècle.

29 rue de Seine, le peintre d’Henri IV

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Le 29 de la rue de Seine fut la propriété de Jacob Bunel, peintre de Henri IV.

Ici : Henri IV représenté en Mars, peint vers 1605-1606

Au 31 rue de Seine, André Breton joue les galeristes

 

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Nous connaissons tous Raymond Duncan, ce peintre/acteur/sculpteur/artisan/tisseur/frère de sa sœur/poète/écrivain/conférencier/journaliste/galeriste, avec sa toge, ses sandales spartiates, son front ceint d’un ruban retenant ses cheveux, qui tenait l’Akadémia au 31 rue de Seine. À la même adresse, notons George Sand qui y résida en 1831 et notre ami André Breton (mais oui, encore lu

Yves Tanguy 1924
Yves Tanguy

i !) qui ouvrit au 31 une galerie d’art en 1937. Dali proposa d’appeler la boutique Gradiva et de lui donner l’apparence extérieure d’une boucherie. Il réalisa des têtes de chevaux dorées d’où pendaient des chevelures, enseignes qui furent immédiatement dérobées. Dotée d’une porte en verre dessinée par Duchamp, la galerie exposa des sculptures d’art primitif et des toiles du courant surréaliste. Et notamment Yves Tanguy, le copain de Prévert et de Duhamel de la rue du Château. Gradiva voulait dire « celle qui marche ». Elle ne marcha pas du tout et Breton ferma l’année suivante.

36 rue de Seine, t’as pas 100 balles ?

La galerie Chardin fut fondée en 1943 par Jacques Ratier, de retour de captivité. Ce fut un grand ami de Lucien Fontanarosa qui exposa chez lui etbillet-100-francs-delacroix.jpg l’aida dans le choix de ses exposants : Paul Charlot, Claude Schurr, Jean Marzelle…. Certains d’entre nous (assez âgés) se souviennent sans se souvenir de Fontanarosa : de 1964 à 1969, sont talent s’exprima sur quatre billets de banque pour la Banque de France : les Berlioz, Pascal, Quentin de La Tour et Delacroix.

 

43 rue de Seine, les céramiques de La Palette

céramique La PaletteC’était à l’origine un lieu traditionnel de rassemblement pour les étudiants des Beaux-Arts. Fréquenté notamment par Cézanne, Picasso et Braque. Le café comporte deux salles, la première décorée de toiles et de palettes offertes par des clients-artistes, la deuxième ornée de six panneaux de céramique montrant la vie du café au cours des années 30 ou 40. Dont celle-ci.

 

45, rue de Seine : Cornegidouille ! Jarry fait tout à l’envers !

 

Il y avaspir2.jpgit, au 45, un restaurant nommé Le Caveau du Rocher. Rien à voir avec celui de Cancale. Selon André Salmon, Jarry y commanda dans l’ordre : un cognac, un café, un gruyère, un macaroni, une entrecôte, un radis, un potage paysan et, pour finir, un apéritif anisé. Dessina-t-il sur la nappe en papier ? L’histoire ne le dit pas mais il fut, notons-le, dessinateur et graveur.

47, rue de Seine, la dynastie Ferdinand-Elle

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L’immeuble du 47 (et celui qui était derrière, rue Mazarine), eut pour propriétaires trois générations de peintres connus : les Ferdinand-Elle. Ferdinand Elle ou Van Heelen ou encore Helle, dit L’Ancien, était un peintre flamand né vers 1580, peintre officiel de Louis XIII et maitre, dit-on, de Nicolas Poussin. Après le décès de leur père, ses enfants prirent le patronyme de Ferdinand-Elle. L’aîné, Louis, dit Ferdinand II, devint un remarquable portraitiste. Il eut lui-même un fils, également peintre : Louis Ferdinand-Elle Le Jeune.

 

51 rue de Seine, le grand destin de Serge Poliakoff

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Serge Poliakoff

Célébrons, au 51, un grand peintre qui vécut pauvre les deux tiers de sa vie, grattant des airs tsiganes sur sa guitare au fond des cabarets pour trouver de quoi payer les petites chambres d’hôtel et de pension de Saint-Germain : Serge Poliakoff. Il  habita le premier étage du bâtiment qui donne sur le jardin et fit son atelier de la pièce du fond de l’aile gauche. Puis ce fut le succès, à 50 ans : l’appartement fut décoré par ¬Madeleine Castaing, l’argent jeté sur le champ de courses de Deauville et Greta Garbo commanda une toile rose pour l’assortir à son canapé… De Gaulle se rendit à une de ses expositions, en décembre 1967. Le lendemain, le peintre reçut un mot de Malraux : « Cher Maître, le général de Gaulle, hier, voulait vous dire la grande attention qu’il porte à votre œuvre, mais nous n’avons pas pu nous retrouver dans cette cohue… »

 

 

A suivre la semaine prochaine avec, dans leur propre rôle, Paul Jenkins, Roger Bissière, Siné, Picasso, Luc Simon, Mouloudji, Edmond-Marie Poullain, Martin Drolling, Boris Vian, Marcello Mastroianni…

Bon, d’accord, promenons-nous rue des Canettes

 

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Que peut-on lire dans Regards, en février 1937 ? Un appel au meurtre des vieilles rues derue des canettes Paris : « Le 6e ne compte plus ses îlots insalubres, ni ses taudis, peut-on lire. Il faudrait démolir la rue Guisarde et la rue des Canettes, malgré leurs noms évocateurs, bousculer les rues de Nevers, de l’Hirondelle, Servandoni, Grégoire-de-Tours, élargir la rue de Seine, mettre de l’air rue de Buci, démolir, partout, des maisons vieilles, froides, aux escaliers obscurs, aux plafonds bas, aux façades tristes. De vraies maisons à rats et à cafards. »

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Dieu merci, la rue des Canettes est toujours là. Elle tire son nom de l’enseigne sculptée d’un magasin situé au n° 18, magasin qu’Anatole France évoque dans La Révolte des Anges. L’enseigne a disparu mais un médaillon en bas-relief  en perpétue le souvenir. Ce bas-relief enfermé dans un écusson représentait trois petites canes ou canettes barbotant dans l’eau. On pouvait aperçoire l’aile d’une quatrième en train de plonger.

La rue des Canettes, c’est pas les Grands boulevards, mais il y a tant de choses, tant de choses à voir sur 132 mètres.

 Au coin de la rue des Canettes et de la rue du Four, la cachette introuvable du parfumeur Caron

césar bireauteau.jpgAu coin des deux rues était établi au début des années 1800 un parfumeur nommé Antoine Caron qui servira de modèle à Balzac pour César Biroteau. Il possédait la cache le plus sûre de Paris, une cache logée dans son enseigne qui formait un coffre incliné, surplombant la rue. De sorte que les policiers pouvaient fureter dans toute la maison sans rien trouver. Cadoudal n’eut pas le temps de l’expérimenter, comme il en avait l’intention. Alors qu’il s’y rendait, le général chouan fut arrêté place du Panthéon.images (2).jpg

 

2 rue des Canettes, un Cherry Lane

alexandre_mathis.jpgSelon Alexandre Mathis (l’auteur de LSD 67, Serge Safran éditeur, 2013) il y eut à ce numéro un Cherry Lane à la fin des années 60. Était-ce une excroissance du Cherry Lane de la rue des Ciseaux ( au n° 8), bar homosexuel et une des premières discothèque des années 50 ?

 

4 rue des Canettes, le Mont Saint-Michel de Pierre Albert-Birot

Pierre Albert-Birot
Pierre Albert-Birot

 En 1938, nous confie Jean Follain dans L’Almanach de Saint-Germain-des-Prés, on pouvait faire au Mont Saint-Michel, le restaurant des sœurs Morazin, « d’excellents et abondants repas avec crème, vin et calvados à discrétion pour la somme de 14 F. Pierre Albert-Birot était un familier des généreuses sœurs et y donnait des « diners- Grabinoulor ». Pour ceux qui ne connaissent pas encore Albert-Birot, urgence. Il fut poète, sculpteur, peintre, typographe, dramaturge, toujours à l’avant-garde. Il suggéra à Apollinaire le mot « surréaliste » pour les Mamelles de Tirésias et sa revue SIC (1916) fut la première à diffuser les textes dada de Tristan Tzara. Véritable Dalí de la littérature, Albert-Birot laisse notamment une épopée burlesque écrite de 1918 à 1963 – Grabinoulor -, et de jolis poèmes-pancartes comme « Ralentissez, n’écrasez pas les paysages ».images (3)

Le 4 deviendra après la guerre Le Pouilly, fameux bistrot du Père Guitard, puis, dans les années 60 le Speakeasy, bar de garçons assez chic.

 

5 rue des Canettes, les Scènes de la Vie de Bohème à l’hôtel Merciol

henri murger        Henri Murger, écrivain, poète et ami des Goncourt résida dans cet hôtel au cours des années 1840-1850 et y recevait ses amis, Chamfleury, Nadar, Baudelaire et Théodore de Banville. Si vous souhaitez échapper à un bailleur impatient, vous faire payer un bon repas sans dépenser un sou ou trouver un habit présentable à peu de frais, lisez vite Scènes de la Vie de Bohème, un efficace manuel de survie dans la dèche parisienne.shopping.jpg

L’hôtel Merciol accueillait peintres, musiciens, sculpteurs, poètes et romanciers, qui s’y réunissait en « cénacle des buveurs d’eau », troupe famélique rêvant d’art et de gloire, qui n’avait guère de quoi se payer à boire. Murger en fut le témoin et le chroniqueur. Il publia les Scènes de la vie de Bohème en feuilleton dans Le Corsaire en 1848 et 1849. Elles furent ensuite publiées en livre et connurent un grand succès, permettant à Murger de boire autre chose que de l’eau, d’entreprendre une grande carrière littéraire et d’avoir sa statue signée (Henri Bouillon), au jardin du Luxembourg.

9 rue des Canettes, la galerie de René Breteau

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Sonia Delaunay, Voyages lointains, 1937

René Breteau, qui s’installera en février 1939 rue Bonaparte, avait ouvert en 1936 une boutique d’art au 9, rue des Canettes – dans laquelle il présentait des ouvrages d’artisans, quelques œuvres de camarades et ses propres travaux-, dans une vaste galerie qu’il avait appelée Matières et Formes. Dans le hall et le sous-sol, il accrochait tableaux et estampes, disposait sculptures, tissages, tissus imprimés, reliures, émaux, céramiques, poterie, tapis, que lui faisaient parvenir les jeunes artistes associés aux groupes « Témoignage » et « Mouvement ». Y exposèrent notamment Marcel Duchamp avec ses disques optiques et Sonia Delaunay.disque optique 1

 

chez georges.jpg11, rue des Canettes, Chez Georges

Il s’appelle Georges Abbe, sa femme, c’est Minouche. Georges est un personnage à la Queneau, bourru, sérieux comme un pape. En 1951, il ouvre une épicerie-buvette qui ne ferme pas avant deux heures du matin et qui devient rapidement un lieu incontournable pour les intellectuels, les artistes et… les clochards du quartier.

« C’est uniquement le hasard, dit-il, qui m’a amené dans ce quartier, déclare-t-il en 1967. Je cherchais un appartement et il s’est trouvé ici, avec la boutique en gérance. Je l’ai prise avec l’appartement et achetée après. Très rapidement l’ambiance s’est créée. Ont défilé André de Richaud, Laurent Terzieff, Hubert Deschamps…des gens du quartier, Aznavour, à ses débuts, qui venait manger des sandwiches, Hugues Aufray et sa sœur Pascale Audret. »

Comme le chante Catherine Derain, dans la rue des Canettes, le soleil va bientôt se réfugier au sous-sol. L’épicerie-buvette comporte en effet une cave que Georges – sous l’insistance de Monique Morelli – convertit en cabaret. Pas de piano, mais une enclume, sur laquelle on s’assied pour effectuer son tour de chant.

De 1962 à 1986, on voit notamment Jehan Jonas, Luc Roman, Jacques Bertin, Romain Bouteille, Bruno Brel, Jean-Max Brua, James Ollivier, Jacques Marchais, Catherine Derain, Hélène Martin, Marc Ogeret, Gilles Ollivier, Jean-François Panet, Paul Hébert, Jean Vasca, Jacques Serizier, Jack Treese, Gilles Servat, Francesca Solleville, Eva, Michèle et Christian, Paul Villaz, Les Enfants Terribles, Georges Chelon et Anne Vanderlove, la « Joan Baez française », qui y chante en 1966 et quatre mois de suite en 1967.

images (6)Le jeune Alain Souchon se présente en 1969 : « Je me souviens, relate-t-il dans Chorus, d’une audition chez Georges, un temple de la chanson française, on montait sur une enclume pour chanter. Moi j’arrive, j’attends cinq heures dans un coin, et au bout de cinq heures, il me dit : « allez, vas-y ! » J’y vais et je chante des chansons américaines, du country, il était scié ! »

Avec Le Port du Salut et le Bateau Ivre, Chez Georges est un des rares cabarets de la rive gauche à survivre aux années 70. En 2014, le zinc est toujours là, ainsi que la cave et l’enclume. Mais les chanteurs « rive gauche » ont disparu.

13 rue des Canettes, Gabriel-Tristan Franconi

La rue des Canettes a eu, pendant la (première) guerre un instant de touchante célébrité. Le soldat Franconi était un jeune poète qui, à la veille d’une bataille sanglante, avait célébré dans une pièce en vers la petite rue où il habitait. Ses camarades mouraient pour la patrie. Sa patrie, à lui, c’était la rue des Canettes. Son poème était intitulé : « Mort pour la rue des Canettes. » Un petit journal du front le reproduisit. En 1920, est posée une plaque de marbre portant cette inscription : « Le poète Gabriel-Tristan Franconi né dans cette maison, le 17 mai 1887, tué au bois de Sauvilliers (Somme) le 23 juillet 1918, pour défendre contre l’envahisseur sa maison, sa rue et la Place Saint-Sulpice. »

14 rue des Canettes, l’hôtel l’Alsace-Lorraine de la gouvernante de Proust

céleste alberetEn janvier 1924, quatre mois après la mort de son maitre et tyran, Céleste Albaret achète avec son mari Odilon le fond de commerce de l’hôtel d’Alsace-Lorraine, établissement misérable où on loue des chambres au mois à des ouvriers étrangers qui partent à l’aube et ne reviennent que le soir. Dans son Journal imaginaire de Céleste Albaret, Lina Lachgar écrit : « C’est là, Monsieur, dans cet hôtel médiocre et sale qui ressemble à une cave, où règne une odeur de salpêtre mêlée à celle de la soupe aux choux, que je vis dans mes souvenirs… »

« Grande, fine, belle et maigre, (…) Spirituelle, agile, intègre » avait écrit Proust dans un poème. Peut-être pas si intègre que cela, la Céleste : De 1953 à 1970, elle officie comme gardienne du Belvédère, la maison de Ravel à Montfort L’Amaury. Il semblerait qu’elle et son entourage soient repartis avec des centaines de documents d’archives, si l’on en croit notamment les ventes aux enchères d’archives de Céleste Albaret dans lesquelles se trouvent des pièces ayant appartenu au musicien.

Le petit hôtel de la servante de Proust aurait, dit-on, abrité les amours débutantes de Pierre Bergé et Bernard Buffet en 1950.images.jpg

Y croisaient-ils André de Richaud, demeurant au deuxième étage ? Cet intellectuel marginal aussi maudit qu’imbibé était un grand habitué de Chez Georges, l’épicerie-buvette située en face de l’hôtel, où il retrouvait ses amis Michel Piccoli et Jean Marais. Son roman – La Douleur –, publié chez Grasset en 1931, l’avait rendu célèbre. En 1950, il s’installa rue des Canettes d’où il ne bougea quasiment plus, devenant l’un des vagabonds célèbres de Saint- Germain.

PaDe Richaud.gifs rigolo, de Richaud. Voulez-vous savoir comment commence La Fontaine des lunatiques ? « Le jour d’automne, si court, mourait et, dans ce pays, les couchers de soleil ont un éclat tragique. Chaque soir, il semble que la lumière s’éteigne pour l’éternité. »

Après la mort de Céleste Albaret, en 1984, l’hôtel devient l’hôtel de la Perle.

18, rue des Canettes, de Balzac à A. E. Van Vogt

balzac.jpgpdf010-1955.jpgBalzac se rendait souvent au 18 rue des Canettes pour rendre visite à Mme Cardinal, une bonne grosse dame sans distinction, qui y tenait un cabinet de lecture situé au rez-de-chaussée et à l’entresol, cabinet où elle mourut en 1863. Le cabinet deviendra un siècle plus tard un restaurant franco-italien incontournable, Chez Alexandre, disposant au premier d’une salle où l’on peut venir de 1 à 25, fumer le cigare et discuter contrats d’édition sans être dérangé. Man Ray, dont l’atelier était situé rue Férou, fréquentait régulièrement les lieux et Robert Laffont y avait sa table attitrée.

Notons que depuis cinq décennies, l’ancien cabinet de lecture accueillit « les déjeuners du lundi » dédiés à la SF. Les auteurs français, autour de Curval, furent au rendez-vous, mais on y vit également des auteurs étrangers et non des moindres : Theodore Sturgeon, A. E. Van Vogt, Frank Herbert, Richard Matheson, Philip Jose Farmer, Robert Silverberg, ­ont goûté à la cuisine italienne de la rue des Canettes.

22, rue des Canettes, la Polka des Mandibules

images (4)En 1958, rien ne va plus au Milord l’Arsouille entre Francis (Claude) et Monique (Claude). La femme du bateleur-philosophe souhaite voler de ses propres ailes et revenir à Saint-Germain-des-Prés. Elle quitte la rue de Beaujolais et aménage une ancienne crémerie de rue des Canettes, en lui donnant le nom d’une chanson de Pierre Dudan : La Polka des Mandibules.

Sur la minuscule scène défilent de nombreux artistes, la plupart amis de Monique Claude : Hubert Deschamps, pilier de la maison, Olivier Hussenot, Nicole Louvier, Roger Comte, Colette Chevrot, Ricet Barrier, Eva, Guy Béart, le magicien Jacques Delord, Anne Sylvestre, Jacques Higelin, Hugues Aufray, Alain Barrière…

En 1959, Combat dresse un état des lieux : « On boit à la Polka des Mandibules des coups de rouge à volonté. Le robinet est sur les tables. Colette Chevrot est très drôle dans cette petite chapelle de la rive gauche. À l’Olympia, elle était sombre comme un Bernard Buffet. Ici, elle devient quelque peu un Modigliani. Monique Claude, ex-femme de Francis Claude, a engagé sa nouvelle épouse : Claude Sylvain. »

La Polka des Mandibules, cabaret mineur mais attachant, fut le premier cabaret à avoir accueilli Pierre Richard et Victor Lanoux, en 1962. Il ferma en 1964.

 22 rue des Canettes, Robert Laffont

En mai 1991, alors que parait le 10.000e titre des éditons Robert Laffont, une fête réunissant trois mille personnes est organisée par ses enfants de l’éditeur place St Sulpice afin de célébrer le 50e anniversaire de la création de sa maison. Ce sera le chant du cygne : en 1993, les Presses de la Cité prennent le contrôle total de l’entreprise et Bernard Fixot déménage les locaux avenue Marceau.

Jeune, Robert Laffont avait hésité entre le cinéma et l’édition. Il avait consulté son ami Guy Schoeller, à l’époque chez Hachette, qui lui avait donné son avis : « Ce sont deux chemins qui mènent le plus sûrement à la ruine. Le premier est le plus rapide, le second le plus raffiné. »

Robert Lafont et Anne Carrière.jpgRobert Laffont suivit donc le chemin « raffiné » mais ne suivit pas Fixot en rive droite. Il s’installa dans un petit bureau au plafond peint en bleu ciel, tapissé de livres, au 22 rue des Canettes, où il reçut ses amis et rédigea ses mémoires. (Une si longue quête), publiés par sa fille Anne Carrière, en 2005.

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Saluons, à nouveau pour finir le livre de Claude Dubois paru en 2007 chez Parigramme, Je me souviens de Paris. Sur la couverture, regardez bien : nous sommes au coin de la rue Guisarde et de la rue des Canettes. Et les vieux Parisiens se souviendrons qu’il existait dans la capitale un réseau de Primistère, ancêtres des supérettes.

 

 

Le fabuleux destin de Paul Braffort

« C’est moi que je suis la Joconde ».

Oui, c’était lui, l’auteur de la chanson qu’interprétait Barbara à L’Écluse en 1960. Il s’appelait Paul Braffort, c’était un de mes amis et j’allais parfois lui rendre visite rue Charles V, dans son petit images (4)pigeonnier. Il est mort en mai dernier à 94 ans et j’en suis bien triste. Il avait 25 ans en 1948 et fit partie de la haute époque de Saint-des-Prés. Familier de Boris Vian, de Raymond Queneau puis de Georges Perec, éminent pataphysicien et membre de l’Oulipo, c’était un amoureux des maths et des mots.images (2)

 

 

Boris Vian, chef des terroristes

Braffort était un grand ami de Jean Suyeux, parolier et réalisateur, futur juge (en Afrique[1]), sévissant en rive gauche sous le doux pseudonyme d’Ozéus Pottar.

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Jean Suyeux en Afrique

En 1947, avec Vian, Suyeux et Queneau, Braffort entreprend un film vaguement subventionné par le ministère de l’Éducation nationale. Le titre ? Bouliran cherche une piscine. Le scénario est signé Marco Schützenberger, grand mathématicien-linguiste

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Le Grand Marco

(qui fut également médecin et que Vian met en scène dans On tuera tous les affreux comme « l’affreux Docteur Schütz.) Scénario remarquable, jugez-en : « Bouliran, président de la République, veut abolir la coutume des bains de mer dans son pays et cherche à acheter une piscine pour les remplacer. Mais des opposants au projet cherchent à le tuer. » Boris Vian campe le chef des terroristes, sa femme Michelle et Raymond Queneau sont ses complices. Quant à Paul Braffort, il devait interpréter le rôle de Bouliran, mais n’eut pas le temps de présider : car il va sans dire que le ministère coupa illico tout subvention en visionnant les premières scènes tournées dans un immeuble éventré près de l’Hôtel de ville. Quelques minutes du film sont visibles sur Internet. Je ne les ai pas retrouvées.

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Le remarquable scénario
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Boris Vian dans Bouliran cherche une piscine

Pour mémoire, il s’agissait de la quatrième apparition de Vian à l’écran après Madame et son flirt, 1946, de Jean de Marguenat, où il joue un musicien ; le documentaire Saint-Germain-des-Prés de Jean Suyeux en 1946 ; et La Chasse aux prêtres, de Jean Suyeux, 1946, dans lequel il joue un chasseur.)

En chansons

33tours_rectoPaul Braffort, savant atomiste au demeurant, fut également compositeur, parolier et chanteur. On peut l’écouter aux 3 Baudets, en septembre 1953, en même temps que Jacques Brel avec lequel il partage une loge. « C’était tout petit, se souvient-il. J’étais petit, mais lui était grand. C’était juste, on avait juste de quoi s’asseoir. Il était maigre, et il s’était fait faire un costume de scène assez curieux. Ça avait la forme d’un bleu d’ouvrier, mais c’était marron. Il avait l’air d’une espèce de moine. Ce costume n’était pas normal. Les cheveux en arrière, une petite moustache pas jolie jolie. (…) Les gens venaient pour rire, il arrivait avec ses chansons catholiques, moralisatrices et tristes. Il n’a eu aucun succès. Moi non plus. » Braffort persistera et on le retrouvera à la Fontaine des quatre saisons de Pierre Prévert, en novembre 1957, en compagnie des Frères Jacques, de Dufilho, Lucette Raillat, Jean Yanne et Pierre Perret. Il nous laisse un triple album CD auto édité sur lequel on peut entendre l’intégralité de ses chansons.

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Curiosité : Un coffret Braffort-Queneau édité chez Frémeaux, anthologie dénommée Chansons d’avant l’Oulipo, propose une quarantaine de chansons écrites par les deux hommes et interprétées notamment par Juliette Gréco, les Frères Jacques, Mouloudji, Denise Benoit, Hélène Martin.

 

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Et l’Oulipo ?

images (3)Braffort fut accepté comme membre de l’OuLiPo le 13 mars 1961, et sa première contribution concerna le potentiel littéraire des « machines à calculer électroniques ». Avec Jacques Roubaud, il créa ultérieurement une association sœur : ALAMO (Atelier de Littérature Assistée par la Mathématique et les Ordinateurs.)images (6).jpg

Il fut également un pataphysicien distingué (régent de rhématologie), au même titre que son ami Vian. « J’avais été admis, relate-t-il, au sein du Collège comme « auditeur emphythéote », et je fus en effet nommé « régent », quelques années plus tard, dans la chaire de rhématologie descriptive. »

Késako ? dirait Zazie. Mystère et boulette de gomme. images (5)Il s’agirait, peut-être, d’une science du commentaire, mais je ne m’aventurerai pas plus loin. La pataphysique étant la science des solutions imaginaires et Braffort étant un pur scientifique, ses débuts dans l’illustre maison furent assez lents, etseulement_bibli_clip_image002

le secrétaire particulier-général de l’époque, TS Latis, ne se priva pas de le lui rappeler et de l’encourager à publier.
Pour les curieux, le TS Latis fut nommé secrétaire général-particulier lors de la Champagne-Acclamation orchestrée sur la Terrasse des Trois Satrapes (Jacques Prévert, son chien Ergé et Boris Vian) à l’occasion de la célébration du Baron Mollet (ancien secrétaire d’Apollinaire et totalement dans la dèche), élu Vice-Curateur du Collège de Pataphysique par l’Unique Électeur désigné, Raymond Queneau.

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Oui, c’est Queneau

 

 

Et à part ça, vous faites quoi dans la vie ?

Né le 5 décembre 1923 à Paris (XIV), Paul Braffort a fait ses études au Lycée Buffon, puis à la Sorbonne et a obtenu une licence ès Sciences (Mathématique) et une licence ès Lettres (Philosophie). Après avoir commencé une thèse sur le fondement des Mathématiques (sous la direction de Gaston Bachelard), il entra au Commissariat à l’Energie Atomique en 1949 comme bibliothécaire puis responsable du Laboratoire de Calcul Analogique. Détaché à EURATOM, de 1959 à 1963, puis à l’ESTEC (European Space Technology Centre), de 1964 à 1971 et à l’Université de Paris XI (Orsay), de 1971 à 1976, il dirigea ensuite une société de services informatiques (G. A.I) puis fut « Visiting Scholar » à l’Université de Chicago, de 1988 à 1991. De 1992 à 1998, il a été directeur de programme au Collège International de Philosophie. Source : oulipo.net/fr/oulipiens/pb

Question : Paul Braffort fait-il toujours partie de l’OuLiPo ?

penduJe veux, mon neveu. Tout oulipien le demeure à jamais, volens nolens. (Qu’on le veuille ou pas, ndlr). Pas d’exclusion, pas démission, même le décès est inopérant. Les statuts, pourtant, prévoient une possibilité de départ : le suicide en présence d’un huissier assermenté. Ce dernier doit constater que ce geste n’a qu’un but, quitter l’OuLiPo. (Tout autre raison, faillite financière, chagrin amoureux, etc. ne sera pas prise en compte). Pour le prochaines réunions, Paul Braffort sera donc « excusé pour cause de décès ».

Un peu d’autopromotion

Mes lecteurs assidus se souviennent bien sûr que j’évoque Paul Braffort dans Mort d’un académicien sans tête. Extrait :

Mort d'un académicien sans tête« En passant devant l’église Saint-Paul-Saint-Louis, Oxymor ressasse l’éternelle question : et son grand-père, qui était son grand-père ? D’après son père, la jolie Camille aurait eu une aventure avec un des surréalistes figurant sur le tableau de Max Ernst, Le Rendez-vous des amis. Et d’après Braffort, qui le tenait de Raymond Queneau, il ne serait pas impossible qu’il s’agisse de Robert Desnos. Oxymor n’en serait pas vraiment étonné : ne possède-t-il pas le même regard de myope, ce regard de mouton triste légèrement voilé et de beaux yeux bleus ? Paul, son père, n’a jamais voulu évoquer le sujet. Et lui-même s’est toujours défendu d’investiguer, de consulter les biographies du poète, par crainte d’être déçu. Mais, périodiquement, l’ami Lazare le pousse à se plonger dans le dossier : – Tu te rends compte ? Si c’était ce faux cul d’Aragon ? Ou cet enfoiré de Breton ? L’horreur ! Non, mon vieux, il faut en avoir le cœur net ! »

Pour finir

9782253149743-T « Toute chose pourtant doit avoir une fin » déclare Raymond Queneau dans le dernier vers des dix sonnets formant la base génératrice des Cent mille milliards de poèmes. Celle de Paul Braffort nous prive d’une voix étonnante et d’un témoignage savoureux sur les années d’après-guerre. Il est mort à des années-lumière de cet âge des cavernes et peu confiant dans notre avenir, écrivit non sans tendresse :

« Sans regret, je m’assieds maintenant sur le talus de la route pour regarder passer ceux qui, l’œil fixé sur les lointains, vont ardents à la conquête. Je n’attends plus, ayant regardé le spectacle du monde, que la grande retraite. La civilisation entre, une fois encore, dans une période troublée, une phase critique. Peut-être va-t-elle subir la plus ample et plus radicale crise de métamorphose qu’elle ait connue. Des convulsions sociales et nationales, de véritables séismes, seront le lot sans doute du prochain avenir. Les descendants immédiats et lointains de notre génération auront, s’il en est ainsi, une destinée assez rude. Selon le vœu téméraire de Nietzsche, ils vivront dangereusement. Ils verront des choses d’un grand intérêt, que nous n’avons pas prévues, nos connaissances sociologiques n’étant pas assez profondes. Mais la place au spectacle sera d’un prix fabuleux. Les hommes de ma génération, accoutumés à des pièces et à des péripéties plus mesurées, n’ont guère de regrets de quitter le théâtre – ou le cirque – avant l’entrée des gladiateurs dans l’arène. Les jeux sanglants – ils en ont vu quelques-uns – même terminés par la mort du vaincu, n’excitent pas leur enthousiasme. Mais les goûts changent vite, d’une génération à l’autre. Peut-être nos successeurs nous plaindront-ils d’avoir vécu une vie si terne à leur jugement, et si peu dans leurs tendances. Elle eut pour nous quelque charme. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Au pays Lobi, il cumulait les fonctions de procureur de la République, de juge d’instruction et de président de Tribunal. Jean Suyeux fut à l’origine du film d’Henri Gruel, La Joconde : histoire d’une obsession,  texte de Boris Vian, musique de Paul Braffort, palme d’or du court métrage à Cannes en 1958.

Deux Rose rouge sinon rien

53 rue de la Harpe, 1948
La Rose rouge de la rue de la Harpe en 1948, après le départ de Nico Papatakis vers la rue de Rennes

 

Acte I, 53 rue de la Harpe

Nous parlions de la rue de la Huchette, la semaine dernière. Si vous passez rue de la Harpe, toute proche, arrêtez-vous un instant devant le numéro 53. Un petit supermarché. Difficile d’y trouver les vestiges du passé, comme Modiano le fit rue de Sèvres en 1990, en recherchant les traces d’un cinéma de sa jeunesse. (Le Pax-Sèvres). Car rue de la Harpe, on ne « retrouve plus rien, tellement c’est loin ». Ici est née, en 1946, une première Rose rouge, inaugurant l’éclosion puis la floraison des cabarets « rive gauche » de l’après-guerre, de Saint-Germain-des-Prés à la Contrescarpe. Ouvrons le Manuel et laissons notre ami Vian (dans un français un peu bâclé) évoquer les lieux : « La Rose Rouge, écrit-il, naquit tout d’abord rue de la Harpe. Le bar qui porte ce nom, dirigé par Feral Benga, accueillit un groupe de jeunes, avec Nico, Mireille, Jean Rougeul, qui voulaient y créer un club. Le Club de la Rose Rouge fut fondé et connut un enviable succès. L’atmosphère était d’ailleurs amusante ».

Feral BengaFeral Benga ? Il s’agit de l’ancien danseur noir vedette de l’entre-deux guerres, partenaire de Joséphine Baker, qui triompha pendant une dizaine d’années aux Folies Bergères. Il avait tenu juste avant la guerre un cabaret au 4 rue de Tilsitt, y dansant sa fameuse Danse du sabre et engageant un chansonnier d’une quinzaine d’années : Francis Blanche.

En 1946, Feral Benga ouvre un petit restaurant rue de la Harpe, cumulant tous les emplois : patron, cuisinier, danseur et comédien. Après avoir préparé le « bakou », puis le « mafé », il mime devant les dîneurs d’antiques sortilèges africains. Si la salle se remplit durant le week-end,

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Nico Papatakis

c’est le vide sidéral durant la semaine. Il décide alors de chercher des partenaires, rencontre Nico Papatakis et sa compagne Mireille Trépel qui sont à la recherche d’une salle pour « faire cabaret ». Affaire se fait et une petite bande investit le local durant la semaine : Nico Papatakis, Mireille Trépel, Yves Deniaud, Jean Bellanger, Stéphane Golmann, Jean Rougeul, Michel de Ré, André Virel. La cuisine sert de loge et un podium est installé dans un coin de la salle. Dans la lignée des spectacles d’Agnès Capri de la rue Molière, en 1939, le théâtre est à l’honneur avec des saynètes de Prévert (En Famille et Tentative de description d’un dîner de tête) et la chanson à texte pointe le bout de son nez : Yves Robert, (qui faillit devenir l’un des Frères Jacques), Francis Lemarque, Stéphane Golmann, Jacques Douai.

Très vite, La Rose Rouge devient « un lieu ». On y retrouve les gens de théâtre de la rue de la Huchette (Alain Cuny, Roger Blin, Simone Signoret, Gérard Philippe et Maria Casarès

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Gérard Philippe et Maria Casarès

(qui jouent Les Épiphanies de Pichette rue de la Huchette), et des écrivains épris de nouveautés comme Louis Aragon ou Jean Genet. Grand succès, tout Saint-Germain-des-Prés accepte de franchir la frontière du boulevard Saint-Michel. La Rose rouge rayonne. Mais comme il s’y trouve souvent plus d’invités que de clients, des difficultés financières apparaissent, couplées avec des heurts avec Feral Banga. Nico Papatakis décide alors, fin 1947, de voler de ses propres ailes. Il s’approprie le nom « Rose rouge » puis, épaulé par le financier Jean Blenie (rencontré par l’entremise de Maria Casarès), il se met en quête d’un nouveau local. Ce sera rue de Rennes, au 76, à quelques centaines de mètres du Flore. Pendant cinq ans, deux enseignes La Rose Rouge cohabiteront dans les magazines de spectacles, Feral Benga refusant d’abandonner son ancienne dénomination sociale. En 1956, la Rose rouge de la rue de la Harpe disparait pour faire place au Black and White, bar jazzy. En 1960, le bar cèdera la place à petit cinéma, le Studio Saint-Germain, puis deviendra un fast-food dans les années 90.

Feral Benga a tourné dans Le sang d’un poète (Cocteau, 1930), film dans lequel il incarne l’ange noir. Par ailleurs, on peut l’apercevoir dans un petit film sur Internet : https://achac.com/artistes-de-france/feral-benga/

Acte II : 76, rue de Rennes

 

Maria Casarès a trouvé le commanditaire permettant d’investir et Nico Papatakis a demandé à Yves Robert de délaisser le tour de chant pour monter le spectacle d’ouverture. Installée dans l’ancienne brasserie du cinéma Lux-Rennes, la brasserie Lumina, la Rose rouge voit donc le jour au printemps 1948. Les débuts sont difficiles, Ferré et le mime Marceau, totalement inconnus, se produisent devant une dizaine de personnes. L’engagement des Frères Jacques va sauver Papatakis du désastre.

PARIS - LES FRERES JACQUES
Les Frères Jacques

L’inauguration officielle du cabaret-théâtre a lieu en septembre 1948 et, immédiatement, c’est l’affluence. Dès la fin de l’année, Nico loue une seconde salle derrière la scène, salle qui fait alors office de coulisses et de lieu de rangements pour les décors. Les Frères Jacques peuvent désormais répéter leur numéro devant une grande glace et les femmes se maquiller dans l’ancienne cabine téléphonique.

La Rose rouge verra les débuts de Juliette Gréco (après sa première apparition en 1949 au Bœuf sur le toit, rebaptisé L’Œil de bœuf par Marc Doelnitz). La tenue de sc

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Gréco à la Rose rouge en 1949, photo Robert Doisneau

ène ? Nico Papatakis l’a entrainée chez Balmain, a sélectionné une robe noire sur laquelle est cousue une longue traîne dorée mouchetée de velours. Dans sa chambre d’hôtel, Gréco a décousu la traîne. Sa longue robe noire « toute simple » est née, elle entame sa carrière en interprétant Sartre, Queneau et Desnos.

De 1948 à 1952, le succès de la Rose Rouge est phénoménal. Le cabaret propose notamment L’Étranger au théâtre d’André Roussin, puis Terror en Oklaoma, un pastiche de western signé Albert Vidalie et Louis Sapin. Suivront les étonnants Exercices de style de Raymond Queneau et Cinémassacre de Boris Vian, une parodie d’Hollywood.

Rue de Rennes, dès 22 h, c’est l’effervescence et il faut se battre pour entrer. « Au cœur de la mêlée confuse, écrit Guillaume Hanoteau dans L’Âge d’Or de Saint-Germain-des-Prés, plus d’éducation, plus de rang social (…) Il faut atteindre un portier derrière un registre, lui jeter mille francs ou lui crier son nom avant d’acquérir la faveur de descendre l’escalier. Consolons-nous en songeant que Charlie Chaplin, Greta Garbo, Orson Welles, Mirna Loy ont subi le même supplice. En bas, on vous case à une table. Un tabouret reçoit la moitié de votre postérieur. Whisky ou champagne ? Seul Pierre Brasseur se voit servir un kil de gros rouge qui tache dans un seau à glace, cravaté d’une serviette à la manière des Bollingers millésimés. Mais il est Pierre Brasseur. »

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Yves Robert

Le départ d’Yves Robert, en 1953, amorce le déclin. D’autant qu’un concurrent redoutable a vu le jour rue de Grenelle en février 1951 : La Fontaine des quatre saisons de Pierre Prévert. Nico prend les rênes, engage Charles Trenet pour un récital, lance Nicole Louvier pour tenter de remplacer Juliette Gréco. En vain. Fin 1953, le bel Éthiopien, (qui entre-temps a épousé Anouck Aimée), se retire. Il cède ses parts à Paolo, homme d’affaires argentin, qui tente de ressusciter la splendeur passée. Le dernier spectacle, hautement symbolique, sera Dernière heure de Boris Vian. Présentée le 18 mars 1955, cette revue de science-fiction disparaîtra de l’affiche au terme de quelques jours. La Rose Rouge disparaît en 1956. Elle deviendra le Ker Samba, un club de jazz.

On peut apercevoir La Rose rouge dans le film éponyme de Marcel Pagliero, scénario et dialogue de Robert Scipion, tourné en 1950. images (3).jpgIl s’agit d’une satire de Saint-Germain-des-Prés entièrement tournée dans le quartier et dans une cave reconstituant celle de la rue de Rennes. Les Frères Jacques y débutent à l’écran, en compagnie de Yves Deniaud, Françoise Arnoult, Maurice Teynac, Jean-Roger Caussimon, d’Yves Robert et sa troupe.

images (4)Curiosité : On y voit Louis de Funès doté d’une chevelure hirsute qui pourrait l’apparenter au poète lettriste Gabriel Pomerand. Il incarne un poète catalan qui, au lieu de laver les verres, les croque à belles dents dans un rictus féroce. Au générique également, Nico Papatakis, dans son propre rôle.

 

Du Lux-Rennes à L’Arlequin

images (6)Quelques mots sur le 76 rue de Rennes, propriété de la Compagnie parisienne de distribution d’électricité (CDPE) en 1914. Les locaux devaient initialement abriter – au milieu des années 30 – une centrale électrique. Le projet fut abandonné et un cinéma au nom prédestiné vit le jour, le Lux-Rennes. Doté d’un foyer, d’un bar, d’une brasserie-restaurant, il fut le premier cinéma parisien à bénéficier de la climatisation. La salle fut inaugurée en 1934 avec un film de Christian-Jacque, Le Père Lampion.Le Père Lampion.jpg

La RoseJour de fête rouge occupa les locaux de 1948 à 1955. Que se passa-t-il entre la fermeture du cabaret et la reprise des lieux par Jacques Tati ? Je ne sais pas. Ce qui est avéré, c’est qu’en 1962, Tati rouvre le cinéma et le baptise L’Arlequin. Jour de Fête y sera joué en couleurs (avec lâcher de ballons à la fin du film), et Playtime y sera présenté en 70 mm. En 1978, L’Arlequin (sans Tati) deviendra le Cosmos et servira de vitrine jusqu’aux années 90 au cinéma soviétique. C’est aujourd’hui à nouveau l’Arlequin.

 

 

 

 

 

A nos gloires du 6e arrondissement (1951)

 

Binet

Le 20 avril 1946, on a pu lire dans Samedi-Soir : « L’existentialisme avait en France son roi (Sartre), sa reine (Simone de Beauvoir) et son dauphin (Mouloudji). Il a maintenant son peintre : Patrix. Patrix, compagnon de jeunesse de Mouloudji et élève de Sartre, veut lancer la peinture existentialiste. »

Cinq ans plus tard, le 10 mars 1951, Paris-Match titre : « Un existentialiste du dimanche a peint ses dieux ». L’article concerne un tableau de Georges Patrix signé sous l’allonyme d’Émile Binet, son concierge sourd et muet. (Quand les journalistes veulent en savoir davantage sur le fameux tableau, on les lui adresse). Ce tableau (A nos gloires du 6e arrondissement, peint en 1951), fut accroché au Club Saint-Germain, durant des années.

Revue d’effectif :

 Paul Boubalimages (3)

Premier à gauche sur le tableau, avec une serviette sur le bras

Ah ! Le roi Boubal, patron du Flore ! Que dis-je ! L’empereur de Saint-Germain-des-Prés ! Savez-vous que les époux Boubal, en 1939, ont hésité entre acheter le café de Flore et acheter une brasserie de la porte Dorée ? C’est la femme, Henriette, qui a eu le dernier mot. S’ils avaient opté pour l’autre solution, tandis que Sartre était prisonnier en Allemagne, Beauvoir aurait-elle délaissé le Dôme pour le Flore ? Certainement pas. Et, comme le nez de Cléopâtre, la face du Paris rive gauche en aurait été changée. « …Je m’efforçais, écrit-elle dans La Force des choses, d’y arriver dès l’ouverture pour occuper la meilleure place, celle où il faisait le plus chaud, à côté du tuyau de poêle. » Eh oui, le poêle ! La botte secrète de l’ancien garçon du Bœuf sur le toit, avec les deux tonnes de thé qu’il avait en réserve. Savez-vous également que, durant la guerre, Boubal avait ses têtes ? Parmi les « bons élèves » Henri Filipacchi et Marcel Duhamel, aux poches bien remplies. Parmi les « mauvais élèves », Sartre, Beauvoir et autres « plumitifs » qu’il contemplait d’un air dégoûté. Quant à Mouloudji, qui n’avait jamais un sou pour payer ses consommations, c’était le fond de l’abomination. Quand, au printemps 1944, Mouloudji obtient le prix de la Pléiade pour son roman Enrico, doté de cent mille francs, cette incroyable récompense provoque aussitôt la colère de Boubal : « Moi aussi, donnez-moi 100 000 francs et j’écrirai que ma mère était folle. » Mais Boubal n’a nul besoin de ces 100 000 francs. L’après-guerre verra le triomphe du Flore et le 2 juillet 1949, France-Soir consacrera une page entière au « patron de café le plus célèbre du monde ».

Boris Vian

Entre Boubal et Prévert, avec un bout de trompinette qui dépasse.

Manuel Vian.jpgSans son Manuel de Saint-Germain-des-Prés, paru en 1951 aux éditions du Scorpion, l’homme à la trompinette figurerait-il sur le tableau de Patrix ? Pas évident. Vian n’a commencé à fréquenter le « quartier » qu’en 1946, il n’y réside pas, occupant bourgeoisement l’appartement de ses beaux-parents rue du Faubourg Poissonnière. Certes, il y a le Tabou, puis le Club Saint-Germain, le scandale du J’irai cracher sur vos tombes, ouvrage « bassement pornographique », certes, il y a la liaison de sa femme avec Jean-Paul Sartre à la fin des années 40, mais rien n’y fait : Boris Vian n’est pas vraiment un enfant de Saint-Germain-des-Prés, même s’il en a écrit la bible et honni les pisse-copies pourris de vices de Françamedimanchesoir qui avilissent le quartier.

 Jacques Prévert

Bizarre, bizarre, il n’a pas la clope au bec, comme toujours .

images (11)Prévert sur le tableau, gloire du 6ème arrondissement ? Sans aucun doute. Il fut avant et dans l’immédiate après-guerre, l’un des « inventeur » de Saint-Germain-des-Prés, investissant le Flore en 1938 avec le groupe Octobre, « découvrant » le Bar vert en 1946, habitant successivement 39 rue Dauphine, à l’hôtel Acropolis (160 boulevard Saint-Germain), au Montana de la rue Saint-Benoit. La gloire : Paroles, paru en 1946, s’est vendu à plus de trente mille exemplaires, chiffre pharamineux pour un recueil de poèmes. En 1951, il prépare avec son frère l’ouverture de la Fontaine des 4 saisons, concurrent de la Rose rouge. Comme son ami Vian, il ne va pas tarder à quitter le quartier. Tous deux transporteront leurs lauriers à la Cité Véron, l’un en 1953, l’autre deux ans plus tard.

Louis Armand Fèvre

Entre Prévert et Jean Genet, le bonapartiste fait un peu la gueule. C’est son style…

images (16).jpgLouis Armand Fèvre méprisait le Coca-cola, écrit Boris Vian dans son Manuel, car Bonaparte n’est buvait pas. Et il ne prenait jamais le métro, sans toute pour les mêmes raisons. Dans l’article Rue Bonaparte, années 50/60, j’ai évoqué ce Bonapartiste habitant au 10 rue Bonaparte : courtier en librairie et chanteur épique au cabaret le Saint-Yves, habillé en dragon en toutes saisons, qui provoqua en duel (au sabre d’abordage) le journaliste Pierre Mérindol qui l’avait traité de « déshydraté ». Sur les neuf personnages figurant sur le tableau, c’est indéniablement le plus oublié. Il existe une photo de lui prise sur les quais, en redingote, que je n’ai jamais retrouvée.

Jean Genet

À côté de Gréco, coiffé de ce qui doit être un bonnet de bagnard.

Jean Genet.jpgFranchement, comme gloire du 6e arrondissement, ce n’est pas évident. Mais bon. C’est aux Deux Magots que Beauvoir transmet via la caissière Le Miracle de la rose à Violette Leduc. Et à partir de 1942, on le voit chez Marguerite Duras, dans le « groupe de la rue  St Benoît » comportant notamment Robert Antelme, Marguerite Duras Henri Michaux, Georges Bataille, Maurice Merleau-Ponty, Albert Camus, Claude Roy…. Genet fréquente effectivement Sartre, Beauvoir, Giacometti, il joue dans Désordre, de Jacques Baratier (1947), mais est-ce réellement un « germanopratin ? » Évidemment non. Qui, à sa place, aurait pu figurer sur le tableau des « gloires » ? Allez, au hasard: Marc Doelnitz, Gabriel Pomerand, Ozeus Pottar, Michel de Ré, Raymond Queneau, Hot d’Déé, Jacques Audiberti, Yves Corbassière, Henri Leduc, Alexandre Astruc, Anne-Marie Cazalis, Tarzan, Annabel, Adamov, Marguerite Duras, « Bébé » Bérard, Georges Hugnet…

Juliette Gréco

En pastiche de Marie Laurencin, à côté de « Sartre-Apollinaire », façon Douanier Rousseau.

images (15)Le 3 mai 1947, l’hebdomadaire à succès (et à scandales) Samedi-soir, tiré à 424 000 exemplaires, publie en première page la photo d’un couple très « existentialiste » (Juliette Gréco et Roger Vadim), accompagnée d’une accroche plutôt énigmatique : « Je voudrais renaître en catastrophe de chemin de fer, lire page 6 « . L’article est à l’avenant : « Il ne faut plus chercher les existentialistes au café de Flore, ils se sont réfugiés dans les caves. (…). Le Tabou est le véritable sanctuaire de la nouvelle génération. » Eh oui, Gréco – dite La Toutoune – est incontournable parmi les « gloires du 6e arrondissement », même si l’âme damnée de Saint-Germain-des-Prés fut plutôt Anne-Marie Cazalis. À l’époque du tableau, après des années passées à l’hôtel La Louisiane, Gréco loge au Montana de la rue Saint-Benoit, mitoyen du Flore. Adulée, déjà, après son passage à la Rose rouge où elle chante Sartre et Queneau. Remarquée dans le film de Duvivier, Le Royaume des cieux, où, selon Vian, sa réplique « la porte de la sacristie est ouverte » lui vaut l’estime de tout le quartier. En 1951, c’est le coup de foudre pour Miles Davis, c’est également le prix de la Sacem pour Je hais les dimanches. Mais la belle va bientôt partir en tournée pour l’Amérique du sud : circulez, il n’y a plus rien à voir et place aux touristes à Saint-Germain-des-Prés.

 Jean-Paul Sartre

Plume à la main et pipe au bec, déguisé en Apollinaire, façon Douanier Rousseau.

images (13)S’il n’y en avait qu’un, ce serait lui. Lui, le créateur malgré lui de la folie existentialiste qui agita le bocal de Saint-Germain-des-Prés de 1947 à 1953. Mais sa présence sur le tableau d’Émile Binet et sa « gloire » proclamée ne pouvait que lui inspirer un haussement d’épaules. Il y a des choses plus importantes. En 1948, il était la bête noire du Parti communiste français, l’existentialisme apparaissant comme un concurrent dangereux du marxisme. En 1951, date du tableau, le philosophe se laisse convaincre qu’un rapprochement avec les Soviétiques est nécessaire. Pourtant, les communistes ne vont pas cesser de le diaboliser, même s’il en vient à renier son meilleur théâtre (Les Mains sales) pour démontrer qu’ils sont du même bord. Alors, adieu, les amitiés de Saint-Germain-des-Prés avec Camus et avec Merleau-Ponty… Il lui faudra du temps pour admettre que le marxisme n’est pas vraiment un humanisme.

 Raymond Duncan

Au premier rang, tel qu’en lui-même, mais assis, car il a près de 80 ans.

images (14).jpgFrère de l’illustre danseuse Isadora Duncan, profil d’aigle et teint de brique, cheveux longs retenus par un lien, il arpente le quartier revêtu d’une toge de bure, pieds nus dans des sandales antiques, même en hiver. (Attention les ricaneurs : il était très musclé et possédait une bonne droite). Autoproclamé philosophe, poète, artiste et dramaturge, il a créé L’Akadémia au 31 rue de Seine, utopie concrète inspirée de la Grèce antique de Platon, lieu se voulant ouvert à toutes les innovations, théâtre, littérature, musique et arts plastiques. Il y dispense gratuitement des cours de danse, de beaux-arts et d’artisanat. Idéaliste, Raymond : n’a-t-il pas proposé, en 1947, de créer la ville de « New-Paris-York » au milieu de l’océan Atlantique, symbole d’une coopération culturelle internationale ?

Camille Bryen

Au premier plan, à côté de Raymond Duncan. Un béret, l’air narquois, un vrai galopin…

« Défense d’interdire », c’est lui, ce slogan placardé en plusieurs camille-bryen.jpgendroits de Paris à la fin des années 40 et qui sera repris sous la forme « Il est interdit d’interdire » en 1968. Écrivain, peintre, graveur et dessinateur, il perpétua l’esprit dada dans les années existentialistes et fut de tous les mouvements : surréalisme, abstraction, expressionnisme abstrait, lettrisme, art brut, tachisme…
Petit homme échappé d’un dessin animé, vitupérant, sans cesse en mouvement, il fut une grande figures de Saint-Germain-des-Prés, adepte de la Rhumerie martiniquaise et de l’hôtel Taranne, entre Lipp et la Reine Blanche, où il résidait en compagnie d’Audiberti.

 

Si le Saint-Germain-des-Prés de l’époque Tabou vous intéresse, je vous recommande l’excellent livre de Gilles Schlesser, Mortel Tabou, paru chez le non moins excellent éditeur Parigramme, où un jeune journaliste traque un tueur existentialiste (qui veut tuer Jean-Paul Sartre).

Extrait n°1 :

« Paul se glisse entre les groupes, serre une dizaine de mains, salue Jean-Bertrand Pontalis et sa sublime Eurydice, délivre une vingtaine de « ça va ? ça va » mécaniques. Près de l’entrée, devant un parterre féminin attentif, Ozéus Pottar expose le scénario de Bouliran achète une piscine, film de vingt minutes,  subventionné par le Ministère de l’Éducation, doté d’un scénario digne des films comiques de la Gaumont des années 1910 dans des décors et des éclairages inspirés de l’expressionisme allemand.

– En fait, expose Pottar, ce n’est pas très compliqué. Il s’agit de Bouliran, président de la République, qui veut abolir les bains de mer et qui souhaite acheter une grande piscine pour les remplacer. Mais tout le monde n’est pas d’accord. Quatre dangereux terroristes le suivent dans ses recherches, afin de le noyer. Boris Vian est le chef des terroristes, Raymond Queneau, Michelle Vian et le Major sont ses complices. Quant à moi, je suis le policier.

– Remarquable scénario, glisse une voix. »

Mortel Tabou

Extrait n°2 :

« – Il faut entretenir la flamme existentialiste, poursuit Cazalis. C’est notre fond de commerce. Beauvoir rentre aujourd’hui des États-Unis, il faudrait s’arranger pour l’attirer au Tabou, en compagnie de Sartre, une belle photo dans l’escalier qui mène à l’enfer et aux autres, ça emballerait la machine. Boris, tu pourrais nous arranger ça ?

– Je vais voir mais ça m’étonnerait. Le patron fait la gueule. Et ta péniche ?

Parmi les projets de l’espiègle rouquine figure une péniche existentialiste qui serait amarrée quai Conti. Les serveurs auraient un masque en carton-pâte à l’effigie du philosophe et la caissière aurait la tête de sa compagne. Figurent également le lancement en septembre de la première collection de mode existentialiste, confiée à Moana Kermarec, et l’ouverture rue de Seine d’une galerie de peinture existentialiste où seraient exposées les œuvres de Patrix.

– Georges ? s’étonne Boris. Il va peindre des tableaux existentialistes ?

– C’est bien beau, dit Chauvelot, mais s’il y a un nouveau meurtre lié au Tabou, ils fermeront la boite. Qu’en penses-tu, Paul, toi qui a tes entrées au Quai des Orfèvres ?

– Je n’en sais rien. En fait d’entrées, à ce jour, je serais plutôt du côté de la sortie.

– Il m’est venu une idée, dit Cazalis en sortant un papier de sa poche. Un slogan : le Tabou, au coin de la rue Dauphine et du monde. Et j’ai écrit une chanson, La Complainte de l’assassin, Crolla m’a fait la musique, Charlotte pourrait la chanter aux terrasses en s’accompagnant de son piano-accordéon, ça peut faire un carton. Toutoune va nous montrer, tu veux bien, Juliette ?

– J’ai pas de voix…

– Mais si !

– Je ne sais pas chanter…

– Fais comme hier, tu parles en chantant ou tu chantes en parlant, c’était très bien.

Gréco se lève. Elle porte un pantalon mastic d’officier américain et une veste noire déchirée dans le dos.

– Bon, vous l’aurez voulu !

Mains derrière le dos, yeux cachés sous sa frange, elle se met à chantonner :

– « Attention bonne gens / Les nuits de Saint-Germain / Ont du sang sur les mains / Tu marches dans la rue / Et soudain tu n’es plus / Tabou ! Ton Tabou tue ! / Saint-Germain est tabou / S’y hasarder la nuit serait pure folie / Attention il vous piste, vous êtes sur la liste / Du tueur existentialiste ! »

Pas mal, songe Paul. Elle pourrait faire chanteuse, notre jolie Juliette ! »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chez Sartre et sa maman, 42 rue Bonaparte

42 rue Bonaparte.jpgNous parlions l’autre jour de la rue Bonaparte. La boutique de Madeleine Castaing, le bistrot L’Escale, Armand Fèvre, le dragon bonapartiste… Remontons d’une centaine de mètres vers Saint-Germain-des-Prés, arrêtons-nous devant le 42. Je me suis toujours demandé ce qu’on pouvait ressentir en habitant l’appartement naguère occupé par une célébrité littéraire comme Sartre. Qu’éprouve-t-on, dans un tel endroit ? Est-on intimidé ? (Au début). Se sent-on immédiatement plus intelligent ? Pose-t-on L’Être et le néant sur l’étagère des toilettes ? Chantonne-t-on Dans la rue des Blancs-Manteaux en prenant sa douche ?

Mortel Tabou.png          J’ai, dans Mortel Tabou, largement mis en scène Jean-Paul Sartre et son parlé imagé. Continuons. Nous sommes en 1945, Madame Mancy, mère de Sartre, distinguée veuve sexagénaire, vient d’hériter de son mari, Joseph Mancy.

Mme Mancy : « Mon Poulou, achetons un appartement et vivons ensemble ». Jean-Paul Sartre : « Quelle bonne idée ! Ils commencent tous à m’emmerder ! »

Il est de fait que l’écrivain est fatigué d’être sans cesse importuné lorsqu’il écrit au Flore ou aux Deux Magots. Il a jusqu’ici vécu à l’hôtel, le dernier étant La Louisiane, mais ce n’est plus tout à fait de son âge. (Il est né en 1905)

images (13).jpgEn septembre 1946, en rentrant d’Italie, Sartre s’installe donc avec sa mère[1] au quatrième étage du 42 rue Bonaparte, immeuble d’angle, dans un appartement meublé en faux Louis XVI. Rideaux de dentelle et odeur d’encaustique. Sartre occupe une chambre-bureau comportant deux chaises, un fauteuil en cuir et un canapé-lit. Chambre de dimension modeste, mais vue plongeante sur l’église et les Deux Magots. Dans le salon, madame Mancy a installé un piano sur lequel mère et fils jouent à quatre mains. (Sartre est bon pianiste, il sait déchiffrer et a même composé une sonate). Et puis, il y a Eugénie, une « bonne » aux petits soins pour l’écrivain. Eugénie, qu’un photographe indélicat a pris pour la mère du philosophe et dont le portrait s’est étalé dans Samedi soir.

Sartre va habiter au 42 avec sa mère pendant douze ans, jusqu’aux attentats organisés par l’OAS, le premier, en juillet 1961, le second, en janvier 1962. À la suite de ce dernier, le philosophe déménagera et retournera à Montparnasse, boulevard Raspail. A la mort de sa mère, en 1969, il revendra l’appartement de la rue Bonaparte.

Question existentielle : un tel appartement est-il loué ou vendu plus cher que celui, par exemple, du troisième étage ?

– Moi : « C’est un peu cher… » L’agent immobilier : « Mais, Monsieur, c’était l’appartement de Jean-Paul Sartre ! Ça n’a pas de prix ! [2]»

[1] Selon John Gerassi, c’est Jean-Paul Sartre qui aurait acheté l’appartement. (Entretiens avec Sartre, Grasset 2011).
[2] Prix moyen à ce jour du m2 dans le quartier : 20 500 €

Le Grenier des Grands-Augustins

 

images (9).jpgLe réalisateur Carlos Saura l’a qualifié de « lieu le plus emblématique de la capitale ». Et pour cause. Le 7 rue des Grands-Augustins aura abrité dans les années trente les premiers travaux de mime de Jean-Louis Barrault, les répétitions du groupe Octobre de Jacques Prévert, les réunions du groupe Contre-attaque de Breton-Bataille et l’atelier de Picasso qui y peignit Guernica. Sans compter son héritage balzacien : c’est en effet à cette même adresse, dans ce même grenier qu’Honoré de Balzac situe l’action de sa nouvelle : Le Chef d’œuvre inconnu.

L’ancien hôtel d’Hercule

Les hôtels des n° 5 et n° 7 rue des Grands Augustins ont une origine commune : ils appartiennent tous deux à l’ancien hôtel d’Hercule, un des plus vastes hôtels parisiens sous la Renaissance, qui fut plus tard englobé dans l’hôtel de Savoie-Nemours. Lorsque la duchesse de Savoie divisa celui-ci en 1670, les numéros 5 et 7, habités par les Carignan, branche de la maison de Savoie, devint la propriété d’une demoiselle de Bretteville qui les fit refaire. Le n° 5 prendra le nom d’hôtel de Conflans-Carignan, l’hôtel du n° 7 prenant le nom d’hôtel Brière de Breteville.

Le « Grenier Barrault »

images (10).jpgDans une grande cour bosselée de vieux pavés, le superbe hôtel particulier Brière de Breteville, au 7 rue des Grands-Augustins, comporte un rez-de-chaussée surélevé auquel on accède par quelques marches, rez-de-chaussée occupé par le Syndicat des huissiers. C’est au dernier étage, en 1934, que s’installe Jean-Louis Barrault. Le grenier est immense. Une première pièce de quatorze mètres sur huit sert d’atelier de travail et de lieu de représentation. (Ce sera l’atelier de Picasso). La deuxième, quinze mètres sur quatre, sert de dortoir, de salle à manger, de fourre-tout. Une étiquette sur le lavabo stipule : « Le lavabo doit rester bo ». La troisième pièce de huit mètres sur quatre est réservée à l’usage personnel de Barrault, mais il lui arrive souvent de trouver quelqu’un dans son lit. Cet espace total de deux cents mètres carrés est la république des copains et le lundi, un immense pique-nique réunit périodiquement cinquante à soixante personnes. Chaque jour, le grenier vrombit d’élans créatifs : Barrault improvise du mime sur Ionisation de Varèse, Gilles Margaritis, ancien élève de Jacques Copeau, s’exerce sur son numéro de Chesterfolies, Sylvain Itkine répète Parsiphae de Montherlant et Ubu enchaîné de Jarry…

Youki Desnos, dans ses Confidences, évoque le fameux grenier : « Ce grenier des Grands Augustins, ainsi l’avait baptisé Jean-Louis, fut véritablement une ruche, une école, jaillie spontanément de l’enthousiasme même des camarades de Barrault, lesquels, au début, étaient venus là pour y trouver un toit, mais pas du tout pour y travailler.

Dans ses Souvenirs pour Demain, Barrault évoque son passage rue des Grands-Augustins : « Je fondai une compagnie : le Grenier des Augustins. Jean Dasté, au début, s’y était associé, il reprit vite sa liberté ; il eut raison car j’étais loin d’être mûr. Il me fallait encore beaucoup vivre. […] Au Grenier, la porte n’était jamais fermée, venait y habiter qui voulait. […] Joseph Kosma, compositeur tzigane, nous écrivait de merveilleuses chansons sur des poèmes de Prévert. Nous cherchions un enfant. Itkine m’en indique un qui traîne dans un quartier populaire de Paris, il doit avoir dans les huit ans, ne craint que deux espèces d’animaux : les flics et les chiens. Ce petit s’appelait Mouloudji »

 Le groupe Octobre et le petit Mouloudji

images (11)Au printemps 1935, le Groupe Octobre – groupe théâtral ouvrier mené par Prévert – s’installe dans le « Grenier Barrault » et y répète Le Tableau des merveilles, adapté de Cervantès. Le groupe est composé d’une incroyable pléiade d’inconnus en devenir : Raymond Bussières, Paul Grimault, Sylvain Itkine, Lou Tchimoukow, Arlette Besset, Gisèle Fruhtman, Jean Brémaud, Margot Capelier, Jean-Bernard Brunius, Jean Loubès, Roger Blin, Sylvia Bataille, Maurice Baquet, Marcel Duhamel, Pierre Prévert, Gazelle, Guy Decomble, Jean-Louis Barrault, Jeannette et Lazare Fuschmann, Suzanne Montel, Yves Allégret, Fabien Loris, Jean Ferry, Pierre Sabas, Jean-Paul Le Chanois, Max Morise. Et, bien sûr, le petit Marcel Mouloudji découvert par Sylvain Itkine à La Grange aux belles.

Mouloudji se souvient, dans Le Petit invité : « J’avais séché l’école et mis plusieurs heures à trouver cette rue des Grands Augustins. La maison était vieille et majestueuse. La concierge m’indiqua de monter jusqu’en haut de l’escalier. Au dernier étage, je cognai contre une porte. Rien. Je recommençai, images (12)un peu plus fort. Pas de réponse. J’allais renoncer quand elle s’entrouvrit légèrement. Une étrange tête méfiante se profila, deux yeux soupçonneux m’inspectèrent ». Le gamin découvre un Jean-Louis Barrault pratiquement nu, en slip, s’évertuant à mimer un cheval. « Il avait, relate Mouloudji, un visage d’oiseau de proie, casqué d’une chevelure frisée que je trouvais admirable. Un corps extraordinairement musclé, dont il jouait à la façon d’un instrument. Voilà qu’il commença à galoper en cercle, s’arrêtant parfois pour lancer des ruades, gratter les carreaux, ou brouter je ne sais quelle herbe imaginaire ».

Barrault, après avoir terminé ses exercices, lit le petit mot d’introduction qu’Itkine a remis à Marcel, lui fait remarquer qu’il n’est pas bien gros. Il lui tâte les mollets, car le mime demande une certaine forme physique, et lui demande de chanter quelque chose. Innocence ou calcul ? Pendant que l’acteur se rhabille, Mouloudji lui chante L’internationale. Jean-Louis Barrault sourit, l’affaire est dans le sac.

Le groupe Contre-attaque

Groupe Contre-attaque.pngLe Grenier des Grands Augustins – adresse créative et non-conformiste – ne pouvait qu’intéresser André Breton. En 1935, Barrault lui prête ses locaux pour des réunions-conférences du groupe. Fondé en septembre 1935, le Mouvement Contre-Attaque comprend les Surréalistes, leurs sympathisants et les anciens membres du Cercle communiste-démocratique de Souvarine, réunis autour de Georges Bataille. Le Grenier abritera plusieurs réunions-conférences comme, le 5 janvier 1936, La Patrie et la Famille et, surtout, le 21 janvier 1936, à l’occasion de l’anniversaire de la mort de Louis XVI, une réunion-conférence sur le thème Les deux cents familles qui relèvent de la justice du peuple, réunion animée par Georges Bataille, André Breton et Maurice Heine. Le mouvement Contre-attaque sera dissous en mars 1936.

L’atelier de Picasso

Picasso Guernica.png

Est-ce par Dora Maar (qui a fait partie du groupe Contre-attaque) ou par Barrault directement que Picasso s’intéresse au fameux grenier ? Il ne peut ignorer que Balzac a situé l’intrigue du Chef d’œuvre inconnu dans ce même grenier puisqu’il a illustré cette nouvelle par une série de 12 gravures à la demande d’Ambroise Vollard quelques années auparavant. Début  1937, Picasso installe son atelier dans la plus grande pièce – 14 m x 8. Et cent ans après la dernière version de Balzac, il y peint son célèbre chef-d’oeuvre, Guernica. C’est en ouvrant L’Humanité, le 28 avril 1937, que Picasso a découvert, horrifié, les photos de la ville basque de Guernica réduite en cendres par les aviations allemande et italienne qui soutiennent Franco. Il a passé aussitôt commande d’une toile à Antonio Castelucho, rue de la Grande-Chaumière. Format : près de 8 mètres de long par 3,5 de haut. La toile sera peinte entre le 11 mai et le 4 juin.

En 1942, les lieux évoluent et Brassaï écrit (Conversations avec Picasso) : « …depuis ma dernière visite il y a du changement : la grande entrée est condamnée, on monte maintenant au  »grenier » par un étroit escalier en colimaçon dont les marches usées, boiteuses, et l’obscurité rappellent celui de la tour de Notre-Dame. On grimpe ; on grimpe, on passe devant l’entrée de l’Association des Huissiers de la Seine, propriétaire de l’immeuble : on grimpe encore dans la pénombre jusqu’à un ICI gigantesque tracé par Picasso sur un bout de carton désignant le bouton de la sonnette ». Petit à petit, dès 1946, Picasso désertera son atelier des Grands Augustins pour Antibes, Vallauris puis Cannes et Mougins. En 1966, le propriétaire demandera à Picasso de quitter définitivement les lieux et tous les objets, livres, peintures et dessins seront envoyés à Mougins.

L’atelier de Picasso a été classé aux Monuments historiques en 2014.

 

Le Chef d’œuvre inconnu

PicassoBalzac

« Vers la fin de l’année 1612, par une froide matinée de décembre, un jeune homme dont le vêtement était de très mince apparence, se promenait devant la porte d’une maison située rue des Grands-Augustins, à Paris. »

Ainsi commence la nouvelle de Honoré de Balzac, tout d’abord publié en 1831 dans le journal l’Artiste sous le titre de Maître Frenhofer, puis intégrée à La Comédie Humaine en 1846. L’histoire met en scène le vieux Frenhofer, meilleur peintre de sa génération, qui révèle à Pourbus et Poussin, deux admirateurs, qu’il a travaillé sur une mystérieuse peinture pendant des années, peinture qui a épuisé tout son potentiel créatif. En échange d’un jeune modèle, Pourbus et Poussin sont autorisés à voir le tableau. Quand ils voient le « chef-d’oeuvre inconnu », ils ne comprennent pas : ce n’est rien d’autre qu’un fouillis de lignes et de couches de peinture, l’œuvre, nécessairement, d’un dérangé.