Migration culturelle : de Montparnasse à Saint-Germain-des-Prés

imagesEn lisant Modiano, comment ne pas s’interroger sur le destin des quartiers dits culturels de la capitale ? La migration de Montparnasse vers Saint-Germain-des-Prés, en particulier. Le pourquoi de leur gloire. Le début de leur fin. Dans Fleurs de ruine, l’écrivain évoque son Montparnasse du milieu des années soixante : « Montparnasse m’avait déjà semblé un quartier qui se survivait à lui-même et qui pourrissait doucement, loin de Paris ». Sévère mais juste. Comment ce Montparnasse mythique a-t-il perdu son statut d’aimant en 1940 alors qu’il était sans nul doute le centre du monde entre les deux guerres ? L’explication est connue, sinon complète : 1 : durant la guerre, la station de métro Vavin était fermé, alors que celle de SGDP était ouverte. 2 : les Allemands affectionnaient les cafés de Montparnasse, ils ne mettaient pratiquement jamais les pieds au Flore. 3 : Boubal l’ingénieux avait installé un poêle au Flore, denrée précieuse en ces temps de disette. Certains évoquent un rendez-vous donné par Beauvoir au début de la guerre : au Flore plutôt qu’au Dôme, son café fétiche. Tel le papillon de Lorenz, cet événement insignifiant aurait marqué le coup d’envoi de la grande migration. On peut également s’interroger sur le rôle des meublés dans cette étrange affaire : avant et après la guerre, artistes et intellectuels vivent à l’hôtel. Et cet hôtel doit se trouver près de l’épicentre du quartier. Il me semble que sur ce plan, Saint-Germain-des-Prés est mieux loti. Le Taranne, le Madison, l’Acropolis, la Louisiane, le Crystal et le Montana pour ne nommer qu’eux forment un cercle presque parfait autour du clocher.

Exit donc Montparnasse en 1946, après deux décennies de règne, quartier qui va devenir « trouble comme une vitre mal lavée » (Modiano). Saint-Germain-des-Prés va tenir plus longtemps. S’il n’y a déjà plus d’après dès la fin des années soixante, il faudra attendre la disparition des librairies et des éditeurs pour que le quartier, à la fin du siècle, perde définitivement son aura culturelle au profit… du profit.

images (4)Il y eut Montmartre, il y eut Montparnasse puis Saint-Germain-des-Prés. Qui, ensuite ? La Contrescarpe aurait pu prétendre à la succession, ce fut le cas pour la « chanson rive gauche », mais l’absence de métro fut rédhibitoire. Alors, où ? Il me plait à penser que carrefour Laumière, dans le 19e, au coin de l’avenue du même nom et du boulevard Jean-Jaurès, pourrait postuler. Il y a un métro, trois cafés bien placés, le canal et le parc à proximité. Et surtout, un de mes fils y habite. Un littéraire. C’est peut-être lui, le papillon…

Rue Bonaparte, années 50-60

 

  Un bistrot nommé L’Escale

Escales rue Bonaparte

Lu, sur le site de La République des livres, un article évoquant un bistrot dénommé L’Escale rue Bonaparte : « Au niveau de la librairie Pinault, rue Bonaparte, quand j’avais une dizaine d’années, ma mère, comédienne chez le vieux Dullin, m’envoyait acheter des cigarettes, des paquets de Balto, dans un petit café qui s’appelait « l’Escale », et le patron, Matthieu, disait qu’il avait été batelier et qu’il avait vendu sa péniche pour acheter ce bistrot. Il multipliait ses railleries sur les peintres et les hommes de lettres du quartier, et avait des fureurs célestes, des colères homériques quand on lui parlait de ceux qui fréquentaient Lipp ou les Deux magots. Le seul qui trouvait grâce à ses yeux, c’était l’homme au gros pardessus poil de chameau, Audiberti, avec des boutons de manchette, des cravates de soie rutilantes et des chaussures à semelle de crêpe qu’il exhibait avec fierté… Il venait parfois prendre un apéro avec une comédienne, Yolande Marchal, qui avait joué et obtenu un petit succès dans « Une femme libre » pièce, je crois, d’Armand Salacrou. »

 

En face de chez Madeleine ?

Boutique Castaing

L’Escale. Le bistrot du père Matthieu était-il situé au n° 28, où se trouve actuellement le magasin de vêtement Escales ? Si c’est le cas, il faisait face au légendaire et très chic magasin à devanture noire de Madeleine Castaing, au 21, à l’angle de la rue Jacob, là où se trouve aujourd’hui Ladurée, et que Boris Vian évoque dans son Manuel : « Madeleine Castaing qui règne sur deux boutiques d’une délicatesse somptueuse, n’hésite pas à présenter dans sa vitrine de la rue Jacob des faïences qui ont orné tour à tour les vérandas proustiennes et les loges de concierges du 16ème arrondissement ».

Le bonapartiste de la rue Bonaparte

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A une dizaine de mètres, au n° 10, habitait un irréductible bonapartiste, courtier en librairie et chanteur épique au Saint-Yves, Louis-Armand Fèvre. Habillé en dragon en toutes saisons, il refusait d’admettre les prétendus progrès de l’époque, refusant qu’on le photographie, ne prenant jamais le métro et méprisant le Coca-Cola « car Bonaparte n’en buvait pas. » En 1950, il provoqua en duel (au sabre d’abordage) le journaliste Pierre Mérindol qui l’avait traité de « déshydraté », confrontation dont il sortit vainqueur. Sa grande notoriété à Saint-Germain-des-Prés lui valut de figurer sur le célèbre tableau d’Emile Binet entre Jacques Prévert et Jean Genet. Tableau que j’aurai le plaisir de détailler dans un prochain article.

Bordels, musique et littérature rue Grégoire de Tours

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Brassaï :  Chez Suzy, rue Grégoire-de-Tours.

Chez Suzy (au n° 7) et le Panier fleuri (au n° 13) furent les deux maisons closes de la rue Grégoire de Tours. Photographiée par Brassaï (Halasz Gyula, 1899-1984), Chez Suzy présentait une devanture en vitrail et, dans la petite entrée, un grand « 7 » au-dessus de la porte. Après la guerre, l’ancienne maison close s’ouvrit sur la musique. Le Kiosque d’Orphée s’y installa, disquaire et studio d’enregistrement, qui proposait aux amateurs « d’enregistrer leur voix ». Y opérait un preneur de son dénommé Jean-François Quiévreux, pianiste, compositeur, arrangeur et producteur de jazz, plus connu sous le nom de Jef Gilson, qui joua notamment dans l’orchestre de Boris Vian. Il aurait, semble-t-il, tenu un magasin de disques rue des Beaux-arts dans les années soixante.

Quant au Panier fleuri, bordel qu’aurait fréquenté Apollinaire au 13 rue Grégoire-de-Tours, il laissa sa place après guerre aux Éditions Charlot. Découvreur d’Albert Camus, de Jules Roy, d’Emmanuel Roblès et autres grandes plumes méditerranéennes, Edmond Charlot quitta Alger et s’installa en 1945 à Paris. Rival de Gallimard, il publia Virginia Woolf, Albert Cossery, Jules Roy, Amrouche, Henri Bosco (Le Mas Théotime, prix Renaudot 1945). Malgré un second Renaudot en 1946 (La Vallée heureuse, Jules Roy) et le Femina en 1948 (Les Hauteurs de la ville, Emmanuel Roblès), Edmond Charlot dut fermer ses portes en 1950. Dans ses Mémoires barbares, Jules Roy en rédige l’épitaphe : « Les affaires de Charlot ne résistèrent pas au succès. Faute d’une solide réserve de financement, faute d’assurances, malmené par ses rivaux, en butte à la férocité et à la jalousie des vieilles maisons, il sombra ».

Photo de Brassaï : La Présentation, chez Suzy, rue Grégoire-de-Tours. Photo (C) Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Adam Rzepka