Doc gaucheGus droit

Merci à ce merveilleux illustrateur que fut Gus Bofa (1883-1968).

 

Le hasard

 C’est Doc et Gus qui regardent si des gens se rencontrent par hasard dans la rue de Vaugirard.

– Hé, Doc, pourquoi c’est pourquoi qu’il y a le hasard ?

– Il n’y a pas de hasard, Gus. C’est juste un mot comme ça. Le hasard, ça n’existe pas.

Gus, surpris.

– Oui, mais quand les choses arrivent par hasard, c’est le hasard !

– Pas sûr, Gus…

–  Oui, mais si tu tombes sur un ami d’enfance à Niouyork, un que t’as pas vu depuis trente ans, c’est le hasard…

– Rue de Vaugirard aussi…

Gus, pas convaincu. C’est quand même un peu moins le hasard. Il insiste.

– Si tu gagnes au Loto, c’est le hasard…

– Quand on gagne pas aussi, c’est le hasard…

– Si tu vas par là, tout est hasard, alors…

– Ben oui.

Gus regarde autour de lui.

– Alors tout ça, l’amour, la nature, les autobus, les nuages, ils sont là par hasard ?

– Demande à Dieu, Gus, c’est le seul qui pourrait avoir la réponse…

– Et comment on fait, pour demander, quand on y croit pas ?

– Je sais pas. T’as qu’à entrer dans une église. On ne sait jamais, peut-être la foi te tombera dessus, comme ça…

– Par hasard…

– Ben ouais…

 

C’est pas Doc

 

 C’est dans le 18e, pas loin du périf. Les immeubles sont un peu cassés et les gens aussi, surtout les migrants.

– Doc, c’est toi, Doc ?

– Non, c’est Omar…

– Ah ! C’est pour ça que je ne te reconnaissais pas…

Le type qui dit ça, c’est Gus. Il se dit que ouais, c’est pas Doc. Omar s’avance.

– Je viens d’arriver. Mais je ne sais pas si je vais rester.

Gus hoche la tête.

– C’est comme Doc, il dit toujours qu’il faut voir…

Silence. Chacun pense comment il pourrait dire quelque chose pour faire avancer les choses.

– Il est comment, Doc ?

– Comme ci comme ça, avec un short rouge.

Omar s’étonne. Il pense que c’est pas la saison.

– C’est pas la saison.

– Il est comme ça, Doc. C’est jamais la saison…

 Ils méditent chacun sur quand c’est la saison de quoi. A moins que ce soit sur autre chose, ou sur rien, on ne le sait pas.

– Bon, j’y vais…Y a du chemin.

– Si tu vois Doc, tu lui dis…

– Tu peux compter sur moi.

Il y a Omar qui s’en va et pas Gus. Ils pensent la même chose, en regardant leurs pieds. C’est fou ce qu’on rencontre comme gens pas intéressants à Paris, qu’ils pensent.

 

La grosse blonde

 C’est Souchon qui chante un baiser, un baiser osé. Ça vient du dessus, au cinquième du 7 de la rue Quatrefages, la grosse blonde qui met la radio à fond. Gus il dort pas, il réveille Doc qui ronfle sur sa paillasse.

– Eh Doc, pourquoi c’est pourquoi on dit faire l’amour ?

– Sais pas, Gus. Je dors. Pour être plus délicat. Dire baiser, c’est pas bien beau.

– Sauf un baiser. Un baiser sur les lèvres, c’est délicat.

Doc trouve que c’est pas le moment de parler de ça. Et Gus l’empêche de dormir.

– Et faire le mort, pourquoi c’est pourquoi on dit faire le mort ?

Là c’est fichu pour Doc. C’était si bien ne n’être plus Doc, de flotter sur la paillasse comme sur un nuage, de rêver tout près du Bon Dieu s’il existe.

– Faire le mort, c’est pour tromper ceux qu’ils veulent t’achever quand t’es vivant et qu’ils veulent que tu sois mort.

– C’est faire semblant, quoi.

– Voilà. On dort ?

Gus, il entend pas de cette oreille. (La droite)

– Et faire l’amour, c’est pas faire semblant ?

– Ecoute, Gus, fais pas semblant d’être idiot. L’amour et la mort, c’est pas la même chose.

A l’étage du dessus, ça fait : Ah ! Oui ! À fond ! Encore, encore ! C’est pas Souchon qui dit ça, c’est la grosse blonde.

– Là, elle fait pas semblant !

C’est Doc qu’a dit ça. Gus dit plus rien. Il préférait Souchon.  Ils écoutent la grosse blonde.

– Elle gémit bien.

– Oui.

– Elle fait pas semblant.

– Non.

– Bon. Bonne nuit, Gus.

– Bonne nuit, Doc…

C’est pas Doc

C’est dans le 18e. Les rats errent. Les immeubles sont tout cassés et les gens presque. Si c’était pas aussi triste, on se dirait que c’est la guerre.

– Doc, c’est toi, Doc ?

– Non, c’est Omar…

– Ah ! C’est pour ça que je ne te reconnaissais pas…

Le type qui dit ça, c’est Gus. Il se dit que ouais, c’est pas Doc. Omar s’avance.

– Je viens d’arriver. Mais je ne sais pas si je vais rester.

– C’est comme Doc, il dit toujours qu’il faut voir…

Silence lourd. Chacun pense comment il pourrait dire quelque chose pour faire avancer les choses.

– Il est comment, Doc ?

– Comme-ci comme ça, avec un short rouge

Omar s’étonne. Il pense que c’est pas la saison.

– C’est pas la saison.

– Il est comme ça, Doc. C’est jamais la saison…

Ils méditent chacun sur quand c’est la saison de quoi. A moins que ce soit sur autre chose, ou sur rien, on ne le sait pas.

– Bon, j’y vais…Y a du chemin.

– Si tu vois Doc, tu lui dis…

– Tu peux compter sur moi.

Il y a Omar qui s’en va et pas Gus. Ils pensent la même chose, en regardant l’autre qui s’en va. C’est fou ce qu’on rencontre comme gens pas intéressants à Paris, qu’ils pensent.

 

 En voiture

– Hé, Doc, si on avait une voiture, ça serait où qu’on irait ?

Si Gus dit ça, c’est parce qu’ils regardent le périf qu’est complètement bloqué, porte d’Orléans. Doc cesse de compter les Renault. Bonne question.

– Faut voir quelle voiture. Elles vont pas toutes pareilles.

– Disons une moyenne. Une bleue, pour pas se faire remarquer.

– Avec une moyenne, même bleue, on pourrait aller à la mer, à Honfleur par exemple.

Gus ça lui plait.

– Et à quelle heure qu’on partirait ?

Doc, précis :

– Pas à huit heures quinze, en tout cas.

Gus est d’accord. Il est huit heures quinze et le périf est complètement bouché. Doc réfléchit.

– Disons qu’on partirait à dix heures et il ferait beau. Y aurait des vaches dans la campagne. Et aussi des moutons.

– Et on s’arrêterait de temps en temps, pour profiter.

– Si tu veux, Gus, mais pas trop souvent, il faut penser à tenir la moyenne.

Gus médite. Ça fait combien, la moyenne d’une voiture moyenne ?

– Et alors, on n’a pas tout notre temps ?

– Ben non. Faudrait rentrer avant dimanche soir, à cause des embouteillages.

– T’as raison, Doc. Faut bien calculer.

Sur le périf, ça avance pas vite…

– Où ils vont, tous ceux-là ? À la campagne ?

– Ben non, ils vont travailler. Parce que c’est lundi.

– Et nous, si on avait une voiture, il faudrait qu’on aille travailler ?

– Ben oui, pour payer la voiture…

– Ah ! Oui ! C’est pour ça ils y vont pas, à Honfleur.

– T’as tout compris, Gus.

En bas, on dirait que ça repart. C’est juste un lundi, sur le périf, vers la porte d’Orléans.

 

 

Du boulot

C’est Doc et Gus sur le pont Mirabeau, il regardent couler la Seine. 

– Hé, Doc, faudrait peut-être qu’on trouve du boulot. On peut pas continuer comme ça à être assistés par personne…

Doc hoche la tête. Ce n’est pas le genre à prendre des décisions à chaud en plein hiver. Faut réfléchir.

– Trouver du boulot, c’est du boulot quand il y en en a pas. Et puis tendre la main, comme on le fait, c’est aussi du boulot.

Gus secoue la tête, cela veut dire oui et non.

– Peut-être, mais ça dégrade. A tendre la main, on devient tout fissuré. Ça te fait pas ça, à l’intérieur de ton toi ?

Doc compte les sous à l’intérieur de sa poche. Six euros et des miettes.

– On n’a pas le choix, Gus. C’est le destin qu’a frappé à la porte du hasard, c’est tombé sur nous, mais on se relèvera. Et puis il y a plus malheureux. Farid, par exemple.

– Ça c’est sûr. Il y a Farid…

Ils pensent à Farid et à ses malheurs. Farid, il est seul. À deux, c’est moins le pire, on se tient chaud quand il fait trop froid à l’intérieur de soi.

– Heureusement qu’on s’a.

– Ouais.

– On se quittera jamais, hein, Doc ?

– Faut jamais dire jamais…

– Oui, mais on sera toujours ensemble, hein, Doc ?

Sur le pont Mirabeau passent des voitures.

– Tu le sais bien, Gus.

– Oui mais dis-le encore. J’ai un peu froid…

– Ben, on est bien tous les deux, inséparables. Comme Montaigne et La Boétie, comme Castor et Pollux…

– Comme Popaul et Virginie ! Comme Christian et Yzeu !

Gus est heureux. Il s’approche du parapet et crache dans l’eau. Dessous, il y a une péniche qui passe. On distingue pas son nom, mais c’est pas important. C’est juste une péniche qui passe sous le pont Mirabeau, un soir de décembre.

 

 Et glou et glou

Pas un brin d’herbe, pas une fleur. C’est à cause de l’eau. La moindre mare est cotée en bourse, ça fait des bulles spéculatives qui crèvent en faisant plouc. Doc regarde le ciel.

– Tu vas rire, Gus, mais je n’arrive plus à pleurer…

Gus rit.

– Ha ! Ha !

– Tu te souviens quand on pouvait se laver ?

Gus, les yeux brillants :

– Et la vaisselle ? J’aimais tellement faire la vaisselle…

Doc suppute. Il se demande.

– Je me demande comment je vais faire pour l’enterrement de Gilberte. Faudrait louer une pleureuse, il y en a des pas chères. Mais quand même.

– Tu devais l’aimer beaucoup, ta tante Gilberte…

Doc réfléchit. Pas tant que ça. Mais quand même.

– Un jour, elle m’a offert un poisson rouge, je l’avais appelé Rackham. On restait des heures à se regarder sans parler. Ce fut la seconde plus belle époque de ma vie.

Doc shoote dans une boite de conserve, pour voir dans quelle direction elle prend.

– Parait qu’il va pleuvoir, demain. Ils prévoient des cailloux grands comme le pouce.

Gus regarde le ciel. Lourd, le ciel.

– Faudrait peut-être rentrer le linge

– Bof. Ya déjà plein de trous dans les chaussettes.

– Hé, Doc, pourquoi c’est pourquoi qu’il il ne pleut plus jamais, maintenant ?

– C’est le ciel, Gus, l’en a eu marre de pleurer sur nos conneries.

– Alors il nous jette des pierres.

– Voilà.

– Et c’est quoi qu’il faudrait pour revenir comme avant ?

– C’est trop tard, Gus. Et puis, c’est que des petites pierres, ça va encore. Ç’aurait pu être des enclumes ou des wagons de marchandises.

Ils enlèvent le linge qui sèche sur le fil. Gus regarde le ciel. Il y a un nuage qui ressemble à un poisson. Ou à un arrosoir…

 

 L’abribus

C’est dans un abribus, en banlieue sud vers Gentilly. Sur le côté, y a une pub qui dit que c’est très efficace et que ça ne tache pas.

– Hé, Doc, pourquoi c’est pourquoi que c’est toujours les autres qui pensent des choses profondes ?

Doc prend son temps. Il y a un nuage, à droite, qui ressemble à une poule. Ou à un bateau.

– Faut pas dire ça, Gus. C’est un peu profond, ce que tu as dit là… C’est pas tout le monde qui pourrait dire un truc comme ça…

Temps mort.

– Ouais, mais pas beaucoup quand même. Quand j’y pense, parfois, j’aimerais être quelqu’un d’autre, en mieux que moi…

Doc, surpris.

– Qui, par exemple ?

– Je sais pas. Quelqu’un qui saurait les choses.

Doc, pensif. L’autobus arrive pas.

– Franchement, je ne vois pas ce qu’il aurait de plus que toi.

– …qui écrirait dans les journaux où on comprendrait pas tout. Comme un grand philosophe.

– La taille, c’est pas tout…

– Oui mais quand même.

Dans l’avenue déserte, le silence fait comme du bruit, ça fait mal aux oreilles.

– Doc ?

– Oui ?

– C’est pourquoi on est là ?

La poule dans le ciel s’est transformée en paire de fesses.

– Tu veux dire sur la terre ?

– Non, sur le banc.

Soupir. On va pas refaire Godot, c’est ce qu’il pense, Doc.

– On attend le 674, tu ne te souviens pas ?

– Et s’il ne venait jamais, une supposition…

– On prendrait celui d’après…

Ils regardent au loin. Pas de petit point vert. Y a du temps qui passe, mais pas le 674. C’est un dimanche après-midi dans un abribus, en banlieue.

 

 L’artiste

C’est Gus qui chante sur le Pont des Arts. Pas trop fort, pour ne pas déranger les passants.

– Eh Doc, c’est quoi, un artiste ?

Doc réfléchit. Un bon moment.

– Un artiste, c’est quelqu’un qu’a pas le courage de se taire.

– Ah.

Gus fait semblant qu’il a compris. C’est pourquoi il a dit « ah ». Mais c’est pour attendre la suite, aussi.

– C’est aussi quelqu’un qui voit que lui à travers ses yeux à lui.

Gus hoche la tête. Là, il a tout compris.

– Moi, j’aurais aimé être un artiste.

Doc, intéressé :

– Et tu ferais quel numéro ?

– Des claquettes. J’aimerais bien les claquettes, comme Fred Auster.

– C’est pas un artiste, Gus, c’est un écrivain. Et il s’appelle Paul.

– Alors, je couperais les femmes en deux. Avec une scie. J’ai vu ça à la télé, une fois, tout le monde applaudissait.

– Tu sais, Gus, je ne sais pas si c’est vraiment être un artiste, de couper les femmes en deux…

– Alors faut quoi, pour être un artiste ?

– Faut les couper différemment, comme Picasso…

– Il leur faisait mal, Picasso ?

– Non.

– Et il voyait que lui dans ses yeux à lui ?

– Non. Oui. Enfin, je sais pas…

– Ben alors, qu’est-ce qu’il avait de plus que moi ?

– Rien, Gus, rien…

 

Le bonheur

Il fait presque jour ou presque. C’est lundi sur la Butte Montmartre, mais ça pourrait être mercredi.

– Hé, Doc, pourquoi c’est pourquoi que les gens ne sont pas heureux ?

Doc se rase.

– C’est complexe, Gus. Même les grands philosophes, ils savent pas, y en a même qui disent que le bonheur, ça existe pas.

Gus, songeur.

– A la pub, ils disaient que le bonheur, c’est simple comme un coup de fil.

– On n’a pas le téléphone.

– C’est vrai, j’avais oublié… Alors c’est quoi, le bonheur ?

Doc s’essuie le visage.

– Le bonheur, c’est quand t’as pas besoin de te poser la question…

– Alors, pour être heureux, faut être bête ?

– Faut pas dire ça, Gus ! Y a des idiots qui sont très malheureux. Même des notaires.

– Et c’est partout pareil ?

– Pareil partout.

A la radio, on entend une chanson, mais pas en français.

– Hé, Doc, comment on dit heureux en américain ?

– Happy.

– Comme apiniouyeur ?

– Ouais.

Gus, songeur.

– Peut-être qu’en Amérique, on serait heureux…

 

Le resto

 

Le restaurant de la rue Saint-Benoit n’est pas encore ouvert, mais c’est pas grave, Doc et Gus, ils n’y vont jamais.

– Il a l’air bien, celui-là…

Gus relit le menu affiché en terrasse. Il fait attention aux prix.

– Je prendrais bien un hareng pommes à l’huile. Et ensuite, le bourguignon. Et comme dessert, le truc au chocolat chaud.

– Tu vas être malade, Gus. Un menu comme ça, ça va te faire vomir dans la poubelle.

– Tu as raison, j’hésite. Les harengs, ça laisse quand même un goût.

Doc, précis :

– Moi, ce sera terrine au poivre vert, entrecôte persillée et nougat glacé.

Gus, outré :

– C’est pas dans le menu à 13,50 !

– Et alors ?

– Eh ! Si on peut prendre à la carte, ça change tout !

Gus regarde à nouveau les prix. C’est comme dans la vie, plus c’est bien, moins on peut.

– Hé, Doc, la vie, c’est au menu ou à la carte ?

– Je sais pas. Je dirais plutôt à la carte. Si c’était au menu, on serait prédestiné.

Gus admire le mot prédestiné. C’est comme une musique et c’est plein de é.

– Et à la carte, Doc, dans la vie, qu’est-ce que tu prendrais ?

Doc se concentre. Bonne question.

– Je prendrais une grande maison, un jardin, une maison de gardien, une femme, des enfants, et plein d’amour recouvert de crème Chantilly.

Gus se concentre aussi, en fermant les yeux.

– Moi, ce serait de cultiver le jardin, habiter dans la maison de gardien et qu’on reste copains.

– Ce serait bien, Gus… Mais c’est au moins deux étoiles sur ton pneu Michelin….

– Oui, mais si on fait semblant, ça peut aller ?

– Ça peut aller.

Gus, perplexe :

– Et où qu’on va manger, pour de vrai ?

– Ya la soupe populaire, rue Clément…

 

Les autres

Il y a Doc et Gus assis sur un banc, en face d’une banque, à la Madeleine. Ça DAB à tour de doigts. Gus aimerait bien essayer, un jour…

– Hé Doc, c’est pourquoi que c’est toujours les autres qu’ont ?

Doc a compté douze clients en quinze minutes. Hier, ça allait plus vite.

– Il y a pas que les autres qu’ont, Gus. T’as aussi, toi. Avoir, ça dépend, ça dépend du point de vue qu’on a où on se place.

– Oui, mais c’est pourquoi j’ai rien et qu’eux les autres ils ont ?

Pour bien penser, Doc arrête de compter. Il regarde ses pieds avec attention.

– Pas sûr qu’ils ont vraiment, Gus. Et puis, faut pas dire les autres. Il n’y a pas « les autres ». Parce que pour les autres, les autres, c’est toi.

– Moi je suis un autre ?

– Ben oui, pour les autres !

– Et pour eux c’est pareil ?

– Ouais. Chacun est un autre. Toujours la question du point de vue d’où qu’on se place.

Gus secoue la tête. Il veut pas être un autre.

– Mais pour toi, je suis pas un autre ? Hein, Doc, hein ? Je suis Gus, ton ami Gus et pas un autre ?

Doc le prend par l’épaule. Côté DAB, on dirait que ça s’arrange pas. Ya six personnes qu’attendent.

– Mais oui, Gus, t’es pas un autre. T’es mon ami. J’en ai pas d’autres. Ça te va ?

Gus renifle. Ça lui va.

– Ça me va, Doc. Mais fallait pas dire que j’étais un autre. Ça peut faire du mal.

Le type à lunettes a recommencé trois fois pour taper son code. Doc voit bien que derrière, ça trépigne…

– T’as vu Gus ?

– Quoi ?

– Regarde l’autre, là-bas. Il est marrant…

 

Les kamikazes

C’est Doc et Gus près de chez Fauchon. Sur le kiosque, il y a un journal affiché. Gus déchiffre le titre. C’est en Irak et il y a un mot avec plein de K qui tuent.

– Hé, Doc, c’est quoi le contraire d’un kamikaze ?

Doc réfléchit. Faut pas sauter sur n’importe quelle réponse.

– C’est quelqu’un qui donne sa vie pour sauver celle des autres.

– C’est un héros, alors, pas comme le kamikaze…

– Oui, mais les kamikazes sont aussi des héros. Pour leur famille. Pour leur pays. C’est des martyrs.

Gus contemple la foule venue acheter du foie gras. Son pays, il s’en fout. Et il n’a pas de famille. Sauf Doc et Omar. Farid, parfois.

– Omar, il est un peu kamikaze. Il a peur de rien.

– Le skate, c’est pas pareil, c’est un sport, c’est pas la guerre.

– Et pourquoi c’est pourquoi que les kamikazes, c’est toujours des jeunes ? Des très vieux, ça ferait moins de temps de vie perdue…

Doc fait ah ah, genre je ris ah ah.

– Les vieux, ils sont moins exaltés. Et puis faut être en bonne santé, pour faire kamikaze.

Gus insiste.

– Omar, il est sportif. Karaté et judo. Et il est pas vieux.

– Mais il n’est pas Afghan.

– Non.

– Ni Palestinien.

– Non.

– Ni désespéré.

Gus lève le doigt. Pas d’accord.

– Lundi, il était désespéré. À cause de Noémie. Mais ça c’est arrangé…

– Ouais. Jusqu’à la prochaine…

– Et pourquoi c’est pourquoi que les chefs des kamikazes, ils vont pas les premiers se faire sauter pour donner l’exemple et devenir des super héros ?

– Ce sont déjà des héros, Gus, ils n’en n’ont plus besoin. Place aux jeunes ! Pourquoi ? Ça te tente, kamikaze ?

– Parfois. Le lundi matin.

– Et tu sauterais où, avec ta bombe ?

– Je sais pas. Un coin tranquille. Dans la petite ruelle, près de chez Omar.

Doc secoue la tête. C’est idiot.

– Mais c’est idiot, Gus ! Y aura personne !

– Ah ! Faut qu’il y ait du monde pour faire kamikaze ?

– Si tu veux changer le monde, c’est mieux.

Gus regarde le monde qui se presse chez Fauchon. De toutes façons, au fond, qu’est-ce que ça changerait ?

 

Nom de Dieu

C’est une rue vers Saint-Blaise, il y a une église pas loin, c’est pour ça que Gus, ça lui fait penser au Bon Dieu.

– Eh Doc, c’est pourquoi que Dieu, il intéresse plus personne ?

– Il étonne plus. On l’a trop vu.

Gus acquiesce. Avec Doc, c’est précis.

– Il devrait changer de nom, ça ferait comme si c’était nouveau….

Gus cherche un nom qui irait bien.

– Célestin, ce serait pas mal. Célestin, ça sonne bien.

– Et pourquoi pas Farid ?

Gus n’a pas l’air emballé. Mais Doc, il a dit ça comme ça, histoire de Farid ou autre chose, c’est du même au pareil, il s’en fout. Il explique :

– Faut pas croire que ça change quelque chose, de changer le nom. Si tu t’appelais Farid, par exemple, ça changerait quoi ?

Gus se concentre. Je m’appelle Farid, je m’appelle Farid…

– Alors ?

– Ça me fait bizarre. J’essaierais bien avec Balthazar.

Balthazar, Balthazar …

– Alors ?

– T’as raison, c’est du pareil qu’au même. Juste un peu plus épicé…

– Tu vois, Dieu, c’est pas la peine qu’il change de nom.

Gus opine.

– Dis, Doc, pourquoi c’est pourquoi que Dieu il nous fait ça…

– Tout ça quoi ?

– Ben, toutes les choses qu’elles sont pas comme elles devraient être…

– Mais rien ne doit, Gus. Les choses sont ce qu’on en fait ! Dieu, c’est toi, c’est moi…

Gus, interloqué :

– Moi, je suis Dieu ?

– Un peu, mon neveu ! Un petit bout en tout cas.

Gus, ça lui fait tout drôle. Je suis Dieu, je suis Dieu…

– Alors, si je suis Dieu, je veux qu’Omar retrouve du boulot et qu’il y a la paix.

Doc détaille l’église au coin de la rue. On dirait que c’est gothique, mais pas flamboyant.

– Ça ne marche pas comme ça, Gus. Dieu, c’est pas une fée.

– C’est quoi, alors ?

– Ben, on sait pas. C’est pour ça que c’est Dieu.

– Ah !

Il y a la cloche qui fait ding. Et ding. Ça, ça n’a pas changé.

 

Les pétasses

C’est Doc et Gus devant l’église Saint-Jacques du Haut-pas, rue Saint-Jacques justement.

– Hé, Doc, c’est quoi, une pétasse ?

– C’est une blonde décolorée qui pense avec ses gros nichons en mâchant du chewing-gum.

– J’aimerais bien rencontrer une pétasse. On pourrait penser ensemble.

– Tu veux dire tous les quatre, toi, elle et ses deux gros nichons ?

– Ben oui, ça empêche pas.

Doc veut bien envisager.

– Sur les sites de rencontre, ça devrait le faire. Y en a plein.

– Les sites, c’est bien, mais on ne sait jamais qui il y a vraiment derrière la souris. Si ça se trouve, c’est virtuel.

– Faudrait savoir ce que tu veux, Gus…

Y a une femme qui descend les marches de l’église, blonde, avec des nichons moyens et des baskets rouges. Elle passe sans les regarder. Gus regarde si elle mâche du chewing-gum.

Hé, Doc, celle-là, c’était une pétasse ?

– Je crois pas, Gus. C’est pas le bon coin, des pétasses, il n’y en a pas beaucoup qui vont la messe.

– Faudrait aller où, alors ?

– Au Forum des Halles, c’est bien achalandé. Mais t’as aucune chance, Gus. Faut être un peu con pour séduire les pétasses.

Gus secoue la tête.

– Mais souvent, tu me dis que je suis un peu con… C’est pas vrai, Doc ?

– C’est vrai Gus, je le dis parfois quand tu m’agaces. Mais t’es pas con, t’es juste gentil. C’est une gentille fille qu’il te faudrait…

– Ah ! Et on les trouve où, les filles gentilles ?

– Dans les jardins publics. Elles lisent un bouquin et regardent passer les gens.

– Et moi, tu crois qu’elles me regarderaient ?

Doc regarde Gus. Attentivement.

– J’ai peur que non, Gus.

–  Alors, qu’est-ce qu’on fait ?

– Sais pas. On peut aller prier, c’est tout près.