Un observateur posté au café de la Mairie de la place Saint Sulpice, tel Georges Perec notant en 1974 tout ce qui entrait dans son champ de vision, apercevrait peut-être un « piéton solitaire, au regard de hibou perdu, enveloppé dans ses pensées[1] ». Un « individu de grande taille, à l’allure de héron triste ou d’albatros rêveur[2]. » Où irait-t-il, cet homme faisant peu de cas des regards considérant son mètre quatre-vingt-dix-huit ou, pour certains, son prix Nobel de littérature ? On l’ignore… mais il est probable qu’il ne dévierait pas de sa route, plongé dans ses souvenirs, à la recherche d’un Paris perdu.

Perdu ? Pas tout à fait. Même si le Paris de Patrick Modiano fait penser à certaines scènes vues au cinéma – les Champs-Élysées d’À bout de souffle, Pigalle des 400 coups, le 14e arrondissement de Cléo de 5 à 7 – c’est plutôt dans un Paris rêvé que le romancier transporte ses lecteurs. Pas de couleurs, pas de bruit. Un Paris plus désert qu’un dimanche de novembre au point du jour. Pas d’embouteillages, pas de boutiques. Mais des cafés et des hôtels meublés, havres temporaires que des êtres de papier quittent sans cesse pour fuir on ne sait quoi.

« Le Paris où j’ai vécu et que j’arpente dans mes livres n’existe plus, déclare Modiano au Nouvel Observateur en 2007. Je n’écris que pour le retrouver. Ce n’est pas de la nostalgie, je ne regrette pas du tout ce qui était avant. C’est simplement que j’ai fait de Paris ma ville intérieure, une cité onirique, intemporelle où les époques se superposent et où s’incarne ce que Nietzsche appelait « l’éternel retour ». Il m’est très difficile maintenant de la quitter. C’est ce qui me donne si souvent l’impression, que je n’aime pas, de me répéter, de tourner en rond[3]. »

Rejoignant Balzac, Breton ou Perec, Sue et Simenon, Modiano fait du Paris intra-muros son terrain d’expression, à la fois prison et espace de liberté. Un Paris obsessionnel, méticuleux, où le passé et le présent se confondent, mêlant les années noires de l’Occupation aux années grises de la décennie soixante. Un Paris qui semble lui échapper malgré ses rondes incessantes, comme il l’écrit dans Dora Bruder : « J’ai l’impression d’être tout seul à faire le lien entre le Paris de ce temps-là et celui d’aujourd’hui, le seul à me souvenir de tous ces détails. Par moments, le lien s’amenuise et risque de se rompre, d’autres soirs la ville d’hier m’apparaît en reflets furtifs derrière celle d’aujourd’hui. »

Dans ses premiers romans, le « Paris de ce temps-là » est le Paris de l’Occupation, une période que Modiano considère comme sa « nuit originelle », peuplée d’officines de marché noir, de boites de nuits, de gestapistes et hantée par la figure du père. C’est ensuite celui des années 60, un Paris sombre et menaçant, comme il le confie à L’Express en 2010 : « Dans ces époques un peu bizarres des années 1960 – la fin de la guerre d’Algérie m’a marqué profondément – l’atmosphère était inquiétante. À Paris, il y avait une sorte de menace dans l’air, notamment pour les jeunes qui vivaient forcément dans la clandestinité. Jusqu’à l’âge de 21 ans, nous n’avions pas d’existence.[4] »

 

Patrick Modiano écrit la majorité de ses romans durant les années 80-90 et les rues de Paris qu’il arpente ne sont bien sûr plus les mêmes qu’à l’époque de son adolescence. Le béton souverain a transformé la capitale et de nombreux lieux ont disparu, hôtels, cafés, cinémas. Si certains d’entre eux ont néanmoins survécu, ils semblent avoir perdu leur pouvoir onirique, comme s’ils s’étaient démagnétisés avec le temps. Au flou des décors s’ajoute l’absence de pesanteur des personnages : en quête de quelque chose ou de quelqu’un, ils sont souvent en fuite, évoluant dans des lieux de passage (halls, salles de cinéma, cafés, chambres d’hôtels meublés…), cherchant à se faire oublier, à « brouiller les pistes », à s’éloigner du centre pour gagner des « zones neutres » promettant « une certaine impunité » : par exemple, à Montmartre, à Auteuil, aux confins du quatorzième arrondissement…

C’est en revenant sur les eaux dormantes de sa jeunesse que Patrick Modiano explique sa fascination pour Paris : « J’avais entre douze et quinze ans, mes parents s’entendaient mal, j’étais livré à moi-même, j’avais l’impression de dériver au fil de promenades interdites, de vivre de grandes aventures qui n’étaient pas de mon âge, d’être confronté au fantastique social, certains quartiers m’effrayaient, c’était un choc violent, que j’exprime dans ce livre mais aussi dans tous les autres. Peut-être ne m’en suis-je jamais remis de cette errance-là et de cette solitude-là[5]. » Dans son discours devant l’Académie suédoise, il insiste par ailleurs sur le rôle de la guerre dans sa perception de la ville : « Je suis comme toutes celles et ceux nés en 1945, un enfant de la guerre, et plus, précisément, puisque je suis né à Paris, un enfant qui a dû sa naissance au Paris de l’Occupation. Les personnes qui ont vécu dans ce Paris-là ont voulu très vite l’oublier, ou bien ne se souvenir que de détails quotidiens, de ceux qui donnaient l’illusion qu’après tout, la vie de chaque jour n’avait pas été si différente de celle qu’ils menaient en temps normal. Un mauvais rêve et aussi un vague remords d’avoir été en quelque sorte des survivants. Et lorsque leurs enfants les interrogeaient plus tard sur cette période et sur ce Paris-là, leurs réponses étaient évasives. Ou bien ils gardaient le silence comme s’ils voulaient rayer de leur mémoire ces années sombres et nous cacher quelque chose. Mais devant les silences de nos parents, nous avons tout deviné, comme si nous l’avions vécu[6]. »

Dans sa dérive déambulatoire, ses souvenirs endormis et son obsession topographique, Modiano oppose souvent les deux rives de Seine, frontière entre deux univers reliés par le mince pont des Arts.

« À vingt ans, déclare-t-il en 1996, j’éprouvais un soulagement quand je passais de la Rive gauche à la Rive droite de la Seine, en traversant le pont des Arts. Je me retournais une dernière fois pour voir briller, au-dessus de la coupole de l’Institut, l’étoile du Nord. Tous les quartiers de la Rive gauche n’étaient que la province de Paris. Dès que j’avais abordé la Rive droite, l’air me semblait plus léger. Je me demande aujourd’hui ce que je fuyais en traversant le pont des Arts. Peut-être le quartier que j’avais connu avec mon frère et qui, sans lui, n’était plus le même[7]. »

La Rive gauche est celle du quai Conti, de la mère, de l’enfance malmenée, des parents séparés, de la mort de son frère Rudy. La Rive droite est celle du père, des années noires de l’Occupation. Les deux rives comportent leur part d’adversité.

Grand maitre des illusions et des enquêtes inabouties, géomètre expert, Modiano fait de Paris un immense jeu de piste spatial et temporel : « Pour ceux qui y sont nés et y ont vécu, à mesure que les années passent, chaque quartier, chaque rue d’une ville, évoque un souvenir, une rencontre, un chagrin, un moment de bonheur. Et souvent la même rue est liée pour vous à des souvenirs successifs, si bien que grâce à la topographie d’une ville, c’est toute votre vie qui vous revient à la mémoire par couches successives, comme si vous pouviez déchiffrer les écritures superposées d’un palimpseste[8]. »

Le Paris de Modiano est le Paris de l’absence. Si le nom des rues est omniprésent, ce n’est qu’un trompe-l’œil. Derrière les façades, il n’y a que du vide.

Vivre, écrit Perec dans Espèces d’espaces, c’est passer d’un espace à un autre en essayant de ne pas se cogner. Ainsi pratique Modiano, arpenteur inlassable de sa propre mémoire et d’un Paris enfui. Un Paris qu’il a bien connu dans les années 60 et dont il a l’impression « d’avoir oublié d’éteindre la lumière. » Et sous son talon frappant le pavé, « les souvenirs jaillissent en gerbes d’étincelles ».

 

 

[1] https://www.la-croix.com/Culture/Livres-Idees/Livres/Patrick-Modiano-dans-le-Paris-des-brumes-_NG_-2007-10-03-526693

[2] Raphael Sorin, Libération, 29 octobre 2007.

[3] Entretien avec Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur, 27 septembre 2007.

[4] Entretien avec Marianne Payot, Delphine Peras, « Je suis devenu comme un bruit de fond », L’Express, 04/03/2010

 

[5] Ibid.

[6] Discours à l’Académie suédoise, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2015, également disponible sur : http://www.lemonde.fr/prix-nobel/article/2014/12/07/verbatim-le-discours-de-reception-du-prix-nobel-de-patrick-modiano_4536162_1772031.html

[7] Les Inrockuptibles, n° 40, 17 au 23 janvier 1996

[8]Ibid.