De la Rose rouge au Bateau ivre

La critique d’Arnold Bilusière

« Aux éditions l’Archipel, ce merveilleux livre de Gilles Schlesser, fils de l’un des quatre fondateurs de l’Ecluse, constitue un complément incontournable à l’émission « Il est minuit, Paris s’éveille » passée récemment sur Arte, qui semble avoir connu un succès mérité, à en juger par les très nombreux commentaires positifs sur le site de la chaîne.

Gros pavé de presque 700 pages, ce livre se lit avec infiniment de plaisir, et toujours un brin de nostalgie pour ceux qui, comme moi, ont connu cette brillante époque des cabarets de la Rive Gauche. L’auteur y déroule non seulement l’histoire de la chanson et des cabarets de la Rive Gauche, mais aussi celle de la rive droite avec les cabarets montmartrois, ceux plus huppés du 8è ou du quartier de l’Opéra, sans oublier quelques incursions historiques indispensables, dans la première moitié du XXe siècle.

On retrouve l’histoire de la naissance des cabarets dans l’immédiat après-guerre, puis de leur activité très importante dans les années cinquante, jusqu’à leur chute vers 1974 (l’Ecluse), programmée à partir de l’apparition du yéyé en 1961, de l’importance grandissante de la télévision, du showbiz, des taxes et charges sociales, et de l’industrie du disque. La chronologie en est établie avec minutie, et l’auteur, outre sa parfaite connaissance d’un milieu qu’il a beaucoup fréquenté, a fait appel à une documentation abondante et précise.

Cela nous vaut en particulier des anecdotes croustillantes sur Brassens, un des seuls grands chanteurs à ne pas avoir été admis à chanter à l’Ecluse, sur Leo Ferré qui règle ses comptes avec certains tenanciers par chanson interposée, sur celui que Brassens appelait « l’abbé Brel », sur les galères de Barbara ; on y découvre ou redécouvre aussi d’immenses talents qui auraient mérité un meilleur sort (Christine Sèvres, Gribouille, Pia Colombo, Suc et Serre, etc.), que l’on peut du reste entendre sur YouTube, comme Gribouille, prématurément disparue à 27 ans, un talent exceptionnel, aux intonations dignes de celles d’un Jacques Brel.

En fin d’ouvrage, 130 pages d’annexes avec un grand nombre d’index extrêmement précieux, ne serait-ce par exemple que pour pouvoir localiser tel ou tel cabaret, ou pour savoir où se produisait tel artiste telle ou telle année, ou encore pour trouver un résumé biographique de chaque artiste. Il manque juste un plan de Paris afin de localiser chacun de ces cabarets, et de prendre la mesure de la galère que vivaient certains artistes qui se produisaient dans six cabarets certains soirs pour pouvoir gagner de quoi vivre ou tout simplement… survivre.