Chez les Roms, le Paramitchi est un récit légendaire à mi-chemin entre le conte et l’histoire vraie. La narration commence toujours par “Sas pe ke kaj nas pe” (il était une fois, mais ce n’est pas certain), ce qui laisse la porte ouverte à toutes les hypothèses. Il était donc une fois, mais ce n’est pas certain, un homme partant faire un tour, scrutant les arbres et les êtres à la recherche de patrins, ce langage des signes permettant aux Roms de trouver leur chemin.

 

Le premier chapitre ?

1

Il serait assez simple de comprendre pourquoi Romãn est ce qu’il est. Sans doute suffirait-il de demander fermement mais courtoisement des comptes au hasard. De démêler l’écheveau des fausses coïncidences. D’interroger ce vent qui souffle vers le sud, un jour de juin. Mais si l’on savait, au fond, que saurait-on ?

C’était un jour comme les autres. Pas comme les autres jours. Comme les jours où les autres entrent dans votre vie par une porte dérobée, où tout peut survenir, au détour de petits riens.

Romãn sortit du marché Vernaison et se dirigea nonchalamment vers le marché Malik afin de rendre visite au vieux Max. Comme chaque jour, il remercia le jour de succéder à la nuit et tenta de reconstituer son rêve. Vers quatre heures du matin, il s’était réveillé trempé de sueur.  Pourquoi les arbres et les enfants avaient-ils fait alliance ? Quel présage se cachait derrière ce curieux pacte ? Et que faisait-il, lui, dans ce village, avec un violon ?

Les Puces de Clignancourt brillaient comme un sou neuf, samedi fraîchement repeint, ciel bleu de Prusse et frites jaune citron, effluves de merguez, accords de guitare et  lignes de la main. Il s’arrêta devant un mannequin revêtu d’une robe noire datant probablement de Napoléon III. Robe de deuil, robe de bal ? Il tenta de deviner le cheminement de ce bout de chiffon échappé d’une malle, dans une cave ou un grenier. Qui l’avait porté pour la première fois, à quelle occasion ? Était-ce dans une soirée bourgeoise du quartier Wagram, un bal à Orléans dans les jardins du sous-préfet ou dans une maison close du vieux Lyon ? Il entrevit une jeune femme brune, sourire triste, peau laiteuse, dont le strict chignon faisait ressortir la gracilité du cou. Qu’était-elle devenue ? Avait-elle eu des enfants, des petits-enfants, d’arrière-petits-enfants ? Il se concentra, mais rien ne vint. Il s’attarda alors sur une série de rasoirs soigneusement rangés à côté de leurs étuis, cuir, carton, bakélite ou fer blanc, comme ce superbe Barbu fabriqué par la Manufacture de Saint-Étienne. Il remarqua également un petit Laurel doré, le même – lui sembla-t-il – qu’utilisait Cary Grant dans La Mort aux trousses, dans les toilettes de la gare. De stand en stand et d’objet en objet, il parvint à la hauteur du gourbi livresque. Le vieux Max était juif, rescapé à six ans du block des enfants 66 au camp de Buchenwald. Il tenait depuis des lustres un étal de livres dédiés aux zonards de la pensée tordue, adossé au périphérique. On y trouvait surtout de la petite histoire, Moyen âge et Révolution, quelques plaquettes de poèmes sous cellophane jaunie et tout ce que Paris a pu accoucher d’écrits ésotériques, sectes des catacombes, chevaliers de la Maube, Apaches de la Bastille, Juifs errants du Marais, Nostradamus, Comte de Saint-Germain, Flamel et associés. Romãn lui souhaita le bon  jour et le complimenta sur sa bonne mine. Le vieux grommela, tendit la main. Romãn était un client fidèle mais difficile, aux goûts insondables et aux questionnements métaphysiques parfois déroutants.

– Salut, petit. Toujours en quête ?

– Toujours. J’ai rêvé que les enfants faisaient alliance avec les arbres. Et qu’un jour, sans raison, tous refusaient de grandir.

– Bonne idée, dit le vieux. Mais coup dur pour la retraite des bûcherons. En attendant que ça repousse, qu’est-ce qu’il aimerait lire ?

– Pas lire, Max, comprendre.

– Qu’est-ce qu’il aimerait comprendre, aujourd’hui ?

– J’aimerais comprendre pourquoi ce type Ézéchiel a déclaré : “Je disperserai les Égyptiens parmi les nations”.

Max grommela dans un idiome connu de lui seul. L’obstination de Romãn à vouloir rattacher l’origine des Gitans à la vallée du Nil l’énervait au plus haut point.

– Tu n’y es pas, petit. Laisse la Bible tranquille. Si cela t’intéresse vraiment, cherche plutôt du côté de l’Indus, c’est le point de départ de toute ta diaspora. Après, c’est plus compliqué. Cela se barre dans tous les sens, au nord, au sud, partout et nulle part. Tu pourrais investiguer à Sisteron, c’est là qu’ils sont apparus en France, venant d’Italie, vers 1420.

– Peut-être, poursuivit Romãn, mais il l’a dit.

– Et alors ? Tu te sens dispersé parmi les nations ?

– Parfois. Pas vraiment dispersé, mais absent, comme si je n’existais pas.

Max le prit par l’épaule. Il éprouvait  pour Romãn la tendresse d’une mère maquerelle présidant aux premiers ébats d’un adolescent.

– Écoute, fiston, si cela peut te rassurer, tu n’es pas le seul. Nous sommes tous dispersés parmi les nations. Juifs, Gitans, Manouches, Indiens, Palestiniens. Des personnes déplacées qui recherchent leur terre. C’est tombé sur nous, c’est tout. Et cesse d’empiler les points d’interrogation, cela empêche de penser. Les bonnes questions n’ont pas besoin de réponse.

Un visage radieux émergea d’un lot de vieux cartons.

– Salut, M’sieur Romãn !

Yassir était l’assistant du vieux Max. Les mauvaises langues prétendaient qu’ils vivaient en couple dans un petit pavillon de Fontenay-sous-Bois, avec onze chats et trois moutons. Yassir s’évertuait à ranger les bouquins dans un ordre savant, en tirant soigneusement la langue.

– C’est quoi, ça ? demanda Romãn.

Le livre était entouré de trois épaisseurs de cellophane desséchée. Yassim le lui présenta délicatement, entre le pouce et le médium, comme s’il s’agissait d’un loukoum millénaire importé de Kabylie par avion spécial.

– Contes et Discours d’Eutrapel, de Noël du Fail. Édition originale de 1597. Si tu veux connaître les lieux de rendez-vous des adeptes hermétiques de Nicolas Flamel, c’est comme un plan du métro, avec toutes les correspondances.

Romãn secoua la tête. Rencontrer les copains de Nicolas Flamel ne l’intéressait absolument pas, il avait par ailleurs suffisamment de problèmes avec ses propres schémas souterrains.

– Il fait combien ? demanda-t-il par curiosité.

Yassim rechercha le prix dans un gros cahier à spirale.

– Trois cents francs. Je peux descendre à deux cent cinquante, mais pas un liard de moins. Crois-moi, c’est donné.

Romãn fit la moue. Il lui restait trois cents euros pour finir le mois. Par pure gentillesse, il acheta un petit recueil de poèmes de Richepin, en format 8 x 12, à un euro.

– Tu viens déjeuner avec moi ? demanda Max. Sauté de veau basilic chez Louisette, c’est le Juif qui régale.

– Non merci. Il faut que j’aille faire un tour

– Comme tu veux. Et la musique, comment ça va ?

– Mal. J’en ai marre de faire la nuit.

– Laisse tomber ton bunker, tu es fait pour la lumière. Tu ne veux vraiment pas déjeuner avec moi ?

– Non, j’ai envie de marcher.

– Si tu changes d’avis, tu sais où me trouver. Tchévao, romano !

Romãn lui adressa un petit signe de tête et mit le Richepin dans sa poche. Il se dirigea lentement vers le marché aux voleurs, tandis que Max et son assistant s’engueulaient copieusement, l’un en hébreu, l’autre en arabe : Yassim se trompait systématiquement entre les euros et les francs.

Romãn longea le périphérique, en direction de Saint-Ouen. Vieilles cafetières, chaussures dépareillées, fourchettes édentées, montres sans aiguilles, c’était un ramassis de destins brisés dont il tentait de reconstituer les splendeurs passées. Une main se posa sur son bras.

– Hé, l’ami, on tente sa chance ?

Sur une valise en carton bouilli, l’homme avait déposé les trois cartes magiques.

– Roi de pique, c’est perdu, roi de trèfle, c’est perdu, dame de cœur c’est gagné. Où est la dame de cœur ?

Le baron de service misa vingt euros sur la carte du milieu. Romãn suivit les cartes des yeux. Gagné. Le baron empocha quarante euros, quelques parieurs téméraires s’approchèrent. Romãn haussa les épaules et poursuivit sa balade. Pour trente centimes, il acheta un exemplaire déchiré de L’Humanité daté de 1921. Une démonstration devant l’ambassade américaine était prévue dimanche, quinze heure trente précises, au Trocadéro, afin de soutenir Sacco et Vanzetti. Il pensa s’y rendre, puis se souvint qu’il avait rendez-vous. Il obliqua à gauche, jeta un coup d’œil sur les vestes de jeans puis rebroussa chemin. Au Petit Bock, une table se libérait en bordure de l’allée. Romãn s’installa, tourna la chaise pour profiter du soleil. À la table voisine, une  femme aux yeux protégés par une énorme paire de lunettes solaires était plongée dans une revue d’architecture. Romãn la détailla. Une belle fanée. Large chapeau, seins généreux, peu maquillée, la cinquantaine appétissante, parfum puissant mais élégant. Un garçon désinvolte vint prendre la commande. Belle Fanée commanda un café, Romãn suivit son exemple.

– Et deux cafés, deux !

– Laissez-moi vous l’offrir, proposa Romãn en approchant sa chaise. Et vous raconter un rêve.

Elle ôta ses lunettes, le considéra froidement.

– On se connaît ?

– Non, mais on aurait pu.  Le destin, vous savez, est parfois un peu encombré, il n’a pas toujours le temps.

– Inédit, le coup du rêve. Vous le faites souvent pour aborder les femmes ?

– Surtout à l’aube, avant le réveil. Toujours en noir et blanc. Une histoire de duel au couteau dans un champ du Loiret, à cause d’une embrouille avec les Hongrois.

Belle Fanée se pencha vers lui, ce qui ouvrit largement son décolleté. Le nez était parfait. Les seins aussi, mais il douta qu’ils fussent totalement naturels.

– Vous êtes d’ici ? demanda-t-elle. Je veux dire, pucier, forain, marchand, comment dit-on ?

Romãn secoua la tête. Pas vraiment. Il était d’ailleurs mais ne savait pas d’où. De Sisteron, peut-être.

– Et deux cafés pour les amoureux, deux !

Le garçon déposa les deux tasses sur l’imitation marbre et coinça l’addition sous une soucoupe blanche tout en sifflotant un truc langoureux.

– Ne soyez pas pingre, déclara la femme en levant la tête, apportez-moi du sucre dans un sucrier et non ces bâtonnets de poudre misérables.

Le serveur cessa de siffloter.

– C’est celui d’hier ?

Délaissant le garçon, elle s’était retournée et désignait du doigt le numéro de L’Humanité.

– Presque, répondit Romãn. J’aime bien prendre connaissance des nouvelles du monde avec un peu de distance, cela permet de faire le tri entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas. Que faites-vous ce soir ? Nous pourrions pique-niquer dans les jardins du Palais Royal, près de la fontaine. Je vous raconterais l’histoire des Bnei Menashe, les descendants d’une des dix tribus perdues d’Israël, qui ont traversé l’Iran et l’Afghanistan avant de s’établir aux Indes.

– Volontiers. Mais pas ce soir, j’ai des engagements.

– Dommage, duchesse, c’est une belle histoire. Et moi, je dois partir demain.

Ils se turent. Un ange passa, visiblement préoccupé, dévisagea un à un les clients installés en terrasse puis disparut en se fondant dans le flot montant des promeneurs du samedi.

– Pas duchesse, dit-elle. Comtesse. Enfin, j’étais. Dans une autre vie.

– J’aime bien les autres vies.

– Pas moi. Et cessez de rêver.

Elle attrapa son sac, posa un billet de cinq euros sur la table et appela le garçon.

– Combien vous dois-je ? demanda-t-elle.

– Un euro cinquante. Sans le service.

– Quel service ?

– Celui que vous voulez.

– Eh bien, dit-elle, j’aimerais savoir comment s’appelle l’air que vous sifflotiez  tout à l’heure.

Le garçon glissa le billet dans sa poche.

Nuages, répondit dit-il. Nuages, les merveilleux nuages…

– C’est de qui ?

– Baudelaire.

Belle Fanée sembla perplexe. Ses sourcils indiquèrent qu’elle doutait fortement que Baudelaire fût compositeur de jazz. Le garçon lui rendit la monnaie et s’éloigna en sifflotant à nouveau. La femme enleva son chapeau, ferma les yeux, renversa son visage vers le soleil.

– C’est beau, Nuages, murmura-t-elle.

Romãn hocha la tête.

– C’était, dit-il, vers deux heures du matin. Django pénètre au Bœuf sur le toit, complètement sonné. Il vient de perdre une fortune au chemin de fer dans un clandé. Je crois qu’il y avait son frère Joseph, son cousin Eugène Vees, ainsi que Pierre Fouad. Django commande du champagne et regarde la scène d’un air maussade. L’orchestre de Jo Bouillon a quitté les lieux, mais une guitare est restée sur une chaise. Django se lève, saisit l’instrument et se met à improviser. Seul, devant les trois autres ébahis. C’est ainsi qu’au Bœuf, lors d’une nuit de tristesse et d’infortune au jeu, est né Nuages.

Belle Fanée abaissa ses lunettes sur le bout de son nez. Elle se pencha vers lui, à le toucher.

– Django, je l’emmerde, dit-elle. Je m’appelle Cléo, j’ai cinquante-huit ans, une fille de vingt-quatre ans qui ne veut plus me voir. J’ai une vie de merde, j’ai tout consumé, tout brûlé. J’ai tout donné aux hommes, et des mecs comme toi, j’en ai croqué des centaines en trente ans. Pour le plaisir. Ou plutôt, pour leur plaisir. Aujourd’hui, c’est pour de l’argent. C’est ça, ma vie, celle qui me reste. Si cela te dit, c’est deux cents euros la nuit. Chez moi. Dans la bouche, par devant, par derrière, tout ce que tu voudras. Et pendant ce temps-là, tu pourras me raconter toutes les histoires que tu veux, le tragique destin des tribus d’Israël ou les derniers jours d’Itzhak Rabin…

Elle remit ses lunettes comme on ferme un rideau. Romãn détailla à nouveau le visage. Apaisé, éclairé par une sorte de sourire intérieur.

– Deux cents euros, c’est beaucoup d’argent…

Elle lui prit la main.

– Tu peux m’avoir pour cent cinquante. Ou même cent. Tiens, je te fais une fleur. C’est le divin Marquis qui paie. Demain soir, on passe la nuit ensemble, pour le plaisir, comme avant…

– Non merci, répondit Romãn. Ne le prenez pas mal, mais je fais abstinence depuis quelques mois. Une sorte de régime.

Elle retira sa main.

– T’as peur de la charité, c’est cela ? Je te fais pitié ?

– Non. Vous êtes très belle mais ce n’est pas mon truc. Et il faut que je parte demain au plus tard, que j’aille faire un tour, c’est très important, cela n’a strictement rien à voir avec vous.

Une larme perla.

– Je suis trop vieille. C’est cela ?

Romãn déploya lentement sa grande carcasse, contempla le ciel. Les merveilleux nuages jouaient à saute-mouton au-dessus de Saint-Ouen, à la queue leu leu, les plus petits devant et les plus forts derrière, comme une famille de hérissons. D’après le sens du vent, ils se dirigeaient vers la Défense. Il se pencha, déposa un euro cinquante sur la table.

– J’y vais. Quand vous entendrez le violon de Grappelli, pensez à moi.

– C’est cela. Salut, petit con.

– On se reverra. On se revoit toujours, vous savez…

– Allez, barre-toi !

Romãn hocha la tête et se mit en route pour rejoindre la porte de Clignancourt. Belle femme. Triste état. Il passa sous le périphérique, jeta un coup d’œil aux voitures d’occasion, hésita à prendre le métro. En marchant bien, il ne lui faudrait pas plus d’un quart d’heure pour rejoindre Barbès. Il parcourut à longues enjambées le boulevard Ornano, bifurqua sur la droite dans la rue Hermel. Devant la mairie, à quelques mètres du poste de police, une vieille femme en haillons portant un fichu rouge lui proposa l’avenir. Romãn secoua la tête. L’avenir ne l’intéressait pas. Pas plus que le passé. Devant son insistance, il lui donna un euro et son exemplaire de L’Humanité ; puis, l’esprit léger, il attaqua la colline qui monte vers Montmartre, tel un violon manouche entraînant en swinguant deux guitares bondissantes dans un Ashok Chakra.