Qu’est devenue Pierrette d’Orient ?

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Robert Doisneau – Les Bouchers mélomanes, 1953

Doisneau, Izis, Ronis… Les photos de rue ont cela de terrifiant qu’ils immortalisent des inconnus. Ils les figent, – dans nos mémoires et dans nos cœurs – , à jamais proches mais pourtant inaccessibles. « J’ai réussi, déclarait Doisneau, 300 photos dans ma vie, au centième de seconde ; ça fait trois secondes en cinquante ans ». Oui, mais des secondes qui contiennent tout l’humanité

J’ai toujours été fasciné par l’accordéoniste que l’on distingue sur les photos de Doisneau, cette accordéoniste qu’il suivit en 1953 du canal Saint-Martin à la porte de la Villette en passant par les Halles. On l’appelait Pierrette d’Orient et elle chantait avec madame Lulu. J’ai longtemps cherché des informations la concernant. En vain. Qu’est-elle devenue, cette jolie accordéoniste qui interprétait Tu ne peux pas t’figurer comme je t’aime, chanson de Misraki, créée par Suzy Delair en 1950 ? Imaginons qu’elle soit âgée de 25 ans en 1953, elle serait née en 1928, elle aurait donc 89 ans. Est-elle toujours vivante ?

La seule autre trace sur Internet de Pierrette d’Orient est une chanson éponyme inspirée de Baudelaire que l’on doit au groupe Ataraxia. « Laisse-moi respirer longtemps / l’odeur de ta chevelure / y plonger tout mon visage / et l’agiter pour secouer des souvenirs / dans l’air. / Si tu pouvais savoir / tout ce que je vois ! / tout ce que je sens ! / Pierrette d’Orient… / Pierrette d’Orient… »Mais est-ce la même ? Mystère encore.

 

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Robert Doisneau, la balade de Pierrette d’Orient, 1953

Cette photo nous entraine sur les traces de Robert Giraud (1921-1997), le copain de Doisneau, lequel choisit au début des années cinquante de photographier le monde de la nuit et de la cloche parisienne. Les deux hommes (« la paire de Robert » !) se sont rencontrés en 1947, ils trainent dans les quartiers des Halles de la Maub’ ou de Mouffetard que Giraud connaît comme sa poche. À l’époque, SDF n’existait pas. On disait les clochards. Robert Giraud les appelait « le peuple des berges », « le monde guenilleux » ou « l’armée des couche-dehors ». Il « jactait » leur langue, connaissait tout de leurs combines de subsistance. (Pour Détective, en 1956, il brossera en neuf épisodes une enquête sur les 25 000 « manchards » de la capitale).

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Robert Doisneau et Robert Giraud, photo Colagrossi

La rue n’avait aucun secret pour lui et il fit connaitre à son copain photographe toutes les grandes figures de la nuit et de la rue : Richardot le tatoué, Olga et Titine, La Lune, Robespierre, le Chat borgne et le roi de la cloche, l’Amiral, qui parlait huit langues et ressemblait à Victor Hugo.

Jusqu’en 1960, Robert Giraud habita rue Visconti, au 5. Dans son livre le plus connu, Le Vin des rues, il évoque sa masure : « Pont-Neuf, quai du Louvre, Pont-des-Arts, rue de Seine, rue Visconti, terminus, l’escalier sombre et si étroit, si étroit qu’il fallait se mettre de profil pour passer. La porte poussée, il n’y avait plus qu’à se jeter sur le lit de camp, acheté à rabais aux surplus américains de Clignancourt et dormir. Dormir, encore une drôle de combine, à l’heure où les autres se lèvent. »

Jean-Paul Clébert, dans son Paris Insolite, évoque également la rue Visconti  : « [Je] grimpai vers le copain Bob Giraud, ci-devant bouquiniste sur le quai Voltaire et le plus malin connaisseur du fantastique social parisien… […] Ma visite n’était jamais désintéressée, car en dehors du litre de rouge disponible à tout instant sur la table, j’étais sûr de glaner quelques tuyaux inédits sur la vie secrète des quartiers de la rive gauche, de contempler la plus belle collection de documents, livres, articles, cartes postales, photos sur le Paris populaire, d’écouter les dernières histoires relatives à nos relations communes, biffins, clochards et personnages extraordinaires qui peuplent les berges du fleuve. »

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Robert Giraud (à gauche) en  discussion avec le clochard Pierrot la lune. © blog d’Olivier Bailly.

Robert Giraud a un second domicile : chez Fraysse, au 21 rue de Seine, le café-tabac tout en longueur fréquenté par Jacques Prévert, Jean-Paul Clébert, Albert Vidalie, Guy Breton, Pierre Mérindol, Maurice Baquet, Robert Doisneau… Dans À l’imparfait de l’objectif, ce dernier raconte : « J’étais assuré d’y retrouver, toujours à sa place, l’ami Giraud. Matou en semelles de crêpe, il attendait là, pour démarrer, l’heure où les honnêtes gens se glissent dans les draps. Appuyé au comptoir, il racontait, pour une poignée de chers auditeurs, les rencontres de ses nuits des Halles, de Maubert ou de Mouffetard. Il racontait si bien qu’Albert Fraysse, en Aveyronnais économe, était écœuré par ce gâchis. Un soir, n’y tenant plus : « Nom de Dieu, Bob, c’est toi qui dois écrire. Viens dans la cuisine, j’ai à te parler ». C’est ainsi que notre Bob, expédié par les soins du bon Albert dans l’île de Bréhat, a fini par pondre Le Vin des rues.

Le titre avait été trouvé par Jacques Prévert qui, le premier, avait eu le manuscrit en main, manuscrit sans ratures : le temps de décantation avait été suffisamment long pour permettre un travail propre. La sortie du livre fut l’occasion d’une fête de l’amitié avec, au centre, un papa Fraysse rayonnant. »

 

Robert Giraud travailla longtemps pour Romi, l’antiquaire-galeriste du 15 de la rue de Seine. Une canaille et un génie. J’aurai l’occasion de lui consacrer prochainement un article.

Robert Giraud a fait l’objet d’un livre d’Olivier Bailly, chez Stock : Pour en savoir plus

 

Le Château Tremblant de Jacques Prévert

images (3).jpg  Ce fut un café-hôtel au nom étrange. Au Château tremblant, quai de la Marne, dans le 19e arrondissement. Un bistrot délabré, dont les murs tremblaient au passage des trains, à cause du pont métallique mitoyen surnommé « le pont craqueur ». Le pont craquait ; et l’hôtel tremblait.  En 1928, les deux frères Prévert et le « troisième frère », Marcel Duhamel, tournent un documentaire : Souvenirs de Paris, film muet en 35 mm, 39 minutes, images de Man Ray et Jacques-André Boiffard. La caméra suit des femmes dans les quartiers de l’Opéra, des Champs-Élysées, sur le quai d’Austerlitz et vers le canal de l’Ourcq. On y aperçoit le pont de Crimée et le fameux hôtel-bistrot, Au Château tremblant, qui inspirera à Prévert un poème, Intempéries, dans lequel un ramoneur a perdu sa marmotte, emportée par le vent du nord. Il boit. « Et le vin du Château-Tremblant monte à la tête du rêveur et lui ramone les idées ».

Prévert s’en souviendra pour Jenny, premier long métrage de Carné, dont il co-signe les dialogues en 1936. Dans Jenny, la scène du canal de l’Ourcq se situe au milieu du film. Albert Préjean sauve une jeune fille qui se fait « embêter » par un monsieur « très bien » (joué par Robert Le Vigan) et qui l’emmène en voiture sur les bords du canal. Ils empruntent le pont craqueur, passent devant le Château tremblant, poursuivent jusqu’au bar « Au Rendez-vous de la marine ».

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Curiosité : Prévert, adaptateur et dialoguiste, toujours soucieux de caser ses copains, parvient à faire engager le tout jeune Mouloudji, treize ans et demi, qui interprète Cosy Corner[1] accompagné par l’accordéon d’Émile Prud’homme, l’accordéoniste de Piaf. Autre curiosité : si le Château tremblant a disparu, le Rendez-vous de la marine est toujours là, sous ce même nom. Et sur les murs, d’innombrables photos parmi lesquelles Montand ou Michel Simon, hommages à l’âge d’Or du Cinéma français. Je ne sais pas si l’on voit la photo de Jenny.

Regardez la photo ci-dessous, datant des années trente, à côté de la situation d’aujourd’hui. Ce n’est pas le canal Saint-Martin, comme le dit la légende, mais le canal de l’Ourcq. Et n’est-ce pas Le Château tremblant, ce bâtiment blanc, dans l’axe du réverbère, le long du pont de la Petite Ceinture ?

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Intempéries (Féerie) est un extrait du recueil La Pluie et le beau temps. Quant à la biographie de Mouloudji, si elle vous intéresse, n’hésitez pas :

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[1] « Oh vous qui connaissez l’Angleterre / vous n’avez pas connu Cosy Corner / Cosy Cozy / Un soir derrière une palissade / un soir d’été… »

 

Chez Sartre et sa maman, 42 rue Bonaparte

42 rue Bonaparte.jpgNous parlions l’autre jour de la rue Bonaparte. La boutique de Madeleine Castaing, le bistrot L’Escale, Armand Fèvre, le dragon bonapartiste… Remontons d’une centaine de mètres vers Saint-Germain-des-Prés, arrêtons-nous devant le 42. Je me suis toujours demandé ce qu’on pouvait ressentir en habitant l’appartement naguère occupé par une célébrité littéraire comme Sartre. Qu’éprouve-t-on, dans un tel endroit ? Est-on intimidé ? (Au début). Se sent-on immédiatement plus intelligent ? Pose-t-on L’Être et le néant sur l’étagère des toilettes ? Chantonne-t-on Dans la rue des Blancs-Manteaux en prenant sa douche ?

Mortel Tabou.png          J’ai, dans Mortel Tabou, largement mis en scène Jean-Paul Sartre et son parlé imagé. Continuons. Nous sommes en 1945, Madame Mancy, mère de Sartre, distinguée veuve sexagénaire, vient d’hériter de son mari, Joseph Mancy.

Mme Mancy : « Mon Poulou, achetons un appartement et vivons ensemble ». Jean-Paul Sartre : « Quelle bonne idée ! Ils commencent tous à m’emmerder ! »

Il est de fait que l’écrivain est fatigué d’être sans cesse importuné lorsqu’il écrit au Flore ou aux Deux Magots. Il a jusqu’ici vécu à l’hôtel, le dernier étant La Louisiane, mais ce n’est plus tout à fait de son âge. (Il est né en 1905)

images (13).jpgEn septembre 1946, en rentrant d’Italie, Sartre s’installe donc avec sa mère[1] au quatrième étage du 42 rue Bonaparte, immeuble d’angle, dans un appartement meublé en faux Louis XVI. Rideaux de dentelle et odeur d’encaustique. Sartre occupe une chambre-bureau comportant deux chaises, un fauteuil en cuir et un canapé-lit. Chambre de dimension modeste, mais vue plongeante sur l’église et les Deux Magots. Dans le salon, madame Mancy a installé un piano sur lequel mère et fils jouent à quatre mains. (Sartre est bon pianiste, il sait déchiffrer et a même composé une sonate). Et puis, il y a Eugénie, une « bonne » aux petits soins pour l’écrivain. Eugénie, qu’un photographe indélicat a pris pour la mère du philosophe et dont le portrait s’est étalé dans Samedi soir.

Sartre va habiter au 42 avec sa mère pendant douze ans, jusqu’aux attentats organisés par l’OAS, le premier, en juillet 1961, le second, en janvier 1962. À la suite de ce dernier, le philosophe déménagera et retournera à Montparnasse, boulevard Raspail. A la mort de sa mère, en 1969, il revendra l’appartement de la rue Bonaparte.

Question existentielle : un tel appartement est-il loué ou vendu plus cher que celui, par exemple, du troisième étage ?

– Moi : « C’est un peu cher… » L’agent immobilier : « Mais, Monsieur, c’était l’appartement de Jean-Paul Sartre ! Ça n’a pas de prix ! [2]»

[1] Selon John Gerassi, c’est Jean-Paul Sartre qui aurait acheté l’appartement. (Entretiens avec Sartre, Grasset 2011).
[2] Prix moyen à ce jour du m2 dans le quartier : 20 500 €

Le Grenier des Grands-Augustins

 

images (9).jpgLe réalisateur Carlos Saura l’a qualifié de « lieu le plus emblématique de la capitale ». Et pour cause. Le 7 rue des Grands-Augustins aura abrité dans les années trente les premiers travaux de mime de Jean-Louis Barrault, les répétitions du groupe Octobre de Jacques Prévert, les réunions du groupe Contre-attaque de Breton-Bataille et l’atelier de Picasso qui y peignit Guernica. Sans compter son héritage balzacien : c’est en effet à cette même adresse, dans ce même grenier qu’Honoré de Balzac situe l’action de sa nouvelle : Le Chef d’œuvre inconnu.

L’ancien hôtel d’Hercule

Les hôtels des n° 5 et n° 7 rue des Grands Augustins ont une origine commune : ils appartiennent tous deux à l’ancien hôtel d’Hercule, un des plus vastes hôtels parisiens sous la Renaissance, qui fut plus tard englobé dans l’hôtel de Savoie-Nemours. Lorsque la duchesse de Savoie divisa celui-ci en 1670, les numéros 5 et 7, habités par les Carignan, branche de la maison de Savoie, devint la propriété d’une demoiselle de Bretteville qui les fit refaire. Le n° 5 prendra le nom d’hôtel de Conflans-Carignan, l’hôtel du n° 7 prenant le nom d’hôtel Brière de Breteville.

Le « Grenier Barrault »

images (10).jpgDans une grande cour bosselée de vieux pavés, le superbe hôtel particulier Brière de Breteville, au 7 rue des Grands-Augustins, comporte un rez-de-chaussée surélevé auquel on accède par quelques marches, rez-de-chaussée occupé par le Syndicat des huissiers. C’est au dernier étage, en 1934, que s’installe Jean-Louis Barrault. Le grenier est immense. Une première pièce de quatorze mètres sur huit sert d’atelier de travail et de lieu de représentation. (Ce sera l’atelier de Picasso). La deuxième, quinze mètres sur quatre, sert de dortoir, de salle à manger, de fourre-tout. Une étiquette sur le lavabo stipule : « Le lavabo doit rester bo ». La troisième pièce de huit mètres sur quatre est réservée à l’usage personnel de Barrault, mais il lui arrive souvent de trouver quelqu’un dans son lit. Cet espace total de deux cents mètres carrés est la république des copains et le lundi, un immense pique-nique réunit périodiquement cinquante à soixante personnes. Chaque jour, le grenier vrombit d’élans créatifs : Barrault improvise du mime sur Ionisation de Varèse, Gilles Margaritis, ancien élève de Jacques Copeau, s’exerce sur son numéro de Chesterfolies, Sylvain Itkine répète Parsiphae de Montherlant et Ubu enchaîné de Jarry…

Youki Desnos, dans ses Confidences, évoque le fameux grenier : « Ce grenier des Grands Augustins, ainsi l’avait baptisé Jean-Louis, fut véritablement une ruche, une école, jaillie spontanément de l’enthousiasme même des camarades de Barrault, lesquels, au début, étaient venus là pour y trouver un toit, mais pas du tout pour y travailler.

Dans ses Souvenirs pour Demain, Barrault évoque son passage rue des Grands-Augustins : « Je fondai une compagnie : le Grenier des Augustins. Jean Dasté, au début, s’y était associé, il reprit vite sa liberté ; il eut raison car j’étais loin d’être mûr. Il me fallait encore beaucoup vivre. […] Au Grenier, la porte n’était jamais fermée, venait y habiter qui voulait. […] Joseph Kosma, compositeur tzigane, nous écrivait de merveilleuses chansons sur des poèmes de Prévert. Nous cherchions un enfant. Itkine m’en indique un qui traîne dans un quartier populaire de Paris, il doit avoir dans les huit ans, ne craint que deux espèces d’animaux : les flics et les chiens. Ce petit s’appelait Mouloudji »

 Le groupe Octobre et le petit Mouloudji

images (11)Au printemps 1935, le Groupe Octobre – groupe théâtral ouvrier mené par Prévert – s’installe dans le « Grenier Barrault » et y répète Le Tableau des merveilles, adapté de Cervantès. Le groupe est composé d’une incroyable pléiade d’inconnus en devenir : Raymond Bussières, Paul Grimault, Sylvain Itkine, Lou Tchimoukow, Arlette Besset, Gisèle Fruhtman, Jean Brémaud, Margot Capelier, Jean-Bernard Brunius, Jean Loubès, Roger Blin, Sylvia Bataille, Maurice Baquet, Marcel Duhamel, Pierre Prévert, Gazelle, Guy Decomble, Jean-Louis Barrault, Jeannette et Lazare Fuschmann, Suzanne Montel, Yves Allégret, Fabien Loris, Jean Ferry, Pierre Sabas, Jean-Paul Le Chanois, Max Morise. Et, bien sûr, le petit Marcel Mouloudji découvert par Sylvain Itkine à La Grange aux belles.

Mouloudji se souvient, dans Le Petit invité : « J’avais séché l’école et mis plusieurs heures à trouver cette rue des Grands Augustins. La maison était vieille et majestueuse. La concierge m’indiqua de monter jusqu’en haut de l’escalier. Au dernier étage, je cognai contre une porte. Rien. Je recommençai, images (12)un peu plus fort. Pas de réponse. J’allais renoncer quand elle s’entrouvrit légèrement. Une étrange tête méfiante se profila, deux yeux soupçonneux m’inspectèrent ». Le gamin découvre un Jean-Louis Barrault pratiquement nu, en slip, s’évertuant à mimer un cheval. « Il avait, relate Mouloudji, un visage d’oiseau de proie, casqué d’une chevelure frisée que je trouvais admirable. Un corps extraordinairement musclé, dont il jouait à la façon d’un instrument. Voilà qu’il commença à galoper en cercle, s’arrêtant parfois pour lancer des ruades, gratter les carreaux, ou brouter je ne sais quelle herbe imaginaire ».

Barrault, après avoir terminé ses exercices, lit le petit mot d’introduction qu’Itkine a remis à Marcel, lui fait remarquer qu’il n’est pas bien gros. Il lui tâte les mollets, car le mime demande une certaine forme physique, et lui demande de chanter quelque chose. Innocence ou calcul ? Pendant que l’acteur se rhabille, Mouloudji lui chante L’internationale. Jean-Louis Barrault sourit, l’affaire est dans le sac.

Le groupe Contre-attaque

Groupe Contre-attaque.pngLe Grenier des Grands Augustins – adresse créative et non-conformiste – ne pouvait qu’intéresser André Breton. En 1935, Barrault lui prête ses locaux pour des réunions-conférences du groupe. Fondé en septembre 1935, le Mouvement Contre-Attaque comprend les Surréalistes, leurs sympathisants et les anciens membres du Cercle communiste-démocratique de Souvarine, réunis autour de Georges Bataille. Le Grenier abritera plusieurs réunions-conférences comme, le 5 janvier 1936, La Patrie et la Famille et, surtout, le 21 janvier 1936, à l’occasion de l’anniversaire de la mort de Louis XVI, une réunion-conférence sur le thème Les deux cents familles qui relèvent de la justice du peuple, réunion animée par Georges Bataille, André Breton et Maurice Heine. Le mouvement Contre-attaque sera dissous en mars 1936.

L’atelier de Picasso

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Est-ce par Dora Maar (qui a fait partie du groupe Contre-attaque) ou par Barrault directement que Picasso s’intéresse au fameux grenier ? Il ne peut ignorer que Balzac a situé l’intrigue du Chef d’œuvre inconnu dans ce même grenier puisqu’il a illustré cette nouvelle par une série de 12 gravures à la demande d’Ambroise Vollard quelques années auparavant. Début  1937, Picasso installe son atelier dans la plus grande pièce – 14 m x 8. Et cent ans après la dernière version de Balzac, il y peint son célèbre chef-d’oeuvre, Guernica. C’est en ouvrant L’Humanité, le 28 avril 1937, que Picasso a découvert, horrifié, les photos de la ville basque de Guernica réduite en cendres par les aviations allemande et italienne qui soutiennent Franco. Il a passé aussitôt commande d’une toile à Antonio Castelucho, rue de la Grande-Chaumière. Format : près de 8 mètres de long par 3,5 de haut. La toile sera peinte entre le 11 mai et le 4 juin.

En 1942, les lieux évoluent et Brassaï écrit (Conversations avec Picasso) : « …depuis ma dernière visite il y a du changement : la grande entrée est condamnée, on monte maintenant au  »grenier » par un étroit escalier en colimaçon dont les marches usées, boiteuses, et l’obscurité rappellent celui de la tour de Notre-Dame. On grimpe ; on grimpe, on passe devant l’entrée de l’Association des Huissiers de la Seine, propriétaire de l’immeuble : on grimpe encore dans la pénombre jusqu’à un ICI gigantesque tracé par Picasso sur un bout de carton désignant le bouton de la sonnette ». Petit à petit, dès 1946, Picasso désertera son atelier des Grands Augustins pour Antibes, Vallauris puis Cannes et Mougins. En 1966, le propriétaire demandera à Picasso de quitter définitivement les lieux et tous les objets, livres, peintures et dessins seront envoyés à Mougins.

L’atelier de Picasso a été classé aux Monuments historiques en 2014.

 

Le Chef d’œuvre inconnu

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« Vers la fin de l’année 1612, par une froide matinée de décembre, un jeune homme dont le vêtement était de très mince apparence, se promenait devant la porte d’une maison située rue des Grands-Augustins, à Paris. »

Ainsi commence la nouvelle de Honoré de Balzac, tout d’abord publié en 1831 dans le journal l’Artiste sous le titre de Maître Frenhofer, puis intégrée à La Comédie Humaine en 1846. L’histoire met en scène le vieux Frenhofer, meilleur peintre de sa génération, qui révèle à Pourbus et Poussin, deux admirateurs, qu’il a travaillé sur une mystérieuse peinture pendant des années, peinture qui a épuisé tout son potentiel créatif. En échange d’un jeune modèle, Pourbus et Poussin sont autorisés à voir le tableau. Quand ils voient le « chef-d’oeuvre inconnu », ils ne comprennent pas : ce n’est rien d’autre qu’un fouillis de lignes et de couches de peinture, l’œuvre, nécessairement, d’un dérangé.

 

 

 

 

Dans le Paris de Balzac

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Honoré de Balzac habita dans de nombreux quartiers, parfois sous de fausses identités afin d’échapper aux créanciers et aux huissiers. Suivons-le dans la capitale entre 1814 et 1850 :

 

9 rue de Thorigny (1814)

40 rue du Temple (1814-1819), aujourd’hui 122 rue du Temple
9 rue Lesdiguières (1819)
17 rue Portefoin (1819)
7 rue du Roi Doré (1820-1824)
2 rue de Tournon (1824-1826)
17 rue des Marais Saint-Germain (1826-1828), aujourd’hui rue Visconti
1 rue Cassini (1830-1834), bâtiment aujourd’hui disparu
13 rue des Batailles, aujourd’hui 9 avenue d’Iéna (1834)
22 rue de Provence (1835-1839)
108 rue de Richelieu (1839-1842)

 

Quelques conseils balzaciens :

« Venir aux Tuileries le dimanche serait du plus mauvais goût. »

« Il est bon de se montrer le lundi au Français, pour écouter Talma. »

« Sur les Champs, il faut être sur la contre-allée méridionale. »

« Il faut soixante mille francs de rentes annuelles pour commencer à vivre convenablement à Paris. »

« Le boulevard des Italiens est comme le Pont-Neuf de 1650 : les gens connus le traversent au moins une fois par jour. »

« La Chaussée d’Antin où tout est vivant, jeune, c’est là où les modes apparaissent. »

« Qui n’a pas pratiqué la rive gauche de la Seine, entre la rue Saint-Jacques et la rue des Saints-Pères, ne connaît rien à la vie humaine ! »

 

 

Queneau et Coluche sont dans l’autobus (le 84)

 

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Écrits durant l’Occupation, les Exercices de Style furent publiés en 1943 dans la revue Messages puis édités par Gallimard en 1947. Performance « oulipiesque » du génial Queneau, ils consistent à raconter la même histoire (courte et insipide) de 99 façons différentes. Mis en scène par Yves Robert à la Rose rouge en 1949 puis chantés par les Frères Jacques, ils vont devenir légendaires. Les Exercices de Style eurent une influence considérable sur le théâtre de Ionesco. « Je crois, déclara ce dernier, que si je n’avais pas lu les Exercices de style de Raymond Queneau , je n’aurais pas pu présenter La Cantatrice Chauve, ni rien d’autre à une compagnie théâtrale ».

En voici une des 99 versions intitulée Surprises :

Ce que nous étions serrés sur cette plate-forme d’autobus ! Et ce que ce garçon pouvait avoir l’air bête et ridicule ! Et que fait-il ? Ne le voilà-t-il pas qui se met à vouloir se quereller avec un bonhomme qui -prétendait-il ! ce damoiseau ! – le bousculait ! Et ensuite il ne trouve rien de mieux à faire que d’aller vite occuper une place laissée libre ! Au lieu de la laisser à une dame ! Deux heures après, devinez qui je rencontre devant la gare Saint-Lazare ? Le même godelureau ! En train de se faire donner des conseils vestimentaires ! Par un camarade !

Mais pourquoi 99 ? Pourquoi pas 100 ? Réponse : c’est la faute à Gaston. Pour leur publication, Gallimard aurait en effet jugé inconvenant publier le centième, car à même « de choquer les jeunes lecteurs ». Jugez-en :

Sur la ligne S, à une heure d’affluence, un beau mec dans les vingt-six ans qui se trouve être une fille, se fait presser par un homme agité, haletant, au visage écarlate. Soudain elle s’écarte de son voisin car elle vient de constater que sa robe est tâchée de manière suspecte. Elle houspille le type et change de place. Deux heures plus tard, je la retrouve devant un sex-shop près de la gare Saint-Lazare. La fille est avec un camarade qui a le nez plongé dans son décolleté et lui dit : « Il y a des pervers partout, tu devrais faire mettre un bouton supplémentaire à ton pardessus ».

Innombrables sont les versions « à la manière de ». En voici une de plus, à la manière de Coluche :

C’est l’histoire d’un mec, il est dans l’autobus. Le 84. Mais à l’époque, on dit le S. Bon. Alors, le mec, dans l’autobus, il a des mots avec un autre mec. Ridicule, l’autre mec, avec son chapeau à la con. Ils s’engueulent. Oui, heu, non, oui mais alors, on me bouscule, tout ça, quoi ! Pas content le mec au chapeau. Attends, attends, c’est pas là qu’il faut rire. Ce qui est rigolo, c’est qu’après, le premier mec, il retrouve le mec pas content devant la  gare Saint-Lazare. Qui discute avec un autre mec qui lui dit de mettre un bouton à son pardessus. Ouah ! La crise de rire !

Migration culturelle : de Montparnasse à Saint-Germain-des-Prés

imagesEn lisant Modiano, comment ne pas s’interroger sur le destin des quartiers dits culturels de la capitale ? La migration de Montparnasse vers Saint-Germain-des-Prés, en particulier. Le pourquoi de leur gloire. Le début de leur fin. Dans Fleurs de ruine, l’écrivain évoque son Montparnasse du milieu des années soixante : « Montparnasse m’avait déjà semblé un quartier qui se survivait à lui-même et qui pourrissait doucement, loin de Paris ». Sévère mais juste. Comment ce Montparnasse mythique a-t-il perdu son statut d’aimant en 1940 alors qu’il était sans nul doute le centre du monde entre les deux guerres ? L’explication est connue, sinon complète : 1 : durant la guerre, la station de métro Vavin était fermé, alors que celle de SGDP était ouverte. 2 : les Allemands affectionnaient les cafés de Montparnasse, ils ne mettaient pratiquement jamais les pieds au Flore. 3 : Boubal l’ingénieux avait installé un poêle au Flore, denrée précieuse en ces temps de disette. Certains évoquent un rendez-vous donné par Beauvoir au début de la guerre : au Flore plutôt qu’au Dôme, son café fétiche. Tel le papillon de Lorenz, cet événement insignifiant aurait marqué le coup d’envoi de la grande migration. On peut également s’interroger sur le rôle des meublés dans cette étrange affaire : avant et après la guerre, artistes et intellectuels vivent à l’hôtel. Et cet hôtel doit se trouver près de l’épicentre du quartier. Il me semble que sur ce plan, Saint-Germain-des-Prés est mieux loti. Le Taranne, le Madison, l’Acropolis, la Louisiane, le Crystal et le Montana pour ne nommer qu’eux forment un cercle presque parfait autour du clocher.

Exit donc Montparnasse en 1946, après deux décennies de règne, quartier qui va devenir « trouble comme une vitre mal lavée » (Modiano). Saint-Germain-des-Prés va tenir plus longtemps. S’il n’y a déjà plus d’après dès la fin des années soixante, il faudra attendre la disparition des librairies et des éditeurs pour que le quartier, à la fin du siècle, perde définitivement son aura culturelle au profit… du profit.

images (4)Il y eut Montmartre, il y eut Montparnasse puis Saint-Germain-des-Prés. Qui, ensuite ? La Contrescarpe aurait pu prétendre à la succession, ce fut le cas pour la « chanson rive gauche », mais l’absence de métro fut rédhibitoire. Alors, où ? Il me plait à penser que carrefour Laumière, dans le 19e, au coin de l’avenue du même nom et du boulevard Jean-Jaurès, pourrait postuler. Il y a un métro, trois cafés bien placés, le canal et le parc à proximité. Et surtout, un de mes fils y habite. Un littéraire. C’est peut-être lui, le papillon…

Rue Bonaparte, années 50-60

 

  Un bistrot nommé L’Escale

Escales rue Bonaparte

Lu, sur le site de La République des livres, un article évoquant un bistrot dénommé L’Escale rue Bonaparte : « Au niveau de la librairie Pinault, rue Bonaparte, quand j’avais une dizaine d’années, ma mère, comédienne chez le vieux Dullin, m’envoyait acheter des cigarettes, des paquets de Balto, dans un petit café qui s’appelait « l’Escale », et le patron, Matthieu, disait qu’il avait été batelier et qu’il avait vendu sa péniche pour acheter ce bistrot. Il multipliait ses railleries sur les peintres et les hommes de lettres du quartier, et avait des fureurs célestes, des colères homériques quand on lui parlait de ceux qui fréquentaient Lipp ou les Deux magots. Le seul qui trouvait grâce à ses yeux, c’était l’homme au gros pardessus poil de chameau, Audiberti, avec des boutons de manchette, des cravates de soie rutilantes et des chaussures à semelle de crêpe qu’il exhibait avec fierté… Il venait parfois prendre un apéro avec une comédienne, Yolande Marchal, qui avait joué et obtenu un petit succès dans « Une femme libre » pièce, je crois, d’Armand Salacrou. »

 

En face de chez Madeleine ?

Boutique Castaing

L’Escale. Le bistrot du père Matthieu était-il situé au n° 28, où se trouve actuellement le magasin de vêtement Escales ? Si c’est le cas, il faisait face au légendaire et très chic magasin à devanture noire de Madeleine Castaing, au 21, à l’angle de la rue Jacob, là où se trouve aujourd’hui Ladurée, et que Boris Vian évoque dans son Manuel : « Madeleine Castaing qui règne sur deux boutiques d’une délicatesse somptueuse, n’hésite pas à présenter dans sa vitrine de la rue Jacob des faïences qui ont orné tour à tour les vérandas proustiennes et les loges de concierges du 16ème arrondissement ».

Le bonapartiste de la rue Bonaparte

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A une dizaine de mètres, au n° 10, habitait un irréductible bonapartiste, courtier en librairie et chanteur épique au Saint-Yves, Louis-Armand Fèvre. Habillé en dragon en toutes saisons, il refusait d’admettre les prétendus progrès de l’époque, refusant qu’on le photographie, ne prenant jamais le métro et méprisant le Coca-Cola « car Bonaparte n’en buvait pas. » En 1950, il provoqua en duel (au sabre d’abordage) le journaliste Pierre Mérindol qui l’avait traité de « déshydraté », confrontation dont il sortit vainqueur. Sa grande notoriété à Saint-Germain-des-Prés lui valut de figurer sur le célèbre tableau d’Emile Binet entre Jacques Prévert et Jean Genet. Tableau que j’aurai le plaisir de détailler dans un prochain article.

Je me souviens de Giani sur les toits du Châtelet

22.-Paris-nous-appartient-Jacques-Rivette-1961Je me souviens de Giani Esposito marchant sur les toits du Théâtre de la Ville dans Paris nous appartient, de Jacques Rivette. C’était en 1961. Et en exergue du film il y avait une citation de Péguy : « Paris n’appartient à personne ».

Faute de moyens, le tournage du film fut plusieurs fois interrompu et s’étala sur deux ans (1958-1960). Jacques Rivette, fasciné par Paris, a notamment réalisé L’Amour fou (1968), Out 1 (1971, un film de douze heures quarante !), Céline et Julie vont en bateau (1974), Pont du Nord (1981), La Bande des quatre (1989), Haut bas fragile (1995), Va savoir (2001), films dans lesquels Paris a toujours sa place. Chez Jacques Rivette, Paris est plus qu’un décor. C’est un personnage, ami ou ennemi selon les circonstances. Et le réalisateur aime prendre de la hauteur. Dans Céline et Julie vont en bateau, Juliet Berto et Dominique Labourier flânent du côté de la place des Abbesses et du funiculaire menant au Sacré-Coeur. Dans Pont du Nord, le plus « parisien de ses films », Bulle Ogier déclare « C’est bien, cette falaise » en parlant de l’Arc de triomphe. Et dans Va savoir, quarante ans après la promenade dans les airs du beau Giani, Jeanne Balibar s’échappe d’une pièce par les toits. Ciel, qu’on aime les films de Jacques Rivette !

 

8 rue Caumartin, La Chartreuse de Parme en 52 jours chrono

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Il voulait composer « des comédies, comme Molière ». Heureusement, il changea d’avis. En 1838, au 4e étage du 8 rue Caumartin, Stendhal écrit La Chartreuse de Parme en 52 jours. Comme Le Rouge et le noir en 1830, le roman passe pratiquement inaperçu. Sauf de Balzac dans La Revue de Paris : « Depuis dix mois que cette œuvre surprenante a été publiée, il n’y a pas un seul journaliste qui l’ait ni lue, ni comprise, ni étudiée, qui l’ait annoncée, analysée et louée, qui même y ait fait allusion. »

« Je trouve qu’il n’y a pas de ridicule à mourir dans la rue quand on ne le fait pas exprès » écrit Stendhal trois ans plus tard à un ami. Le 22 mars 1842, l’écrivain tombe frappé d’une apoplexie sur le trottoir de la rue des Capucines. Il décède le lendemain à l’Hôtel de Nantes, au 78 de l’actuelle rue des Petits-Champs. Il n’y aura que trois personnes (dont Mérimée, quand même) pour suivre le cortège funèbre de cet écrivain inconnu vers le cimetière de Montmartre.