Boulevard Malesherbes : de Proust à Sagan

Au 2, le petit Eugène Sue deviendra (très) grand

Les mystères de Paris

En 1810, après le 160, rue Neuve-de-Luxembourg (21, rue Cambon), le petit Eugène passe sa petite enfance boulevard Malesherbes. Parvenu à l’âge adulte, il écrit des romans exotiques et historiques. Sans grand succès. Les Mystères de Paris lui sont commandés par un éditeur qui a découvert Les Mystères de Londres et songe à s’en inspirer. Pour s’imprégner du sujet, le dandy quitte ses habits de bourgeois et s’habille en ouvrier. Il explore les bas-fonds parisiens, prend des notes. Une rixe du coté de la Maube lui fournit le premier chapitre. Le succès du feuilleton (Dans Le Journal des débats, 1842-1843) est phénoménal, tel, affirme Théophile Gautier, « que des malades attendent pour mourir la fin des Mystères de Paris ».

Victorien Sardou, c’est au 4

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En 1885, Victorien Sardou et les dix-huit mille volumes de sa bibliothèque s’installent boulevard Malesherbes. Après avoir connu une misère noire et le rejet de ses pièces dans les années cinquante, il va devenirle plus grand dramaturge français de  la deuxième moitié du XIXe siècle, grâce notamment à sa muse Sarah Bernhardt, pour laquelle il écrira sept pièces. Auteur de vaudevilles, de comédies de moeurs, de satires sociales, de drames historiques ou psychologiques, il fut aussi metteur en scène, décorateur à ses heures, agent littéraire et promoteur de spectacles et… spirite. (Il fit « tourner les tables avec l’impératrice Eugénie.) Sa pièce la plus connue est bien sûr Madame sans-Gêne, créée en 1893. Sa fille épousa Robert de Flers, un des plus chers amis de Marcel Proust et ce dernier puisera dans la vie de Sardou pour agrémenter sa Recherche: les actrices imaginaires qui traversent la fresquedoivent beaucoup aux Dejazet, Rachel, Réjane ou Sarah Bernhardt que Sardou a employées. Odette est une pièce de l’académicien. Quant au nom de Verdurin, comment ne pas penser à Verduron, propriété de Sardou à Marly ?

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La Madeleine de Proust

Proust jeune.jpgMarcel Proust et sa famille vécurent au 9 boulevard Malesherbes du 1er août 1873 à 1900, dans un appartement de sept pièces situé dans  le bâtiment en fond de cour, dont les fenêtres donnaient sur la rue de Surène. Immeuble neuf. Ascenseur et salle de bains. Marcel Proust y résidera vingt- huit ans et le quartier de la Madeleine sera son royaume : le restaurant chez Larue, pour les soupers, le café-restaurant Weber de rue Royale pour les conversations frivoles et les distractions, la pharmacie de la rue de Sèze pour l’approvisionnement en poudre à fumigation, le restaurant Prunier, l’hôtel Marigny (établissement louche tenu par Jupien dans la Recherche) et les Trois-Quartiers, pour son rayon de parapluies.

Boulevard Malesherbes, Proust écrit Jean Santeuil, ouvrage commencé en 1895 et qui ne sera édité qu’en 1952. Il préfigure par certains passages ce que sera la Rechercheet peut se lire comme une autobiographie entre vingt-quatre et vingt neuf ans. Proust écrira: « Puis-je appeler ce livre un roman ? C’est moins peut-être et bien plus, l’essence même de ma vie, recueillie sans y rien mêler, dans ces heures de déchirure où elle découle. Ce livre n’a jamais été fait, il a été récolté ».

 

Au 12, Tendre est Paris pour Scott Fitzgerald

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« L’Américain de Paris, déclare Fitzgerald, c’est ce que l’Amérique a fait de mieux. »En avril 1925, il séjourne avec Zelda à hôtel Florida, 12 boulevard Malesherbes, avant de partir pour la Côte d’Azur. Il vient de terminer Gasby le magnifique et songe à Tendre est la nuit. Il lui faudra neuf ans pour en venir à bout.

Une sacrée nana au 98

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L’hôtel de Valtesse de la Bigne (célèbre courtisane née Émilie Louise Delabigne) servit de modèle à Émile Zola pour celui de Nana. L’écrivain visita l’incroyable palais de la cocotte, tomba en admiration devant le lit : « Un lit comme s’il n’en existait pas, un trône, un autel où Paris viendrait admirer sa nudité souveraine […]. Au chevet, une bande d’amours parmi les fleurs se pencherait avec des rires, guettant les voluptés dans l’ombre des rideaux. »

 

Zola fut plus chanceux qu’Alexandre Dumas fils. Quand celui-ci demanda à entrer dans sa chambre pour admirer le fameux lit, elle répondit sèchement : « Cher Maître, ce n’est pas dans vos moyens !»

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Valtesse fut l’amie au sens large d’Édouard Manet, Henri Gervex, Édouard Detaille, Gustave Courbet, Eugène Boudin, Alphonse de Neuville, tous des voisins, ce qui lui valut le surnom de « l’Union des Peintres ». Quels étaient ses talents ? Son portrait par Manet en 1879 confirme que ce n’était pas vraiment une beauté.

107 boulevard Malesherbes (ancien 79), la fin de Dumas (père)

Dumas par Henri MeyerDans la famille Dumas, prenons le père. En 1866, malade, il vient vivre chez sa fille Marie-Alexandre dans un appartement situé au quatrième étage, loué à M. Pereire. C’est boulevard Malesherbes qu’il écrit son dernier roman, Les Blancs et les Bleus, paru en 1867, quarante-deux ans après sa première pièce, La Chasse et l’amour. Il décèdera trois ans plus tard en Seine-Maritime. La veille de sa mort, Dumas fils trouvera son père très anxieux d l’eau-delà : – À quoi songes-tu, père ? –  Alexandre, crois-tu qu’il restera quelque chose de moi ?

Un grand Rêve au 129

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L’hôtel du 129 fut construit en 1876 par l’architecte Émile Boeswillwald pour Édouard Detaille qui y peignit son célèbre Rêve en 1889. Maître de la peinture militaire française après la guerre de 1870, il fut une des principales figures du monde artistique sous la Troisième République. Il fut surnommé « la petite Roquette », mais je ne sais pas pourquoi.

Au 131, Meissonnier en campagne

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Nous parlions la semaine dernière de la piètre opinion de Degas sur Meissonnier. Ce brave Ernest qui fut pourtant considéré de son vivant comme l’un des plus grands peintres de son époque, avant d’être voué aux gémonies, d’être oublié puis réhabilité.Sa Campagne de Franceest visible au musée d’Orsay. Il fit partie des illustrateurs d’Honoré de Balzac avec cinq dessins illustrant la Comédie humaine : La Maison du chat-qui-peloteLe Bal de SceauxLa BourseLa Femme abandonnéeLa Femme de trente ans.

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Il fit également le portrait de Balzac, en 1840, mais la toile, peut convaincante dit-on, fut ensuite recouverte par Homme choisissant une épée.

 

 

 

147 boulevard Malesherbes : Pierre Louys

Pierre Louÿs se fixe boulevard Malesherbes en 1898. Ami de Gide et de Valéry, il se fit connaître par les scandaleuses Chansons de Bilitis puis rencontrera un énorme succès avec Aphrodite (1896), Les Aventures du roi Pausole (1901).

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Grand amateur de femmes et jouissant d’une belle santé, il revendiqua plus de deux mille cinq cents maîtresses. Lorsqu’en 1925 ses héritiers inventorièrent ses papiers, ils découvrirent, selon Jean-Paul Goujon, plus de 400 kilos de manuscrits érotiques.

Louÿs fut, avec Henri de Régnier, amoureux de Marie, la fille de José Maria de Heredia. Un pacte les liait : aucun des deux ne se déclarerait sans avoir prévenu l’autre. Profitant d’une absence de Pierre Louÿs, Régnier demanda cependant et obtint la main de Marie (1895). Pierre Louÿs fulmina et répandit dans tout Paris un  portrait peu flatteur de son adversaire : « Il a tout l’air d’un cadavre debout, oublié sous la pluie par un assassin distrait. »

160 boulevard Malesherbes : les trois filles de Catulle Mendès

The_Daughters_of_Catulle_Mendès_by_Auguste_Renoir.jpgQui lit aujourd’hui Catulle Mendès ? Ce poète parnassien, romancier, critique littéraire et auteur dramatique fut l’une des plus grandes figures littéraires de la fin du siècle. Il épousa la fille de Théophile Gautier. Est-ce parce que son beau-père ne l’appréciait pas (il le surnommait « Crapule m’embête »), que le couple ne résista pas ? Mendès épousa ensuite la compositrice Augusta Holmès, ils eurent cinq enfants dont trois filles, « croquées » par Renoir. En 1909, on retrouva son corps sans vie dans le tunnel du chemin de fer de Saint-Germain-en-Laye. Endormi, il se serait réveillé au moment où le train franchissait la partie de la voie qui est à ciel ouvert. Se croyant déjà dans la gare, il aurait ouvert précipitamment la portière pour descendre et se serait broyé la tête sur le mur d’entrée tunnel.

Mais aussi Coco (Chanel)

gabrielle-avant-coco-chanel.jpgAu moment où meurt Catulle Mendès, Coco Chanel fait ses débuts à Paris comme modiste en compagnie desa tante Adrienne, du même âge qu’elle,dans une garçonnière de trois pièces située en rez-de-chaussée du 160, prêtée par son ami Étienne Balsan. Son autre ami Arthur Capel – Boy – l’encourage dans son projet d’atelier-modiste. Très vite, les élégantes se donnent le mot : « Coco, ma chère ! ». Par petites touches, elle impose son style. Succès aidant, elle crée sa boutique moins d’un an plus tard – Chanel Modes – dans un entresol du 21 rue Cambon. Suivront Deau­ville en 1913 et Biar­ritz en 1915. Du caractère, Coco Chanel : « Je n’ai rien à faire de ce que vous pensez de moi. Moi je ne pense pas du tout à vous ! »

Le charmant petit monstre du 167

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Françoise Sagan, née en 1935, habite avant-guerre au 4e étage du 167 boulevard Malesherbes. En 1953, enfermée au quatrième étage, elle écrit, en six semaines, son premier roman Bonjour tristesse. Qui commence ainsi : « Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. » Un tel incipit ne peut qu’affoler les éditeurs. Au mois de janvier 1954, quelques jours après avoir lu le manuscrit, René Julliard signe un contrat avec la jeune Françoise Quoirez, qui emprunte à Proust le nom de plume de Sagan. Premier tirage est épuisé en quelques jours. En un an, l’ouvrage se vendra à près d’un million d’exemplaires. Sagan nous a laissé une vingtaine de romans, qui lui apportèrent beaucoup d’argent mais aucunprix littéraire. J’espère qu’elle s’en fichait car je trouve cela injuste.

Au190, le salon de Juliette Adam (Juliette Lambert)

juliette_adam par nadar.jpgCréé en 1887, ce salon prend la suite de celui – plutôt politique et républicain – initié 23, boulevard Poissonnière. Maitresse de Gambetta elle le quitte lorsqu’il accède à la présidence de la Chambre et se tourne vers la littérature.En 1879, elle fonde La Nouvelle Revue, gros bimestriel de l’épaisseur d’un dictionnaire qu’elle animera pendant vingt ans, encourageant les débuts de Pierre Loti e publiant notamment les premiers romans de Paul Bourget et de Léon Daudet.Auteure d’une vingtaine d’ouvrages, elle fera partie en 1904 du premier jury du prix Vie Heureuse (ancêtre du prix Femina) en compagnie de la comtesse de Noailles et de Séverine. Féministe engagée, ardente patriote, elle vivra cent ans à quelques mois près.

 

 

 

Rue Fontaine, m’en allant promener…

Elle s’appelle aujourd’hui rue Pierre Fontaine. Du temps qu’elle n’était que rue Fontaine, elle abrita un nombre pharamineux de peintres, dont Degas, Pissaro ou Toulouse-Lautrec. Mais également notre ami André Breton et Villiers de l’Ile Adam, sans oublier le mage Edmond. Alors, en route, bonne troupe…

 Son prénom, c’est pas Paul

paul gavarniC’est pas Paul. C’est Sulpice-Guillaume. Alors Paul, évidemment, ça craint moins. Son père, par ailleurs, était grimacier et ventriloque. Est-ce pour se venger de ce terrible héritage qu’il dézingua fissa ses contemporains, au même titre que Daumier ou Félicien Rops ? ? Ses lithographies (Les Enfants terribles, Fourberies de femmes) et ses dessins en firent un observateur acéré et parfois amer de la capitale sous Louis-Philippe et le Second Empire. Après avoir résidé rue Ravignan, Paul Gavarni habita au n° 1 de la rue Fontaine de 1837 à 1846. Il fut très copain avec les frères Goncourt, mais beaucoup moins avec Baudelaire qui le traita de « poète des chloroses » dans Les Fleurs du mal. Ce qui ne l’empêcha pas d’avoir sa statue place Saint-Georges. (Baudelaire, lui, c’est au jardin du Luxembourg.)

 Ne bouge plus, Gustave…

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Au n° 2 de la rue Fontaine était située une brasserie astucieusement dénommée Brasserie Fontaine, troquet qui servait de QG, au début des années 1860, à Gustave Courbet et Étienne Carjat.

Courbet aimait se faire tirer le portrait par son ami photographe, en bourgeois-redingote ou artiste-bras de chemise. Plus d’une dizaine de clichés furent réalisés au cours de la décennie 1860.

 

Le Bus Palladium : de Gainsbourg à Modiano

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Dès 1966, tout Paris se bouscule pour se rendre au Bus. Antoine propose à Nounours (dans Bonne nuit les petits) d’aller « danser le jerk au Palladium », Michel Delpech chante « Un Tabarin en moins, un Palladium en bus » et Serge Gainsbourg prévient dans Qui est In, qui est out : « Tu aimes la nitroglycérIN / C’est au Bus Palladium qu’ ça s’écOUT… ». Même Léo Ferré se laisse séduire : « Au Palladium, côté Pigalle, c’est pas London, mais on s’régale. »

Georges Bellune, dans Une Jeunesse de Patrick Modiano, travaille pour une maison de disques et se rend deux fois par semaine rue Fontaine afin de repérer des groupes prometteurs : « Il s’assit sur la banquette de cuir du premier étage, le buste raide, cherchant à rassembler ses forces avant de franchir le seuil du Palladium. »

Un pilote noir dans L’Escadrille

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Au no 15 se trouvait dans les années 1930 un cabaret nommé L’Escadrille dirigé par l’américain Eugène Bullard. Compagnon d’armes de Moïse Kisling et de Blaise Cendrars, il fut grièvement blessé en mars 1916. Inapte pour l’infanterie, décoré de la Croix de Guerre, il obtint d’être nommé élève-pilote et devint ainsi le premier pilote noir au monde. A propos de la guerre de 14-18, savez-vous que « le sang lourd, le regard épuisé » est l’anagramme de « les poilus de la grande guerre [1]» ? Etonnant, non ? comme dirait Pierre Desproges.

Aragon et Baron au Zelli’s

zelli's.jpgAutre cabaret, situé au16 bis. Dans les années 1890, il se nommait Les Décadents, animé par Jules Jouy, chansonnier et humoriste célèbre : « Pour le gros lot de cinq cent mille francs, pourquoi vendre tant de billets, puisqu’il n’y en a qu’un seul qui gagne ? ».

 

Dans les années 20, le cabaret deviendra le Zelli’s. Louis Aragon situe certaines scènes d’Aurélien dans un dancing appelé le Lulli’s, clone du Zelli’s, qu’il appréciait. Il faut dire que malgré les foudres d’André Breton, il ne détestait pas s’encanailler en compagnie d’une partie des surréalistes dont Jacques Baron. jacques-baron-lenfant-perdu-du-surrealisme.jpgCe dernier se souvient : « Donc, au bas de la rue Fontaine, pavée des bonnes et des mauvaises intentions surréalistes, dans le clair-obscur graveleux du quartier des plaisirs, le Zelli’s brillait de tous les prestiges d’un cabaret à la mode. Nous y fûmes des assidus, Michel Leiris et moi, en compagnie d’Aragon, qui avait sur nous l’avantage du droit d’aînesse, pendant un bon bout de temps. Max Morise, Roland Tual aussi venaient, Vitrac, je crois bien, et plusieurs autres. (…) A cette époque, nous passions la plupart du temps ensemble et presque toutes nos nuits dehors. Là où d’autres voyaient « gâcher sa vie dans les plaisirs », nous voyions, à tort ou à raison, « courir les risques nécessaires à l’inspiration ». Il me semble, qu’en raison de notre constance à visiter son cabaret, Joe Zelli nous avait à la bonne. Nous étions ses rêveurs préférés. »

Ce bon docteur Bourges

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Il habitait au 19 et hébergea pendant quelques temps Henri de Toulouse-Lautrec. Qui le remercia en faisant son portrait, en 1891.

 

(Portrait du Dr Henri Bourges, Toulouse-Lautrec, 1891)

 

 

 

Au 19 bis, Edgar Degas flingue à tout-va

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Pas un facile, le gars Degas. Il était craint pour ses jugements assassins comme, par exemple, celui sur Meissonier, peintre de petite taille et, selon lui, de petit talent : « C’est le géant des nains ! »

Le peintre mondain Helleu ne fut pas mieux loti : « C’est du Watteau à vapeur ! »

On l’aura compris, Degas avait le sens des formules. Comme celle-ci, sur l’art de peindre : « La peinture n’est pas bien difficile quand on ne sait pas… Mais, quand on sait… oh ! alors !… C’est autre chose ! »

En cinq décennies, Edgar Degas aura vécu dans un périmètre de moins d’un kilomètre carré, entre les rues de Laval (aujourd’hui Victor-Massé), Blanche, Frochot, Lepic, Pigalle, Fontaine, Ballu, sans compter les différents ateliers loués séparément, quand ses appartements n’en disposaient pas. Seul subsiste celui du 19 bis, rue Fontaine, au fond de la cour.

Au 19 bis résidait également – dans les années 1880 – le peintre Albert Grenier et sa (belle) femme Lily : corps aux belles formes, peau laiteuse, chevelure d’un roux éclatant, elle aurait pu servir de modèle à Rubens. Elle servit de modèle à Degas, qui lui fit faire de nombreuses ablutions dans un tub.

Woman in a Tub c.1883 by Edgar Degas 1834-1917

30 rue Fontaine : Toulouse-Lautrec mène l’enquête

T LautrecUne petite fille retrouvée poignardée le 28 décembre 1895 devant le cimetière Saint-Vincent, une prostituée assassinée presque aussitôt, la jeune soeur de Mireille, un des modèles préférés du peintre, qui disparaît : il n’en faut pas plus pour que l’ombre de Jack l’Eventreur plane sur Montmartre. Familier des lieux et du milieu de la prostitution, Toulouse-Lautrec participa à l’enquête aux côtés du commissaire Lepard. La traque des assassins déboucha sur une large affaire de pédophilie. Le peintre séjournera au 30 rue Fontaine de juin 1895 à mai 1897 avant d’installer son atelier 15 avenue Frochot.

Au 30 également, le célèbre mage Edmond 

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Il entama sa carrière de voyant vers 1850, s’installant rue Fontaine avant de partir, succès oblige, au Champs-Elysées. Celui que les frères Goncourt surnommaient le « grand sorcier des lorettes » fut le voyant d’Alexandre Dumas, de Victor Hugo et de Napoléon III. Au premier il prédit une renommée internationale, au second l’exil, et au troisième, en 1865, la défaite de Sedan. (Pas content, l’empereur.)

Ce voyant exceptionnel a laissé derrière lui un héritage précieux aux générations de voyants qui lui succèderont : deux jeux de cartes divinatoires qu’il a lui-même créées ; le Grand Tarot de Belline et l’Oracle de Belline.

Ah, la vache !

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Constant Troyon (1810-1865) demeura lui aussi au 30 rue Fontaine à partir de 1845. Peintre animalier, il nous laisse un troupeau de tableaux très impressionnant.

Van Gogh veut un rabais chez le marchand de couleurs

 Le magasin (Tasset et Lhote) ouvre au 31 bis rue Fontaine en 1885, quand Degas s’installe au 19 bis. Guillaume Tasset sera son négociant attitré et le peintre lui confiera ses tirages photographiques. Pendant un temps, la maison fournira ses fournitures à Vincent van Gogh comme en témoigne cette lettre à son frère Théo :
« Mon cher Theo, Suis obligé de t’écrire puisque je t’envoie une commande de couleurs laquelle si tu la commandes chez Tasset & l’Hôte Rue Fontaine, tu ferais bien – puisqu’ils me connaissent – de leur dire que je compte sur une remise au moins équivalente aux frais de transport que moi je payerai volontiers – ils n’ont pas à faire l’expédition, c’est nous qui la payerons, mais la remise devrait être dans ce cas de 20%. S’ils veulent te l’accorder – selon ce que je suis porté à croire – ils pourront me fournir jusqu’à nouvel ordre et il s’agit donc pour eux d’une commande importante. Tu demanderas – je t’en prie – au père Tasset ou au père l’Hôte le tout dernier prix de 10 mètres de sa toile au plâtre ou absorbante – et me feras parvenir le résultat de la discussion que tu auras probablement avec ce monsieur pour livraison de la marchandise. »

Pissaro, c’est au 38 bis

1024px-Camille_Pissarro Bd Montmartre, effet de nuit.jpgCamille Pissarro vécut rue Fontaine en 1856. Vers la fin de sa vie, après de nombreux séjours hors de Paris et notamment dans l’Eure, il revint dans la capitale et prit une chambre à l’Hôtel de Russie, à l’angle du boulevard des Italiens et de la rue Drouot. Là, en 1897, il produisit une série de tableaux sur le boulevard Montmartre à différents moments de la journée, dont la scène de nuit ci-dessus. Il ne l’a pas signée et elle ne sera pas exposée de son vivant.

Au 42, le 17 13 d’André Breton

breton à son bureau.jpgLe 1er janvier 1922, Breton s’installe rue Fontaine dans l’ancien appartement du frère de Jacques Rigaut. (En 1948, Breton passera du quatrième au troisième étage, dans un appartement un peu plus grand). On y accède par un escalier étroit qui part de la cour intérieure et qui mène à une porte sur laquelle apparaissent quatre chiffres : 1713 (le 1 et le 7 accolés représentent le A, le 1 et le 3 accolés représentent le B d’André Breton). Tournant le dos au mouvement Dada, Breton va explorer le domaine mental à travers des jeux collectifs comme le rêve éveillé. L’appartement devient le lieu de réunions où se retrouvent notamment Crevel, Desnos, Péret, de même que… Raymond Queneau et Pierre Brasseur, surréalistes de la première heure. André Breton restera rue Fontaine jusqu’à sa mort, en 1966.

À noter : à partir de 1924 et jusqu’à 1931, dans le même immeuble, Paul Éluard occupera un atelier au 3ème étage. (Ci-dessous, Éluard et Breton dans une bataille d’égos. Photo Man Ray, évidemment.

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45 rue Fontaine, Villiers de L’Isle-Adam

Villiers de l''ile adam.jpg« Il avait, écrit Maurice Maeterlinck, des yeux voilés d’énigmes, fanés et fatigués de regarder dans l’âme ou dans l’au-delà et d’y voir ce que d’autres ne voient point et n’y verront jamais (…). Vêtu d’un pardessus et d’une redingote élimés, il portait sa discrète misère avec la dignité d’un roi provisoirement détrôné. »

Admirateur d’Edgar Poe et de Baudelaire, grand ami de Mallarmé, Villiers de l’Île-Adam joua un grand rôle dans l’avènement du symbolisme français. Ses ouvrages les plus célèbres sont les Contes cruels(1883), et L’Ève future(1886), roman fondateur de la science-fiction. Sur son lit de mort, rue Fontaine, il prononça ces mots célèbres : « Eh bien, je m’en souviendrai de cette planète !

[1]  Issu du remarquable petit ouvrage Anagrammes pour lire dans les pensées de Raphaël Enthoven et Jacques Perry-Salkow

 

Et il y a qui, rue du Cherche-midi ?

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centauteTout commence par la statue de César. Son centaure pourvu d’un plumeau dans le cul est toujours aussi laid. Et le nom du carrefour toujours aussi insupportable. Comment la mairie a-t-elle osé rebaptiser le carrefour Croix rouge, dont le nom remonte au XVIIIe siècle, en « place Michel Debré » ? Une honte. Et comment l’ancien premier ministre a-t-il pu être élu à l’Académie française, lui qui n’a jamais écrit une ligne à part quelques passages de la Constitution ? Vite, fuyons, engageons-nous rue du Cherche-midi.

 Le Fiacre : comme le temps passe…

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Au 4, rue du Cherche-Midi, à la fin des années 50, c’était vraiment très gay. Comme le Flore, la Reine Blanche, le Royal Saint-Germain ou la Pergola, le Fiacre devint un haut lieu de l’homosexualité masculine. Dans son (remarquable) livre Bel de nuit, Elisabeth Quin évoque cet incontournable rendez-vous des temps anciens : « Il y avait le Fiacre, l’étoile la plus brillante (…) et son cocher, Louis Baruc, dit « Louise », un ancien maitre d’hôtel originaire du pays basque. (…) Le duc de Windsor, Rubirosa, Karl Lagerfeld, [ci-dessus dans les années 60] ainsi qu’une ménagerie haute en couleur de tapins et de jolis affamés y ont dîné, chassé, dansé. »

Léo Fontan, en face du Fiacre, au 6

Train Fontan.jpgNe cherchez pas, c’est moyen côté peinture. Pauvre Fontan : il fut retenu parmi les dix derniers candidats au grand prix de Rome en 1909, mais n’obtint aucun point. Par contre, coté illustration, c’est pas mal, comme ces couvertures pour les petits livres de la série Arsène Lupin et diverses illustrations. Il habita au no 6 rue du Cherche-Midi, de 1913 à 1922.

Mais si, c’est Musso !

imagesSacré Guillaume. Toujours dans les beaux quartiers, comme dans Un appartement à Paris. Extrait : « La pluie cessa enfin lorsqu’il arriva boulevard du Montparnasse. Alors que de timides­­ rayons de soleil faisaient miroiter­­ le trottoir, il reprit sa route jusqu’à la rue du Cherche-Midi et s’arrêta devant un petit portail recouvert d’une couche de peinture bleu de Prusse. » (A mon avis, c’est au n° 42).

Le Cherche midi, l’éditeur, c’est au 23

Fondée en 1978 par Philippe Héraclès et Jean Orizet, dans une librairie de la rue du Cherche-Midi, la maison est rachetée par le groupe Editis en 2005. Si vous soumettez un manuscrit, il parait qu’on vous répondra. Et vous pouvez le faire par Internet, chose assez rare chez les (grands) éditeurs.

Au 9, Roger Martin du Gard joue les Zola

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Après la Première Guerre mondiale, Roger Martin du Gard conçoit le projet d’un « roman de longue haleine » sur l’histoire de deux frères. Ce sera Les Thibault, près de 3000 pages, 100 personnages, vingt années d’écriture de 1920 à 1940. C’est épatant, sauf peut-être l’agonie d’Oscar Thibault qui dure 200 pages. Pour son ouvrage, Martin (du Gard) obtint le Nobel 1937 de littérature.

A ce propos, fermez les yeux et citez les lauréats français que vous connaissez.

Alors, combien ? Voici la liste : 1901 : Sully Prudhomme (préféré à Tolstoï).  1904 : Frédéric Mistral. 1915 : Romain Rolland. 1921 : Anatole France. 1927 : Henri Bergson. 1937 : Roger Martin du Gard. 1947 : André Gide. 1952 : François Mauriac. 1957 Albert Camus. 1960 : Saint-John Perse. 1964 : Jean-Paul Sartre (qui refuse le prix. André Maurois s’exclama que Sartre l’avait refusé parce qu’il était incapable de porter un smoking). 1985 : Claude Simon. 2000 : Gao Xingjian (oui mais bon, il n’était français que d’adoption et écrivait en chinois…). 2008 : J. M. G. Le Clézio. 2014 : Patrick Modiano. Ensuite ? J’aimerais bien Jean Echenoz pour la prochaine fois…

 

 Au 17, Saint-Simon allume sévère

Saint-Simon.jpgLouis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, quitte la Cour après la mort du Régent. En 1746, s’installe 17 rue du Cherche-midi et rédige les années 1716-1721 de ses Mémoires. D’une plume alerte, le duc allume sévère ses contemporains. Le Cardinal Dubois, par exemple : « Son esprit était fort ordinaire, son savoir des plus communs, sa capacité nulle, son extérieur d’un furet, mais de cuistre, son débit désagréable, sa fausseté écrite sur son front. » Ou bien, Monsieur, le frère de Louis XIV : « C’était un petit homme ventru monté sur des échasses tant ses souliers étaient hauts, toujours paré comme une femme, plein de bagues, de bracelets, de pierreries partout, avec une longue perruque tout étalée en devant, noire et poudrée, et des rubans partout où il en pouvait mettre, plein de toutes sortes de parfums. On l’accusait de mettre imperceptiblement du rouge ». Saint-Simon ? Un « sniper », le « tueur de Versailles » comme l’écrit Philippe Sollers !

 Au n° 36, Eugène-Louis Charpentier

Charpentier ? Aucun rapport avec le collectionneur Jean Charpentier qui donna son nom à la célèbre galerie et qui exposa une centaine d’artistes de Géricault (1924) à Rouault (1965). Élève de François Gérard et de Léon Cogniet, Eugène-Louis Charpentier est connu essentiellement pour des scènes de batailles conservées au château de Versailles. On lui doit également de nombreux portraits, dont celui de George Sand (1839). Que voici :

George Sand par E L Charpentier

Le petit Jules habite au 76

George Sand ? Parlons-en.  Elle écrivit avec son Jules (Sandeau) un livre intitulé Rose et Blanche en 1831. Qui finit ainsi : « Est-ce que la vie vous a beaucoup amusé, monsieur ? – C’est un méchant livre que je ne voudrais pas relire, répondit le vieillard ; je vous souhaite le bonsoir. »
Sand et sandeau.jpgLe bonsoir, c’est Jules qui le reçoit de la part de sa belle amie. En 1834, désespéré, il confie à Balzac qu’il songe à se suicider. Balzac lui propose alors de s’installer rue Cassini et de l’aider dans ses écritures. Mais les exigences de celui qu’il appelle « le Titan » vont le faire fuir deux ans plus tard, laissant à son protecteur des dettes et un loyer impayé. Pas content, Honoré. D’autant que le « petit Jules » – contrairement à lui – sera admis à l’Académie française.

La Rebelle du 18 rue du Cherche-Midi

On l’appelait la « Sand du Limousin ». Elle s’appelait Marcelle Tinayre et fréquentait le salon littéraire de Madame Arman de Caillavet. En 1904, elle fait partie des cofondatrices du prix Vie heureuse (futur prix Femina) puis, en 1905, elle publie La Rebelle qui aborde la question du féminisme. J’aime beaucoup ce passage de son Château en Limousin : « Adélaïde Lafarge était une des gloires culinaires du canton. Ses pâtés, ses clafoutis, ses confits étaient célèbres. Mais son triomphe, c’étaient les choux ou casse-museaux. »

Au 37, la (grande) Verrue de la (belle) marquise

Jeanne_Baptiste_d'Albert_(Comtesse_de_Verrue.jpgBelle marquise (ou comtesse) ? mourir votre fortune d’amour me fait. Âgée de 13 ans (et 7 mois), vous épousâtes dans l’église Saint-Sulpice Joseph-Ignace de Scaglia (1661-1704), comte de Verrue [Verrua Savoia, province de Turin, Italie]. Riche, belle, intelligente et lettrée, vous vous pâmates pour la peinture de Watteau à qui vous achetâtes une trentaine de toiles. Vous fûtes également une grande bibliophile car vos salons comptaient près de 18000 ouvrages contenus dans des bibliothèques à marqueterie Boulle.

L’hôtel de Verrue fut démoli en 1907 lors du percement du boulevard Raspail. Subsiste, tout à côté (1, rue du Regard) le petit hôtel de Verrue.

 

 

39 rue du Cherche-Midi, lecture chez les Hugo

Hugo CromwellAu 39, l’hôtel des Conseils de guerre était la demeure des beaux-parents de Victor Hugo, chez qui lesquels il habite après son mariage avec Adèle (Foucher). Il y donne en 1826 la lecture de son Cromwell, du Shakespeare petit bras totalement injouable qui, avouons-le, ne vaut pas tripette, à part sa préface qui défend le drame romantique face à la tragédie classique, la modernité face au conservatisme.

 

42-44, rue du Cherche-Midi, Pierre Moinot

Moinot.jpgOutre sa carrière au ministère de la Culture puis à la Cour des comptes, Pierre Moinot a mené une longue carrière littéraire. Après Armes et bagages, en 1952, il publie notamment La Chasse royale (1953), Le Sable vif (Prix des libraires 1963), Le Guetteur d’ombre (Prix Femina 1979), Le Coup d’État (prix Jean Giono 2004). Il entre à l’Académie française en 1982 pour occuper le fauteuil de René Clair.

Haut fonctionnaire chez Malraux, il n’en partageait pas les idées politiques. En 1968, lors de la crise de la cinémathèque qui allait accoucher de mai 68, Malraux l’appelle dans son bureau : « Moinot, vous qui êtes de gauche, réglez-moi cette affaire ». Ce qui fut fait.

Rodolphe Julian aime les femmes. Au 47 de la rue.

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Jusqu’en 1896, les femmes furent interdites d’école des beaux-arts. En 1897, on les admit du bout du pinceau : elles doivent formuler une requête écrite, être âgées de quinze à trente ans, et présenter un acte de naissance ainsi qu’une lettre de recommandation d’un professeur ou d’un artiste confirmé.

Rodolph Julian – peintre de talent – fut le premier à proposer des ateliers pour femmes. Galerie Vivienne puis au 27 galerie Montmartre, au 45 rue du faubourg Saint-Denis, au 31 rue du Dragon, au 5 rue de Berri, au 338 rue Saint-Honoré, au 28 rue Fontaine et au 47 rue du Cherche-Midi, en 1896.

Les ateliers de l’Académie Julian ont tous disparu, à l’exception de celui du Cherche-Midi qui abrite aujourd’hui l’Atelier de Sèvres, une école préparatoire aux grandes écoles d’art.

Moïse Kisling et son duel au sabre

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Entre les nos 85 et 87 de la rue du Cherche-Midi débutait la rue de Bagneux, aujourd’hui Ferrandi, où des ateliers accueillirent Adolphe Lavée, Boleslas Biegas ou encore Moïse Kisling, avant qu’il ne déménage en 1913 pour le 3 de la rue Joseph-Bara. Avant de s’engager dans la Légion étrangère, Kisling se distinguera notamment par son duel avec le peintre Léopold Gottlieb (au Parc des Princes), duel au pistolet puis au sabre qui dura une heure qui prit fin quand un revers de Gottlieb fendit légèrement le nez de Kisling Nul ne connut jamais le motif de la querelle.

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Ci-dessus, on aura reconnu Kisling par Modigliani.

Pour terminer, un petit poème de Raymond Queneau, Une Prison démolie, paru dans Courir les rues, Gallimard, 1967 :

 

« On démolit / Le Cherche-midi / à quatorze heures / tout sera dit »

 

 

 

 

 

 

 

Quelques pas rue Mazarine ?

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Belle rue : ce n’est pas tous les jours que l’on croise Desnos, Manet, Blondin et Champollion dans la même rue. Sans oublier les deux Vernet et le roi de Patagonie.

Édouard Manet, c’est au 60

le buveur d'absintheC’est sans doute lors de sa « bohème élégante » que Manet séjourne rue Mazarine, tout près de l’endroit où il est né, rue Bonaparte. Au début des années 1860, il parcourt Paris pour en saisir « un rien, un profil, un chapeau, en un mot une impression fugitive ».

Le Buveur d’absinthe, sa première soumission au Salon (1859), est refusée en dépit de l’avis favorable de Delacroix. Thomas Couture – son maitre aux Beaux-Arts- condamne l’œuvre en ces termes choisis : « Peint-t-on quelque chose d’aussi laid ? Mon pauvre ami, il n’y a ici qu’un buveur d’absinthe, c’est le peintre qui a produit cette insanité… ». Et toc !

Le petit Mouloudji chez Robert Desnos

Desnos rue MazarineAu 19, Desnos et Youki occupent un vaste appartement et, en 1937, accueillent le petit Mouloudji lorsqu’il n’y a plus de place pour dormir chez Barrault, rue des Grands-Augustins. Le lieu est pour le jeune prolétaire une source d’émerveillement. Dans la salle à manger, un tableau représente une femme nue (Youki) en compagnie d’un lion (tableau signé Foujita, le premier mari d’icelle). La bibliothèque est une sorte de cabine de navire à la Jules Verne où s’entassent des centaines de livres du sol au plafond, dotée d’un petit escalier sans rampe menant à une mezzanine. Desnos possède par ailleurs un gramophone, sur lequel il écoute des chansons populaires, Piaf, Chevalier, Damia, Yvonne Georges (of course).

42-mouloudji-a-14-answeb.gifMouloudji, qui retrouve les voix de la rue de sa petite enfance, s’étonne que l’on puisse « posséder du savoir » et être sensible à ce type de chansons. Le samedi midi, le couple Desnos fait table d’hôtes et accueille souvent une quinzaine de personnes. C’est ainsi que Moulou croise fréquemment Jean Galtier-Boissière, Marion et Henri Jeanson, Pablo Picasso, Henri Langlois, Michel Leiris et sa femme, Marcel Achard, André Salacrou, André Masson … Le 22 février 1944, à dix heures du matin, Robert Desnos sera arrêté à son domicile par les Allemands. Il ne reviendra pas des camps de concentration.

Les litres et ratures d’Antoine Blondin

Blondin au RubensLe rez-de-chaussée du 19 fut longtemps occupé par Le Rubens, café dans lequel, dans l’arrière-salle obscure, travaillait et recevait Antoine Blondin à la fin de sa vie. Jean-Marc Parisis, dépêché par les éditions Quai Voltaire pour lui commander un papier sur le quai du même nom, ne put que constater la triste usure du temps : « Au Rubens, Blondin écluse sa vie, la bégaie. C’est triste, mais rare, les derniers feux d’un phare. Des éclairs de malice et d’émotion sur un océan de torpeur. »

Champollion « tient l’affaire »

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En 1822, il dispose d’un bureau-grenier au numéro 28 et maitrise le syriaque, le chaldéen, le copte, l’hébreu, l’arabe et le persan. Suffisant sans doute pour déchiffrer son premier hiéroglyphe : le mot « Ramsès ». Il se précipite alors à la bibliothèque Mazarine où travaille son frère et s’écrie : « Je tiens l’affaire ! »

S’il avait vécu un peu plus longtemps, Champollion aurait sans doute obtenu que l’obélisque de Louxor soit érigé non pas place de la Concorde mais là où il le souhaitait. Où ? Pile à l’endroit où se trouve aujourd’hui la pyramide du Louvre !

Joseph Vernet : 20 000 lieux sous la mer !

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Il fut comme on le sait un spécialiste des ports de France et de la peinture « maritime ». Est-ce pour cela qu’on le retrouve dans le Nautilus où, écrit Jules Verne, on peut admirer les diverses écoles des maîtres anciens et en particulier « quelques marines de Backuysen et de Vernet » ?

Diderot commenta longuement sept tableaux de Vernet dans un texte connu sous le titre de La Promenade Vernet. Où l’on peut lire : « Quel est celui de vos artistes, me disait mon cicerone, qui eût imaginé de rompre la continuité de cette chaussée rocailleuse par une touffe d’arbres ? — Vernet, peut-être. — À la bonne heure ; mais votre Vernet en aurait-il imaginé l’élégance et le charme ? Aurait-il pu rendre l’effet chaud et piquant de cette lumière qui joue entre leurs troncs et leurs branches ? — Pourquoi non ? — Rendre l’espace immense que votre œil découvre au-delà ? — C’est ce qu’il a fait quelquefois. Vous ne connaissez pas cet homme ; jusqu’où les phénomènes de la nature lui sont familiers… »

Châteaubriant, pour sa part, le glissera dans ses Mémoires : « Deux marines de Vernet, que Louis le Bien−Aimé avait données à la noble dame, étaient accrochées sur une vieille tapisserie de satin verdâtre. »

sherlock holmes.jpgEnfin, on peut lire, dans l’article de Wikipédia consacré à Joseph Vernet : « Dans la nouvelle intitulée L’interprète grec d’Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes déclare que sa grand-mère « était la sœur de Vernet ». C’est évidemment une erreur : il s’agit d’Horace Vernet, le petit-fils de Joseph, que nous avons eu l’occasion de croiser dans un article sur la Place Clichy. Et qui habita au 28 de la rue. D’ailleurs le voici.

Horace Vernet, c’est au 28, comme Champollion.

la bataille de Friedland, horace vernet.jpgLe petit-fils de Joseph Vernet, peintre des épopées napoléoniennes, « homme d’esprit, caractère aimable, une nature droite, honnête, loyale, vive et sensée », (Sainte-Beuve) fut sévèrement jugé par Charles Baudelaire dans sa critique des salons de 1845 et 1846 : « M. Horace Vernet est un militaire qui fait de la peinture. Je hais cet art improvisé au roulement du tambour, ces toiles badigeonnées au galop, cette peinture fabriquée à coups de pistolet, comme je hais l’armée, la force armée, et tout ce qui traîne des armes bruyantes dans un lieu pacifique ».

Vernet, évidemment, n’aima pas Louis XVIII. Qu’il ne se priva pas de croquer dans un style cacateux fort peu napoléonien. (Le porte-coton était un laquais chargé de torcher le royal postérieur).

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Jean Dannet : l’acteur-chansonnier-peintre

Il fut chansonnier (notamment avec Jacques Grello au Théâtre des 2 Ânes), comédien (L’Annonce faite à Marie, La Guerre de Troie n’aura pas lieu) et bien sûr peintre. En 1938, il occupe une modeste chambre au 56 rue Mazarine et peint « tout ce qui tient à la mer et à la vie subaquatique ».

 

Gare de Lyon avec Raymond

cassis

Connaissez-vous le peintre marseillais Raymond Allègre qui vécut au 20 de la rue Mazarine en 1885 ? Que dire ? En 1900, il participe, avec ses panneaux Alger et Cassis, à la décoration du restaurant Le Train bleu de la gare de Lyon.

La Champmeslé se fait larguer

Célèbre interprète de Racine, elle fut également sa maitresse et vécut au 5 rue Mazarine. Mais en 1677, l’auteur de Phèdre s’en sépare pour cause de respectabilité à la cour. La comédienne se console alors dans les bras d’un comte de Clermont-Tonnerre de mauvaise réputation. Aussitôt circule dans la capitale quatre vers fort peu raciniens : « À la plus tendre amour elle était destinée, / Qui prit assez longtemps Racine dans son cœur ; / Mais par un insigne malheur / Un Tonnerre est venu, qui l’a déRacinée. »

Edgar Quinet, ce n’est pas seulement une station de métro

330px-Edgar_Quinet_vers_1860.jpgL’historien-philosophe républicain qui vécut au 4 bis fut sans doute, par son ouvrage L’Enseignement du peuple, un des inspirateurs de Jaurès pour son engagement sur la laïcité et un des plus grands républicains de son temps. Nommé au Collège de France en 1841, il en sera exclu quatre ans plus tard (en même temps que Michelet) après avoir critiqué les Jésuites pour leur rôle néfaste en Europe du Sud. (Pas touche au clergé). Après avoir activement participé à l’avènement de la République en 1848, il est élu député. Mais le coup d’État de 1851 sonne le glas de ses idées et de la chaire qu’il avait retrouvée. (Pas touche au prince-président-futur empereur.) Il reviendra pour défendre Paris en 1870 et ne cessera de défendre l’idée républicaine et le contrat social. Dans L’Esprit nouveau, paru en 1874, il demande que les femmes ne soient plus victimes de la législation du mariage et de l’ignorance, que soit rendue leur dignité aux paysans et aux ouvriers, que cessent les guerres sociales de classes. Cela valait largement un boulevard et une station de métro.

Et le roi, dans tout ça ?

Pièce royaume de PatagonieEn 1981 Jean Raspail sort un livre intitulé Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie (éditions Albin Michel), récompensé par le Grand Prix du roman de l’Académie française. Il raconte l’incroyable histoire d’Antoine de Tounens, qui disparaît de Périgueux pendant quatre ans et qui réapparait en 1861 en tant que roi de Patagonie. Le tout nouveau souverain Orélie-Antoine Ier, désigné par les Indiens Mapuches, a promulgué une constitution et battu monnaie à son effigie. Il ne régnera pas longtemps. En janvier 1862, le Chili l’expulse. Il tentera par trois fois de retrouver son trône. En 1867, on le retrouve rue Mazarine, au n° 54, avant qu’il ne retourne en Dordogne. L’actuel prince héritier se nommerait Antoine IV et demeurerait à Tourtoirac.

Le 14e arr. de Patrick Modiano

 

Modiano

 

 

Bon d’accord. Modiano, c’est pas rigolo. Mais c’est tellement beau… Cette semaine, suivons-le dans le quatorzième arrondissement, pour une balade qui se termine vers les boulevard de ceinture. Un quartier où il trouvait refuge à 20 ans dans les petits hôtels de la rue Delambre ou de la rue du Montparnasse. Un quartier « qui se survivait à lui-même et qui pourrissait doucement, loin de Paris ».

Cette contrée existe-t-elle encore, se demande l’auteur de L’Herbe des nuits ? « On ne retourne pas souvent dans les quartiers du sud. C’est une zone qui a fini par devenir un paysage imaginaire, au point qu’on s’étonne que des noms comme Tombe-Issoire, Glacière, Montsouris, le château de la Reine Blanche, figurent dans la réalité, en toutes lettres, sur des plans de Paris. »

Le Lutetia, 45, boulevard Raspail

« En juin, mon père et moi, nous nous réconcilions. Je le retrouve souvent dans le hall de l’hôtel Lutetia. » (Un pedigree)

Lutetia.jpgConstruit par le propriétaire du Bon Marché pour y loger sa meilleure clientèle provinciale, le Lutetia fut le premier hôtel Art nouveau à Paris. En juin 1940, il est occupé par l’Abwehr, le service de renseignement et de contre-espionnage de l’état-major allemand. En août 1944, après la Libération, le bâtiment est réquisitionné par le général de Gaulle et accueille les déportés à leur retour des camps de concentration nazis. Si Modiano évoque la piscine Molitor et la piscine Deligny dans son œuvre, il ne mentionne jamais celle du Lutetia, très belle piscine « à vagues artificielles » qu’il aurait pu fréquenter. Piscine privée de l’hôtel avant la guerre, elle devint municipale à la Libération avant de fermer dans les années 1970.

Le Poisson d’or, 24, rue Vavin 

Dans Les Boulevards de ceinture, le père du narrateur suggère doucement : « Peut-être au Poisson d’or, Odéon 90.95… », avant de se faire rabrouer par Murraille.

Le Poisson d’or était durant l’Occupation un restaurant-boîte de nuit proche des standards des Champs-Élysées ou de Pigalle. Il deviendra l’Éléphant blanc puis le Club Saint-Hilaire.

Le Cabaret des Isles et Les Vikings, 31, rue Vavin

« […] le Cabaret des Isles, rue Vavin, où l’on aurait remarqué la présence du couple, occupait le sous-sol des Vikings. » (Fleurs de ruine)

Les Vikings furent créés en 1926 par le Norvégien Carl F. Hem et prêtèrent leur cave au Cabaret des Isles. Les deux établissements mélangeaient donc à la même adresse le froid et le chaud.

L’ancienne gare Montparnasse

« Quand il pleuvait rue d’Odessa ou rue du Départ, je me sentais dans un port breton, sous le crachin. De la gare qui n’était pas encore détruite, s’échappaient des bouffées de Brest ou de Lorient. » (Fleurs de ruine)

accident montparnasse

L’ancienne gare Montparnasse reste célèbre pour l’accident du 22 octobre 1895, quand la locomotive à vapeur du train Granville-Paris pulvérise le heurtoir, traverse les deux murs du bâtiment puis s’écrase en contrebas. Mais c’est sans fracas que, trente ans plus tard, un génie du cinéma tient dans la même gare une petite boutique de jouets et de confiserie : ruiné par la faillite de son studio de cinéma, Georges Méliès n’a pas trouvé d’autre moyen de subsistance.

tour montparnasse.jpg« Je marche dans un quartier maussade que la tour voile de deuil, écrit Modiano dans Fleurs de ruine. » Une tour qui « endeuille le boulevard Edgar-Quinet et les rues avoisinantes ».

La démolition de l’ancienne gare commence en 1965. Fin 1967, Jacques Dutronc chante : « Et sur le boulevard Montparnasse / La gare n’est plus qu’une carcasse / Il est cinq heures / Paris s’éveille. »

Roger la Frite, 57, boulevard du Montparnasse

« Nathalie […] me racontera plus tard que les jours de dèche, mon père ne l’emmenait pas dîner chez Charlot roi des coquillages mais chez Roger la Frite. » (Un pedigree)

frites.jpgVéritable institution, Roger la Frite fit les beaux jours des fauchés en tous genres dans les années 1960 et 1970. « Avec Jean-Luc et ses copains, Truffaut, Rozier, Rivette, on allait souvent chez Roger la Frite, à Montparnasse », se souvient Anna Karina dans Libération. Pour un prix modique, le client était servi ici d’un steak garni d’une montagne de frites et arrosé d’un quart de rouge. Quant à « Charlot roi des coquillages » de la place de Clichy, il a été créé en 1937 par un Marseillais du nom de « Charlot » Lombardo, un ancien de chez Prunier. Dans une ambiance surannée, l’établissement a proposé ses plateaux de fruits de mer jusqu’en 2017 et sa transformation en supermarché. Lequel a néanmoins conservé, selon le souhait de la municipalité, l’auvent rouge en façade.

Le cinéma Montparnasse, 16, rue d’Odessa

 « Un dimanche après-midi, j’étais seul avec Dannie, au bas de la rue d’Odessa. La pluie commençait à tomber et nous nous étions réfugiés dans le hall du cinéma Montparnasse. » (L’Herbe des nuits)

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Sans doute Modiano désigne-t-il le Gaumont Parnasse, 16, rue d’Odessa, qui se trouvait près du café Dupont. En 1964, la place Montparnasse voit surgir de nouvelles salles « d’exclusivités » : le Miramar et le Bretagne. Dans la gare existe encore le Cinéac, une salle aux fauteuils avachis, fréquentée par des voyageurs en instance, des désœuvrés, des lycéens du jeudi. Au programme et en continu : actualités, dessins animés, magazines exotiques. Le Cinéac ferme ses portes le 28 juin 1966, avant que la gare ne soit totalement démolie.

L’Unic Hôtel, 56, rue du Montparnasse

« Dehors, je n’ai pu m’empêcher de les observer derrière la vitre. Et, aujourd’hui, à mesure que j’écris, il me semble que je les observe encore, debout sur le trottoir comme si je n’avais pas changé de place. » (L’Herbe des nuits)

Unic hotelQue reste-t-il de l’affaire Ben Barka, du nom de cet opposant marocain enlevé devant le drugstore du boulevard Saint-Germain en 1965 ? Dans L’Herbe des nuits, Modiano part dans les replis du temps sur les traces d’un « Paris très menaçant, noir et trouble ». L’Unic Hôtel en est l’épicentre. L’établissement (aujourd’hui Unic Renoir) appartenait à Georges Boucheseiche, ancien truand reconverti dans le proxénétisme, qui fut suspecté d’avoir séquestré l’opposant marocain et participé à son meurtre. Dans le roman, il apparaît sous le nom de Georges B., un homme qui « n’est pas un enfant de chœur ». Quant à Ghali Aghamouri, autre figure de la bande de l’Unic Hôtel, ce pourrait être Thami Azemmouri, l’étudiant en histoire qui accompagnait Ben Barka lors de sa disparition.

indexLe choix du personnage de Georges Boucheseiche n’est pas anodin. Et comme souvent chez Modiano, les années 1940 et 1960 se tiennent par la main. Bien avant d’être mêlé au meurtre de Ben Barka, Boucheseiche avait prêté main-forte à la Gestapo française de la rue Lauriston. Et le docteur Lucaszek, un autre personnage de L’Herbe des nuits, fut également en contact avec cette sinistre bande.

La rue Vandamme

Dans Fleur de ruine, le narrateur évoque la rue Vandamme : « Non, je n’avais pas rêvé. La rue Vandamme s’ouvrait sur l’avenue à peu près à cette hauteur, mais ce soir-là, les façades étaient lisses, compactes, sans la moindre échappée. Il fallait bien que je me rende à l’évidence : la rue Vandamme n’existait plus. »

ruie vandamme

Pauvre rue Vandamme ! En 1937, la restructuration de la gare Montparnasse l’amputa d’un bon tiers. Puis, dans les années 1960, la rénovation du quartier Plaisance détruisit sa partie centrale, la plus pittoresque. Ne subsiste aujourd’hui qu’une petite rue reliant la rue de la Gaîté à l’avenue du Maine.

L’atelier de Jansen, 9, rue Froidevaux

« – Si cela vous intéresse, a-t-il dit, je vous montrerai les photos quand elles seront développées. […] J’avais inscrit son numéro de téléphone sur un paquet de cigarettes. D’ailleurs, il était dans le Bottin, nous avait-il précisé. Jansen, 9, rue Froidevaux, Danton 75-21. » (Chien de printemps)

CapaLa rue Froidevaux… Des photos que l’on abandonne sur place avant de disparaître… On pense bien sûr à Robert Capa qui, en 1939, résida 37, rue Froidevaux et quitta précipitamment Paris devant les menaces de guerre. D’autant plus que Modiano fait de Jansen un proche du photographe, avec lequel il aurait « couvert le Tour de France ».

Modiano ne pouvait être que sensible à la rocambolesque histoire de la « valise mexicaine » de Robert Capa, qui, avant de quitter la capitale pour les États-Unis, confia des boîtes contenant près de deux cents rouleaux de pellicules sur la guerre civile espagnole à Csiki Weisz, ami et photographe. La « valise » se volatilise cependant pendant quarante ans, avant de réapparaître miraculeusement au Mexique, en 1979. Au total, quatre mille cinq cents négatifs sont retrouvés, qui retracent les combats de la guerre civile espagnole entre 1936 et 1939. Quant à Jansen, il partira à son tour au Mexique en juin 1964 pour « ne plus donner signe de vie ».

L’hôtel Savoie, 8, rue Cels

Dans Le Café de la jeunesse perdue, Louki réside à l’hôtel Savoie après avoir habité la rue Fermat, dans ce que Modiano appelle « l’arrière-Montparnasse ». Le personnage de Louki s’inspire d’une personne réelle, une certaine Kaki. Comme dans le roman, elle s’appelait en réalité Jacqueline ; sous l’effet de la drogue, elle sCafé de la jeunesse perdueauta par la fenêtre de son hôtel, rue Cels, un samedi de novembre 1953. On put lire, à la une de France Dimanche : « En se jetant par la fenêtre, “Kaki” a mis fin au roman-type d’une désaxée de Saint-Germain-des-Prés. »

Au carrefour de la rue de la Santé et du boulevard Arago

« Boulevard Arago, je ne détachais pas les yeux du mur sombre et interminable de la prison. C’était là où, jadis, on dressait la guillotine. » (Fleurs de ruine)

Guillotine.jpgEntre 1909 et 1939, les exécutions avaient lieu à l’angle du boulevard Arago et de la rue de la Santé. En juin 1939, les exécutions publiques furent interdites et la guillotine installée dans la cour d’honneur de la prison. Contemplant le mur de la Santé, le narrateur songe-t-il au fantôme qu’il poursuit dans la première partie de son œuvre, ce Louis Pagnon, gestapiste et proche de son père, détenu à la Santé en 1941 avant de rejoindre la rue Lauriston ? Pagnon ne fut pas guillotiné mais fusillé avec Lafont et Bonny au fort de Montrouge, en décembre 1944.

Sur les traces de Roger Gilbert-Lecomte, rue Bardinet

gilbert lecomte.jpg« Combien de fois ai-je suivi cette rue, sans même savoir que Gilbert-Lecomte m’y avait précédé ? » écrit Modiano dans Dora Bruder. S’il évoque ce poète mort à 37 ans, qui habita au 16 bis, c’est parce que sa compagne, Ruth Kronenberg, fut déportée dans le convoi du 11 septembre 1942, une semaine avant Dora Bruder. Et qu’à trente ans de distance, en 1965, Gilbert-Lecomte et Modiano résidèrent dans le même hôtel, square Caulaincourt.

La rue de la Voie-Verte

« Je m’étais souvent demandé pourquoi, en l’espace de quelques années, les lieux où je rencontrais mon père s’étaient peu à peu déplacés des Champs-Élysées vers la porte d’Orléans. Je me rappelle même avoir déployé dans ma chambre d’hôtel de la rue de la Voie-Verte, un plan de Paris. » (Accident nocturne)

rue de la voie verte.jpgLa rue de la Voie-Verte perdit son nom en 1945 pour devenir la rue du Père-Corentin. Le franciscain et patriote assassiné par les nazis en 1944 méritait amplement d’être ainsi honoré mais on ne peut qu’approuver la volonté de Modiano d’évoquer l’ancien nom à la sonorité si musicale.

Jean de L’Herbe des nuits et Jean de L’Horizon, 28, rue de l’Aude

« Je ne suis jamais revenu rue de l’Aude. Sauf dans mes rêves… » (L’Herbe des nuits)

Jean, le narrateur de L’Herbe des nuits, y loue une chambre. C’était déjà l’adresse de Jean Bosmans, le personnage central du précédent roman, L’Horizon. Et Jean est le premier prénom de Patrick Modiano.

Le palais arabe du parc Montsouris

« Le livre de Michel Audiard m’a ému, écrit Modiano, parce qu’en le lisant, j’ai constaté, une fois de plus, que la démarche essentielle d’un écrivain, c’est de partir à la recherche du temps perdu. Audiard nous dit à demi-mots que nous n’aurions jamais dû quitter le parc Montsouris avec ses pelouses qui descendent à pic, le petit train qui le traverse, et le palais arabe qui demeure là, dérisoire, comme le dernier vestige de notre enfance. » (Le Monde, 23 juin 1978, à propos du roman d’Audiart La Nuit, le jour et toutes les autres nuits.

parc Monsouris

Jusqu’en 1991, le parc Montsouris abrita le palais du Bardo, reproduction à échelle réduite de la résidence d’été des beys de Tunis, vestige de l’Exposition universelle de 1867 au Champ-de-Mars. À la fin de l’Exposition, la Ville de Paris acheta la bâtisse et la fit remonter par des ouvriers tunisiens en haut du parc Montsouris. Ce « palais arabe » était classé Monument historique et devait être restauré dans les années 1980 pour accueillir un musée tunisien. Il fut détruit dans un incendie en 1991.

La Cité universitaire, 17, boulevard Jourdan

« Je me suis réfugié dans le quartier du boulevard Kellermann, et je fréquente la Cité universitaire voisine, ses grandes pelouses, ses restaurants, sa cafétéria, son cinéma et ses habitants. Amis marocains, algériens, yougoslaves, cubains, égyptiens, turcs… » (Un pedigree)

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Dans les années 1960, la Cité U achève son déploiement et voit le nombre de ses pavillons passer à dix-sept, le dernier étant la Maison de l’Iran. Dans L’Herbe des nuits, le narrateur s’étonne que Dannie occupe une chambre dans le bâtiment des États-Unis, car elle n’est ni américaine ni étudiante. Le lieu est propice aux infiltrations, aux statuts incertains. Patrick Modiano s’y aventure en 1966, ultime borne de ses dérives vers le sud : « Je fréquentais la Cité universitaire, le pavillon du Maroc, sans être étudiant. C’était une principauté bizarre à la lisière de Paris avec de vrais et de faux étudiants, comme un port franc, surveillé par la police. » C’est dans ses souvenirs de la Cité U qu’il puisera certains éléments de L’Herbe des nuits, évocation discrète de l’affaire Ben Barka.

Dans Fleurs de ruine, le narrateur insiste sur le prodigieux refuge que constitue la Cité U :

« Quand nous en franchissions la frontière – avec nos fausses cartes d’identité –, nous étions à l’abri de tout. »

Le café La Rotonde, 7, place du 25-août-1944

« Nous nous sommes levés et, sans nous serrer la main, nous sommes sortis ensemble du café de La Rotonde. J’ai été surpris de le voir s’éloigner dans son pardessus bleu marine vers le périphérique. » (Accident nocturne)

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Photo Roger Violet

Pour le narrateur d’Accident nocturne, le café La Rotonde marque une frontière. Au-delà, on s’aventure à Montrouge, en pays étranger. Si le père s’éloigne vers de « lointaines banlieues », le fils ne franchit pas la frontière à pied. Il prend le car dans Paris intra-muros pour rentrer au collège. La porte d’Orléans marque également la déchéance du père, qui y donne désormais ses rendez-vous. Adieu les halls du Claridge ou du Grand Hôtel. Les affaires se traitent désormais au milieu des sifflements des percolateurs, en compagnie de forains, d’hommes « au teint rubicond de voyageur de commerce, ou à l’allure chafouine de clercs de notaire provinciaux ».

La porte d’Orléans – limite des quartiers Sud – suinte l’absolue tristesse. On peut lire dans Accident nocturne une phrase aux allures d’excipit : « Le quartier […] m’a soudain paru lugubre, peut-être parce qu’il me rappelait un passé récent : la silhouette de mon père s’éloignant vers Montrouge, on aurait cru à la rencontre d’un peloton d’exécution. »

 

Un peu d’autopromo ?

Certains d’entre vous se sont peut-être procurés mon livre sur Le Paris de Modiano, paru il y a une semaine chez Parigramme, dont le texte de cet article est issu.  L’Express le crédite d’un 18/20 (merci, merci) et écrit : « Quelle balade ! Prenez Paris, scrutez-la à la loupe à travers l’oeuvre et la vie de Patrick Modiano, et vous obtenez ce beau livre passionnant, reflétant à merveille « l’immense jeu de piste spatial et temporel », entamé par le Prix Nobel depuis les premiers jours. »

 

La Place Dauphine, nombril du monde ?

 

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René Kuder, Place Dauphine, 1947

D’après de savants calculs de l’IGN, le centre géographique de Paris serait situé sur la place Dauphine, aux coordonnées 48° 51′ 24″ N, 2° 20′ 32″ E. Fichtre ! La France étant (fut un temps) le centre du monde et Paris le centre culturel de la France, quelle aura planétaire pour cette petite place affublée d’un presque unanime qualificatif : « charmante ». Mais ce ne fut pas toujours l’avis de tout le monde. Frantz Jourdain, par exemple, le pote de Zola et architecte de la Samaritaine, la croque en ces termes : « Les maisons en sont d’une banalité lamentable. Je ne parle pas, bien sûr, des deux pavillons d’entrée, face au Pont-Neuf, qui sont charmants. Mais les autres ! Les connaissez-vous ? Les avez-vous visitées ? Je les connais, moi, ces maisons. Pas d’escalier de service, pas de salle de bains, les water-closets sur le palier, des entresols de deux mètres de haut, des couloirs sans lumière, des cuisines sans air. […] Habiteriez-vous dans ces vieilles pierres ? Habiteriez-vous dans ces taudis ? Mais s’il vous plait d’avoir mon sentiment, je flanquerais tout ça par terre. »

Heureusement, il n’en fut rien et la place est toujours là. Avec son joli bouillon de culture.

Tabarin fait son beurre

place-dauphine-gravure-1662.jpgAu 17e siècle, Tabarin et Mondeur y dressèrent leurs tréteaux, proposant de petites pièces satiriques ou des chansons lestes. Henri IV, dit-on, se mêlait aux badauds incognito pour les écouter. Comme ils vendaient ensuite des baumes aphrodisiaques et des potions opiacées, le Parlement décida de stopper ce lucratif commerce et les chassa en 1634. Qu’importe : Les Œuvres et fantaisies de Tabarin eurent un grand succès, connurent sept éditions et, selon l’éminent historien Gustave Lanson, auraient influencé Molière et La Fontaine.

Nerval regrette l’ile de la Gourdaine

Nerval.jpgDans La Main enchantée, Gérard de Nerval semble regretter l’île si bucolique qui donna naissance à la place Dauphine : « Il est une autre place dans la ville de Paris qui ne cause pas moins de satisfaction par sa régularité et son ordonnance, et qui est, en triangle, à peu près ce que l’autre est en carré. Elle a été bâtie sous le règne de Henri le Grand, qui la nomma place Dauphine et l’on admira alors le peu de temps qu’il fallut à ses bâtiments pour couvrir tout le terrain vague de l’île de la Gourdaine. Ce fut un cruel déplaisir que l’envahissement de ce terrain, pour les clercs, qui venaient s’y ébattre à grand bruit, et pour les avocats qui venaient y méditer leurs plaidoyers : promenade si verte et si fleurie, au sortir de l’infecte cour du Palais. »

 Les dieux ont soif place Dauphine

les dieux ont soif.jpgDans Les Dieux ont soif, roman d’Anatole France se déroulant durant la Terreur, Évariste Gamelin, jeune peintre membre du Tribunal révolutionnaire, est aimé de la belle Elodie. L’amour ou le pouvoir ? C’est ce qu’il médite lors de leurs promenades amoureuses sur la place Dauphine. Pauvre Anatole France ! Le prix Nobel de littérature 1921 cristallisera à la fin de sa vie toutes les rancœurs des soi-disant modernes. Héritant de son fauteuil, Valéry ne prononça pas son nom dans son discours de réception à l’Académie et l’attelage Breton-Aragon-Soupault-Drieu-Delteil proposa de gifler son cadavre dans un tract annonciateur du surréalisme. « C’est un peu de la servilité humaine qui s’en va » écrivirent-ils aimablement.

Maigret, bien sûr…

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En bordure de la place se tenait Les Trois marches, brasserie fort prisée de ces messieurs de la Police judiciaire. Simenon, dans ses romans, la rebaptisa brasserie Dauphine, d’où notre commissaire un tantinet bourru faisait monter demis et sandwichs pour les interrogatoires serrés qui perduraient toute la nuit. Il y déjeunait souvent, petit salé ou cette crémeuse blanquette de veau que l’on hume dans Un échec de Maigret.

Chardin dans les arbres

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Pipes et vases à boire, dit aussi La tabagie, vers 1737

Dans les années 1720, la place Dauphine était une sorte de marché ouvert à tous vents et Chardin, à l’occasion de la procession de la Fête-Dieu, y accrocha aux arbres deux de ses toiles : Le Buffet (également appelée Le Dressoir) et La Raie. Denis Diderot, ami et admirateur, s’émerveilla : « C’est une vigueur de couleurs incroyable, une harmonie générale, un effet piquant et vrai. De belles masses, une magie de faire à désespérer, un rare goût dans l’assortiment et l’ordonnance. On s’arrête devant un Chardin comme d’instinct. Comme un voyageur fatigué de sa route va s’asseoir, sans presque s’en apercevoir, dans l’endroit qui lui offre un siège de verdure, du silence, des eaux, de l’ombre et du frais ».

 André Breton et le sexe (féminin) de Paris

Dans La Clé des champs, Breton compare de manière explicite la place Dauphine à un pubis féminin. Il détaille sa « configuration triangulaiPlace Dauphine trianglere, d’ailleurs légèrement curviligne, et […] la fente qui la bissexte en deux espaces boisés ». Pour compléter le tableau, les deux bras de la Seine longeant la place dessinent les « jambes » de Paris.

La jolie place exerçait un emprise sur lui : « Cette place Dauphine, écrit-il en 1928, est bien un des lieux les plus profondément retirés que je connaisse, un des pires terrains vagues qui soient à Paris. Chaque fois que je m’y suis trouvé, j’ai senti m’abandonner l’envie d’aller ailleurs, il m’a fallu argumenter avec moi-même pour me dégager d’une étreinte très douce, trop agréablement insistante et, à tout prendre, brisante. »

 15 place Dauphine, la fenêtre rouge de Nadja

Nadja.jpgOn retrouve Breton et la place Dauphine dans Nadja. Deux jours après leur rencontre, en 1926, André Breton dine avec la jeune femme à la terrasse de chez Paul (le restaurant a été créé en 1894). Nadja pense qu’il existe sous leurs pieds un souterrain, elle insiste sur la présence d’un vent bleu. En regardant la fenêtre d’une des maisons qui bordent la place, elle exerce ses dons de divination : « Dans une minute, cette fenêtre va s’éclairer. Elle sera rouge. » Prophétie accomplie. Médium, Nadja ? Elle lui aurait prédit : « Tu écriras un livre sur moi. Je t’assure. » Le livre paraitra en 1928, alors que Nadja est enfermée dans un asile de fous, à Lille, où elle décèdera en 1941.

Et le City hôtel, au 29

Le temps d’un éphémère amour, Breton convia Nadja dans une chambre d’hôtel situé au 29 : « De plus, écrit-il, j’ai habité quelque temps un hôtel jouxtant cette place, « City Hôtel », où les allées et venues à toute heure, pour qui ne se satisfait pas de solutions trop simples, sont suspectes. Le jour baisse. Afin d’être seuls, nous nous faisons servir par le marchand de vins. Pour la première fois, durant le repas Nadja se montre assez frivole. »

Vidocq, c’est au 12

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En 1837, l’ancien bagnard ex-chef de la police séjourne place Dauphine. Sept ans auparavant, il a publié ses Mémoires, dont on attribue l’écriture aux « teinturiers » (les « nègres » d’aujourd’hui) Louis-François Lhéritier de l’Ain et Emile Morice. Comme chacun sait, Vidocq a inspiré Balzac pour son Vautrin et Hugo pour Jean Valjean. Une quinzaine de films s’inspirent de sa vie, le premier étant Vidocq, 1911, film muet avec Harry Baur.

 

15 place Dauphine, Montand et Signoret…

Montand Signoret place Dauphine

 C’est dans une ancienne librairie que le couple s’installe en 1951, un petit duplex qu’ils surnomment La Roulotte. « L’appartement de la place Dauphine, c’est ce qu’on a eu en premier, déclare Signoret en 1979. Elle représente le départ d’une nouvelle vie à deux. C’est là qu’il y a le piano, qu’on reçoit les copains, qu’on se dispute ». En trente ans de mariage, Simone Signoret n’a jamais préparé qu’un seul plat à Yves Montand, des spaghettis au beurre : « La cuisine, c’est pas son truc ! », avait-il raconté. Heureusement, ils habitaient à côté de Chez Paul, dont les cuisines donnaient sur leur palier.

… et Othon Friesz, le plus impressionniste des Fauves

Othon Friesz http:/www.tuttartpitturasculturapoesiamusica.com

En 1903, Friesz emménage dans un atelier situé au 15, dans lequel il restera jusqu’en octobre 1905. D’abord influencé par les impressionnistes, puis par Vincent van Gogh et Paul Gauguin, il va devenir « fauve », peignant des « excentricités colorées », des « bariolages informes », des « mélanges de cire à bouteille et de plumes de perroquet » en compagnie de Matisse, Marquet, Vlaminck, Manguin…. Fauve ? Apercevant un buste de femme du sculpteur Marque au milieu de la salle, le critique Louis Vauxcelles s’écrie : « C’est Donatello dans la cage aux fauves ! »

Charles Camoin habite au 28

Camoin-Les-Quais-de-Paris-H.jpegCharles

Camoin (1879-1965), qui fut l’élève de Gustave Moreau aux côtés de Georges Rouault, Albert Marquet, Henri Manguin et Henri Matisse, se rattache au mouvement fauviste. En 1914, il expose une soixantaine de toiles à la galerie Druet, toiles qu’il décide de détruire quelques mois plus tard en les coupant en morceaux puis en les jetant à la poubelle, rue Lepic. Les débris atterrissent au Marché aux Puces puis rachetés par le Père Soulier, célèbre marchand de la rue des Martyrs, qui les rassemble et les vend à des collectionneurs avertis, Warnod, Félix Fénéon, Francis Carco ou Gustave Coquiot. Camoin refuse d’en accepter la paternité et s’ensuit un procès qui restera célèbre dans le cadre de la propriété intellectuelle. Le tribunal civil de la Seine statua, le 15 novembre 1927 : « La propriété des morceaux lacérés ne peut faire obstacle à l’exercice par l’auteur de son droit de divulgation. L’acquisition de la propriété ne se limite qu’au support, l’auteur reste maître malgré l’abandon de son œuvre de faire respecter ses droits. »

Albert Marquet ? C’est au 29 !

vue du Pont neuf, Marquet

Alors qu’il habite, jusqu’en 1905, quai des Grands Augustins, Marquet déménage en 1906 avec sa mère dans un petit appartement du 29 place Dauphine. Il aura l’occasion d’y peindre le Pont-Neuf, à trois reprises. Il quittera la place Dauphine début de 1908 pour rejoindre Matisse au 19, quai Saint Michel.

Cinéma, chanson et théâtre

La bicyclette bleueRégine Desforges consacre un long chapitre à la place Dauphine dans Le Paris de mes amours. Et quelques scènes de l’adaptation cinématographique de sa Bicyclette bleue, avec Laeticia Casta et Jean-Claude Brialy, y furent tournées.

Yves Simon, habitant de la place, la mentionne dans sa chanson Nous nous sommes tant aimés (album Macadam). « Les joueurs d’hélicon de la fanfare des Beaux-Arts / Jouaient  » Huit et demi  » sur les grands boulevards.  / A Paris, la Seine était grise et pourtant je t’aimais, / Place Dauphine le soir on se retrouvait. »

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Comment ne pas terminer par Lanzmann/Ségalen, musique de Dutronc qui ne se décide pas à aller se coucher : « Je suis le dauphin de la place Dauphine / Et la place Blanche a mauvais’ mine… / Les camions sont pleins de lait / Les balayeurs sont pleins d’balais… »

 

Sur ce, bonne journée à tous.

 

Remonter le temps et la rue Monsieur-le Prince

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Merveilleuse rue Monsieur-le-Prince. Où l’on croise de grands esprits, de Blaise Pascal à Frédéric Beigbeder (mais si !), en passant par Zola, Rimbaud, Auguste Comte, Saint-Saëns, Paul Léautaud et les pataphysiciens. Sans oublier Woody Allen.

Tous au Polidor

le polidor.jpgC’était, écrit le Crapouillot d’avril 1960, un « restaurant à vingt-deux sous à la Belle Epoque où se retrouvaient philosophes faméliques et poètes peu fortunés ». Parmi ces derniers, citons Germain Nouveau et Richepin. En 1874, le premier écrit au second : « Nous avons pu dépenser peu de ronds grâce à notre reconnaissance de lieux où l’on tortore aussi magnifiquement bon marché que chez Polidor… ». Dix ans plus tard, Louis Ménard, père de la phonétique, déclare trouver le Polidor « plaisant pour l’œuf sur le plat que l’on y absorbe à bon compte ». James Joyce.jpgCitons enfin James Joyce, un habitué, qui habitait tout près au 5 rue Corneille, et qui venait se sustenter d’une toute petite omelette. Bref, on l’a compris, c’était bon, pas cher et surtout fort bien fréquenté depuis… 1845. Rien d’étonnant, donc, à ce que le restaurant devienne le QG du Collège de Pataphysique, où les Boris Vian, Raymond Queneau, Eugène Ionesco, Jacques Prévert, François Caradec, Noël Arnaud, etc … tentèrent de trouver des solutions imaginaires à tous les problèmes imaginables.

Les amateurs de littérature argentine (comme Jorge Sinclair) savent bien sûr que le Polidor fait l’ouverture de 62, Maquette à monter, livre de l’écrivain Julio Cortázar, que François Mitterrand naturalisa français en 1981, en même temps que Milan Kundera. Savent-il que Cortázar refusa poliment d’entrer à l’Oulipo ?

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D’autres, plutôt cinéphiles, évoqueront le tournage au Polidor de Cézanne et moi, film de Danièle Thompson, relatant l’amitié entre Cézanne et Zola. Sans oublier, évidemment Minuit à Paris, de Woody Allen : c’est au Polidor que Gil (interprété par Owen Wilson) rencontre Ernest Hemingway (interprété par Corey Stoll).

Minuit à Paris.jpgPour conclure sur une note résolument littéraire, signalons que de nombreux sites mentionnent que Pierre Benoit aurait cité le restaurant Polidor dans son discours de réception à l’Académie française. Ben non. Je l’ai parcouru deux fois, le discours, je n’ai rien vu.

Enfin, difficile d’évoquer le 41 rue Monsieur-le-Prince et le Polidor sans évoquer Rimbaud. C’est en effet à l’Hôtel d’Orient, situé au-dessus du restaurant, que le jeune homme s’installe en 1872, de retour de Charleville, comme nous l’avons mentionné dans un précédent article. (Quel voyou, ce voyant). Il n’y restera pas très longtemps, car, dès novembre, il emménagera à l’Hôtel des Étrangers, situé à l’angle du boulevard Saint-Michel et de la rue Racine.

La première chambre d’Émile Zola

emile zola à 22 ans, en 1862À 18 ans, élève au lycée Saint-Louis, Émile Zola vit dans une petite chambre du 63 et écrit à Cézanne, ami d’adolescence rencontré en 1852 : « Je ne sais vraiment quelle destinée me poursuit dans le choix de mes logements. Tout enfant, j’ai habité à Aix, la demeure de Thiers. Je viens à Paris et ma première chambre est celle de Raspail. » (Notons qu’il s’agit du graveur Benjamin Raspail et non de son père, l’homme politique François Raspail.) Le jeune Zola y restera un an avant de s’installer, pour deux ans, au 241 rue Saint-Jacques. Si Zola n’atteint pas les sommets de Dumas ou de Baudelaire en termes de résidences parisiennes, il est cependant crédité d’une vingtaine d’adresses dans la capitale.

Dégouté, Blaise Pascal !

mémorial.jpgPascal s’installe au 54 (de la rue qui s’appelle alors rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel), par « dégoût du monde ». Il y écrira les Provinciales, « le premier livre de génie qu’on vit en prose », selon Voltaire. Moins de deux mois après son installation survient la mystique nuit de feu du 23 novembre 1654 : il écrit quelques lignes qu’il recopiera sur un morceau de parchemin, ce célèbre Mémorial que l’on découvrira dans la doublure de son pourpoint. Il restera à cette adresse jusqu’au 29 juin 1662, où malade, il sera transporté chez sa sœur au 67, rue du Cardinal-Lemoine.

Métro boulot dodo au Zodiaque

pierre Béarn.jpgMétro boulot dodo ? Ce slogan est tiré d’un poème publié par Seghers en 1951 : « Au déboulé garçon, pointe ton numéro / pour gagner ainsi le salaire / d’un morne jour utilitaire / Métro, boulot, bistro, mégots, dodo, zéro. » L’auteur ? Le légendaire poète et libraire Pierre Béarn.

En 1934, à trente-deux ans, il achète à Pierre Véry (l’auteur des Disparus de Saint-Agil) sa bouquinerie de la rue Monsieur-le-Prince. « Je devins bouquiniste, le plus merveilleux métier du monde. En 1933, à la veille de la guerre, la boutique étant devenue trop petite (on achète cent livres, on en vend quarante) j’eus l’audace d’acheter, quelques mètres plus loin, au 60, une épicerie de luxe que les rigueurs du temps avaient réduite à la faillite. »

le zodiaque 2.jpgL’épicerie dans laquelle s’installe Pierre Béarn n’est pas anodine : C’est là que la marquise de Pompadour venait faire moudre son cacao. Et c’est là, à l’enseigne du Mortier d’argent, que Balzac achetait ses chandelles et son café. Poète, romancier, fabuliste, journaliste, critique gastronomique et littéraire, rédacteur et éditeur du magazine La Passerelle, Pierre Béarn vivra jusqu’à 102 ans. Patrick Modiano, grand amateur de librairies ésotériques, cite le Zodiaque dans Des Inconnues : « Rue Monsieur-le-Prince, j’ai remarqué une librairie qui s’appelait Le Zodiaque et à la devanture de laquelle il était indiqué : Occultisme, Magie, Ésotérisme – Histoire des religions. »                                                  

L’iconique La Hune

librairie de l'escalierLa célèbre librairie s’installe au 12, rue Monsieur-le-Prince le 15 mai 1944. En passionné de Van Gogh, Bernard Gheerbrant – avec ses amis Pierre Roustang, Jacqueline Lemurier et Nora Mitrani – peint les façades en jaune et l’enseigne en bleu. Il baptise sa galerie-librairie La Hune, le magasin pouvant faire penser à une proue de navire et l’escalier intérieur au mât d’un grand voilier. La première exposition a lieu le 2 décembre 1944 : Aux Indes avec Lanza del Vasto, gouaches de Lou-Albert Lazard. Cinq ans plus tard, Bernard Gheerbrant achètera le droit au bail d’un vieux restaurant – Piaux – entre le Flore et les Deux Magots, où La Hune restera vingt-six ans avant de rejoindre la rue de L’Abbaye, en lieu et place de la non moins iconique librairie Le Divan.

Quand au 12, rue Monsieur-le-Prince, il restera librairie :  L’Escalier, notamment acquise en 1953 par François Maspero.

Avec Auguste, je positive

auguste comteAuguste Comte habita au second étage du 10 rue Monsieur-le-Prince, de 1841 à 1857. Il y recevait sa Clotilde de Vaux (en toute chasteté) et les membres de la Société positiviste (idem) et y rédigea son dernier volume du Cours de philosophie consacré essentiellement à la sociologie.

Après la mort d’Auguste Comte, l’appartement du fondateur du positivisme fut gardé intact par ses fidèles, avec meubles et bibelots. C’est aujourd’hui un musée.

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La belle porte du no 14 

14 rue Monsieur le Prince.jpgDans cet immeuble vécut Camille Saint-Saëns entre 1877 et 1889. Son appartement du 168 rue du Faubourg Saint-Honoré était devenu trop petit et son ami Albert Libon, directeur des Postes, lui indiqua un appartement vacant au 4e étage. À peine installé, Saint-Saëns partit en tournée. Et lorsqu’il revint, il apprit la mort de son ami, qui lui léguait 100 000 francs or afin qu’il compose un requiem à sa mémoire. (Ce sera l’opus 54).

Saint-Saëns croisa sans doute dans l’immeuble le tout jeune Paul Léautaud, qui vécut à cette adresse en 1892, totalement désargenté, dans une chambre de bonne. « Pendant huit ans, écrit-il, j’ai déjeuné et dîné d’un fromage de quatre sous, d’un morceau de pain, d’un verre d’eau, d’un peu de café. La pauvreté, je n’y pensais pas, je n’en ai jamais souffert. » Il deviendra un peu plus riche à la fin de sa vie lors de la parution de son Journal et écrira : « L’argent continue à me tomber. Je ne sais qu’en faire. Je n’ai envie de rien. » Paul Léautaud, dont le monumental journal paraitra au Mercure sur 19 volumes, meurt en 1972. En déclarant : « Maintenant, foutez-moi la paix. »

Autre écrivain célèbre ayant habité l’immeuble : Richard Wright. Petit-fils d’esclave, il a publié en 1940 Native Son, roman qui rencontre un succès fulgurant : trois cent mille exemplaires en quelques semaines. Ce romancier noir que l’on compare à Steinbeck se réfugie en France en 1946, pour échapper à l’anticommunisme maccarthyste.

Peinture au 22

Deux peintres habitèrent au n° 22 : Antonio de La Gandara, jusqu’en 1917, et Yves Brayer, de 1936 jusqu’à sa mort en 1990. Brayer était un collectionneur de couvre-chefs et l’on pouvait admirer chez lui des bicornes de généraux, des bonnets chinois de mandarins, des chapeaux de paille d’Extrême-Orient, des coiffes amérindiennes à poils ou à plumes, des toques royales.

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Yves Brayer

Il possédait par ailleurs un joli patrimoine avec des toiles et aquarelles de Cézanne, Degas, Derain, Duffy, Marie Laurencin, Renoir, Utrillo, Valadon, Vlaminck…

L’enfance difficile de Frédéric Beigbeder

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Le fondateur du Caca’s Club (Club des Analphabètes Cons mais Attachants) croisa certainement le peintre Yves Brayer puisqu’il passa une partie de son enfance au 22 rue Monsieur-le-Prince, comme en témoigne de nombreux passages du livre Un roman français (2009). Dans lequel on lit notamment : « Je suis une forme vide, une vie sans fond. Dans ma chambre d’enfant, rue Monsieur-le-Prince, j’avais punaisé, m’a-t-on dit, une affiche de film sur le mur : Mon nom est personne. Sans doute m’identifiais-je au héros. »

Curiosité :

pierre benoitÀ propos de Pierre Benoit, vous savez sans doute que toutes ses héroïnes portent un prénom commençant par la lettre A. 43 héroïnes, depuis Aurore (Koenigsmark, 1919) jusqu’à Aréthuse (Aréthuse, 1963). Par ordre d’entrée en scène : Aurore, Antinéa, Allegria, Annabel, Antiope, Anne, Athelstane, Agar, Alberte, Apsara, Axelle, Alice, Armide, Armande, Andrée, Aïssé, Adlonne, Ariane, Angelica, Arabella, Armène, Albine, Alzyre, Armance, Aude, Agathe, Algide, Aïno, Argine, Adèle, Aquilina, Alverde, Atalide, Aedona, Azraële, Aydée, Alcyone, Alda, Atsouko, Amparida, Alcmène, Aréthuse.

Si on ajoute à cela que ses romans comportent tous le même nombre de pages et qu’une même phrase revient à la même page dans chaque livre, on peut se demander s’il n’a pas frappé discrètement à la porte de l’Oulipo… Mais qu’on se rassure : pas d’académiciens (me semble-t-il) dans ce club très fermé.

 

 

 

 

 

 

 

Sous le béton, la Bièvre

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                                     Vues de la Bièvre, par Utrillo

Si vous habitiez dans l’ile St Louis il y a 12 000 ans, ce n’est pas la Seine que vous aviez à vos pieds mais… la Bièvre ! Qui empruntait le cours actuel du fleuve en amont de l’ile et rejoignait la Seine au Champ de Mars. Beaucoup, beaucoup plus tard cette charmante rivière prenant sa source près de Guyancourt entrera dans Paris toujours au même endroit (à la Poterne des peupliers), mais ira se jeter dans la Seine au niveau de la gare d’Austerlitz.

parcours de la bièvre[2]

 

 

 

 

Elle fut charmante, la Bièvre, avec ses deux bras, son eau claire, ses méandres dans la Buttes-aux-Cailles, sa petite ile aux Singes, elle deviendra infâme dès le seizième siècle, souillée à jamais par le progrès.

 

 

 

 

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Ancienne entrée de la Bièvre à la Poterne des Peupliers

De Le Petit à Süskind en passant par Huysmans

Comme dirait Boby (Lapointe) ce court cours n’a plus cours dans Paris. Lui qui courait dans la capitale en traversant les 14e, 13e et 5e arrondissements fut définitivement recouvert d’une chappe de béton en 1912. Hé oui, ça puait. Dédiée sans vergogne aux sales industries de la ville (teintures, tanneries…) elle devint un cloaque.

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Dans sa Chronique Scandaleuse, en 1668, Claude Le Petit écrit : « Est-ce de la boue ou de l’eau ? / Est-ce de la suie ou de l’encre ? / Quoi ! c’est le seigneur Gobelin ? / Qu’il est sale et qu’il est vilain ! (…) Pour moi, n’en déplaise à sa bière, / Je ne puis estimer ses eaux, / Ni prendre pour une rivière / Un pot de chambre de pourceaux ! »

huysmansDeux siècles plus tard Huysmans n’est pas plus tendre : « Dans ce paysage où les resserres des peaussiers affectent, avec leurs carcasses ajourées et leurs toits plats, des allures de bastides italiennes, la Bièvre coule, scarifiée par les acides. Globulée de crachats, épaissie de craie, délayée de suie, elle roule des amas de feuilles mortes et d’indescriptibles résidus qui la glacent, ainsi qu’un plomb qui bout, de pellicules. »

Dans Le Parfum, Patrick Süskind décrit l’enfer où est abandonné le petit Jean-Baptiste Grenouille, à la tannerie Grimal, aux odeurs nauséabondes. Grâce à cette expérience, il découvrira qu’il est doté d’un nez très fin et, bientôt, il reconnaitra toutes les odeurs dans la plus grande réserve du monde : la ville de Paris.

Rabelais, Ronsard, Rousseau, Musset, Rétif de la Bretonne, Hugo, Huysmans, Süskind : nombreux sont les écrivains à avoir évoqué cette rivière. Certains pour célébrer ses paysages bucoliques en amont, d’autres – comme Georges Cain dans ses Nouvelles promenades de Paris, pour fustiger son état de putréfaction :

nouvelles promenades dans paris« La malheureuse rivière, qui depuis son entrée à Paris n’a cessé d’être condamnée aux plus répugnantes besognes, est hideuse à voir. Teinte de tous les tons, jaune, verte, rouge, elle charrie d’immondes détritus traquée, asservie, exploitée sans trêve par tous les corroyeurs, les teinturiers, les mégissiers, les peaussiers qui depuis des siècles peuplent ce quartier, la Bièvre a successivement actionné de lourdes roues, lavé des peaux sanglantes, nettoyé d’écœurants résidus tous les acides, toutes les scories, toutes les écumes de la cuisine chimique qui s’élabore dans ces usines, sont venus s’y déverser et la rivière déshonorée s’engloutit dans cette ruelle des Gobelins sous une entrée de voûte sombre, coupée de barreaux de fer. »

Le Pont aux Tripes

Deux ponts permettaient de traverser la Bièvre. Le plus célèbre est le Pont aux-Tripes, situé entre la rue Censier et la rue du Fer à Moulin. La présence de ce pont est signalée sur les plans de Paris en 1760 et 1771. Son nom provenait de la proximité d’une boucherie vendant des tripes, appelée la boucherie d’Enfer. (Attestée par les minutes et répertoires du notaire Claude LE VASSEUR, 6 juillet 1599 – 23 décembre 1645). Le second est le pont aux Biches, qui était situé dans le prolongement de l’ancienne rue du Pont aux Biches.

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L’Ile aux Singes

A la place du square René Le Gall, à l’époque où la Bièvre n’était pas encore couverte, existait une île entre les deux bras de la rivière, ile sur laquelle vivaient les singes des bateleurs venus divertir les ouvriers de la Manufacture des Gobelins. (Le nom pourrait également provenir du petit nom argotique donné aux patrons des lieux par les ouvriers des tanneries). L’ile abritait des guinguettes et des brasseries tenues par des ouvriers allemands de la manufacture des Gobelins. Le square fut aménagé par l’architecte Jean-Charles Moreux qui créa une allée bordée de peupliers (puis de charmes par la suite), faisant référence au passage de la Bièvre. Agrandi en 1933 puis en 1981, le square reçut ultérieurement un ruisseau artificiel rappelant le lit de l’ancienne rivière.ile aux singes

Mai 68, sous les pavés la Bièvre

Dans le Baptême de l’ombre, Christian Charrière relate la découverte de la mythique Bièvre par les étudiants de la Sorbonne, soucieux de se réfugier dans les caves pour échapper aux forces de l’ordre. Après avoir emprunté diverses galeries, ils découvrirent une porte derrière laquelle soufflait un petit vent frais bienvenindex.jpgu. Quelques instants plus tard, ils arrivèrent sur la berge d’une vaste rivière captive dont ils n’apprirent le nom qu’en remontant à la surface : la Bièvre ! Sauf que. Ce n’était pas la Bièvre qu’ils avaient découverte, mais le collecteur souterrain de la rive gauche.

Les légendes de la Bièvre

Le Dragon et l’évêque

L'éveque Marcel.jpgAu IVe siècle, un terrible dragon importunait les riverains de la Bièvre, de Guyancourt à Paris. Heureusement, l’évêque Marcel terrassa le monstre en le frappant de trois coups de crosse. (D’autres sources bien informées font état d’un seul coup de crosse. Qui croire ?) Dompté, le dragon avait dû choisir entre « rester dans le désert ou de se cacher dans l’eau », comme l’écrit Venance Fortunat, poète liturgique du VIe siècle. Le dragon aurait choisi la Bièvre, ce qui fait qu’en collant votre oreille sur le pavé de la rue de Bièvre (au 22 par exemple, où habita François Mitterrand), vous pourrez parfois l’entendre gémir. Quant à l’évêque sauroctone (« tueurs de lézards », il fut canonisé pour ce geste de bravoure.

 L’eau magique

manufacture des gobelins

La manufacture des Gobelins (créée en avril 1601 sous l’impulsion d’Henri IV) aurait entretenu dans ses caves une armée d’ivrognes chargés de pisser à rythme soutenu dans la rivière, ce qui conférait à son eau des propriétés magiques, comme guérir instantanément de la chaude-pisse ou protéger à jamais de la foudre. (Ce qui fut magique, ce fut la vitesse à laquelle ce charmant cours d’eau devint, grâce à elle, un égout à ciel ouvert).

 La bergère d’Ivry

 On pourrait également croiser le fantôme d’Aimée Millot, la « bergère d’Ivry », assassinée par un pauvre diable à moitié fou nommé Honoré Ulbach. C’est derrière les palissades de la rue Croulebarbe, que se déroula, le 25 mai 1827, ce crime passionnel qui passionna Paris.

bergère d'ivry« Les arbres de la rue Croulebarbe sont abattus, » écrit Georges Cain. (…), la Bièvre coule sous terre, les herbages où paissaient les chèvres de la bergère d’Ivry sont remplacés par des couches de mâchefer qui forment sous le pied une boue fétide et noire ; seul, un souvenir subsiste de ce décor dramatique : une ancienne folie du XVIIIe siècle, construite, en 1762, par un financier, Le Prêtre de Neufbourg. Lamentable, crevassée, ouverte aux pluies du ciel, elle achève de s’effondrer au bout de la rue Croulebarbe, à l’angle du boulevard d’Italie. »

Il s’agissait de l’hôtel des Bergères (également dénommé hôtel Le Prêtre Neufbourg), qu’habita notamment Robespierre, et qui fut rasé dans les années 30.

Bibi-la-purée

Parmi les légendes circulant dans le quartier, comment ne pas évoquer le fantôme des ouvriers qui découpaient la rivière gelée dans le quartier de la Glacière… ou celui de Bibi la Purée, le pote-clochard de Verlaine, familier de Mouffetard, que Raoul Ponchon croque en ces termes : (…) « Qui étais-tu ? D’où venais-tu ?  / Espèce de Bibi têtu, / Entre le vice et la vertu. / Paresseux jusqu’au délire / Et maigre au point qu’on pouvait lire / Toutes les cordes de ta lyre ! / Que le Seigneur et Notre-Dame / Prennent pitié de ta pauvre âme / Ta pauvre loque et chbibi-la-puree-picassoiffe d’âme ! »

Paul Fort le cite dans son poème « L’Enterrement de Verlaine », comme compagnon fidèle et garde du corps du poète ! Poème que Brassens enregistrera un demi-siècle plus tard.

Et Picasso fit son portrait. Chapeau, Monseigneur !

 

 

 

Revivre ?

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Cette étonnante rivière fut bien sûr photographiée par les plus grands : Marville, Eugène Atget, Nadar et Robert Doisneau. Elle fait aujourd’hui l’objet de mille attentions, comme en témoigne le remarquable livre d’Adrien Gombeaud, Un été sur la Bièvre qui se termine sur un vœu : revoir la Bièvre à ciel ouvert dans Paris. A lire également  : Sur les traces de la Bièvre parisienne, chez Parigramme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mal-aimée, la Place Clichy ? Allons donc…

 

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Merci, Tardi

C’est vrai, la place Clichy ne sait pas trop où elle habite. (Ni comment elle s’appelle : Clichy ou de Clichy ?) A la jonction de quatre arrondissements (les 8e, 9e, 17e et 18e), elle hésite. Montmartroise ou Nouvelle Athènes ? Elle n’en sait rien. Mais ce qu’elle sait, c’est qu’elle mérite mieux que le regard indifférent que l’on pose trop souvent sur elle. Peintres, écrivains, cinéastes, chanteurs, ils furent nombreux à lui rendre visite.

La place Clichy résiste aux Russes

bas relief.JPGJetons un coup d’œil sur le bas-relief qui orne le socle de la statue centrale de la place. Ne représenterait-il pas le général Moncey, en s’inspirant du tableau d’Horace Vernet ?

-Horace_Vernet_-_La_Barrière_de_Clichy.jpgMais oui. Souvenons-nous : Napoléon était cuit, pris en tenaille à l’Est et au Sud, incapable d’empêcher la coalition européenne d’occuper Paris. Curieux moment : alors que les armées ennemies s’étaient emparé de Belleville, Pantin, Charenton et les Buttes Chaumont, les Parisiens ne se rendaient compte de rien. La fête battait son plein et les cafés débordaient de clients. Il leur faudra voir, effarés, des flots de paysans fuyant se réfugier dans la capitale pour commencer à s’inquiéter. Alors que les troupes russes se préparaient à fondre sur Paris, le général Moncey décida de lever une petite armée (soldats invalides, élèves des écoles polytechnique et vétérinaire, jeunes pupilles et bourgeois sans expérience) et de résister. (Ce qu’il fit vaillamment, jusqu’à l’armistice). C’était fin mars 1814, à la barrière de Clichy.

 Le cabaret du Père Lathuile

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On distingue ou on devine, sur le tableau de Vernet, le local du Père Lathuile. C’était vers 1750 une ferme que l’on transforma en cabaret. Bonne affaire : la construction de la barrière des Fermiers Généraux fut une aubaine, les Parisiens choisissant de « sortir de Paris » pour payer moins chers vins et alcools qui n’avaient pas d’octroi à passer. On y mangeait, sous les bosquets de lilas, du lapin sauté et de la matelote d’anguilles, arrosés de cidre et de reginglard.

Lors de la bataille illustrée par le tableau d’Horace Vernet, le cabaret servit de QG au général Moncey pour manœuvrer son armée improvisée.  » Mangez, buvez, mes enfants ! Il ne faut rien laisser à l’ennemi !  » déclara le Père Lathuile. Il eut son heure de gloire quand un boulet russe traversa le cabaret et vint se ficher dans le comptoir. On l’y laissa pour l’admirer jusqu’en 1860 !

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Le tableau de Manet au Père Lathuile (1879) représente Louis, le fils du patron, attablé à côté d’Ellen Andrée, une actrice connue qui servit de modèle à de nombreux peintres. On la voit notamment dans La Fin du déjeuner et Le Déjeuner des canotiers, de Renoir ; dans Dans un café, de Degas ; dans Rolla de Gervex. Égérie des peintres impressionnistes, elle fut la compagne puis épousa Henri Dumont, peintre spécialisé dans les lieux de plaisirs de Montmartre et qui se tournera à la fin du siècle vers la peinture de fleurs.

Le cabaret du Père Lathuille perdurera jusqu’en 1906. Il deviendra le Kursaal, café-concert où l’on pourra applaudir Maurice Chevalier et Lucienne Boyer… Mais son destin sera indubitablement celui d’un cinéma : lEden, dans les années 30, puis Les Mirages, puis Pathé Clichy en 1973, enfin Cinéma des Cinéastes en 1996.

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Le café Guerbois

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Le café Guerbois par Manet

Aubry, gendre du père Lathuille, ouvrit en 1830 – attenant à Lathuile – un café au décor luxueux, éclairée au gaz, qui deviendra le célèbre café Guerbois où l’on rencontrera Monet, Manet, Baudelaire, Cézanne, Degas, Renoir, Pissaro, Sisley…

zola.jpgZola, dans L’Oeuvre, le transformera en café Baudequin, mot-valise faisant référence à Baudelaire et à Hennequin, le marchand de peintures tout proche.

 

Le café Guerbois n’existe plus mais un panonceau en signale l’existence au 11 avenue de Clichy. C’était vers 1865 le lieu de rendez-vous de Manet et dans son sous-sol se théorisa le courant impressionniste.

La place Clichy et les peintres

Nombre de peintres habitèrent autour de place Clichy et notamment sur le boulevard éponyme : Degas au n° 6 ; Signac, au 130 ; Seurat au 128 bis ; Signac au 130, Picasso au 130 ter, de 1901 à 1904.

Ont peint notamment la place Clichy :

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Paul Signac, Place Clichy

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Raoul Dufy, Place Clichy

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Pierre Bonnard, Place Clichy

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Edmond Georges, Place Clichy

Mais également Edouard Manet : Vue prise de la Place Clichy ; Auguste Renoir : Place de Clichy ; Vincent Van Gogh : Boulevard de Clichy ; Louis Abel Truchet : Place de Clichy après la pluie ; Edmond-Georges Granjean : Place Clichy ; Eugène Carrière : Place Clichy la nuit.

Attablons-nous au Wepler avec Nadja

Au même titre que des cousins de Montparnasse ou de Saint-Germain-des-Prés, le Wepler fait partie des cafés de légende. C’est sur ses banquettes que Nadja écrit une lettre d’amour à André Breton, sur le papier à lettre de la brasserie.

 

Lettre Nadja.jpgMon André, C’est fort quand je suis seule j’ai peur de moi-même… Quand tu es là… le ciel est à nous deux… et nous ne formons plus qu’un… rêve si bleu… comme une voix azurée, comme ton souffle, André, je t’aime. Pourquoi, dis, pourquoi m’as-tu pris mes yeux ?

Ta Nadja

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C’est également dans l’illustre café que commence le Voyage au bout de la nuit (1936) : « Ça a débuté comme ça, écrit Céline. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. On se rencontre donc place Clichy. C’était après le déjeuner. Il veut me parler. Je l’écoute. « Restons pas dehors ! qu’il me dit. Rentrons ! » (Scène où l’on apprend que « l’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches »)

 

 

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Un an plus tard, dans un tout autre registre, le Wepler est à l’honneur dans une chanson de Georgius – Monsieur Bébert – qui fait bidonner tous les Parisiens : « C’est Monsieur Bébert / Le roi des gangsters/ Qu’a trois révolvers / Au Café Wepler ! »

 

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Le Wepler fut dans l’entre-deux guerre la cantine d’Henri Miller qui évoque sa brasserie fétiche dans Jours tranquilles à Clichy (1956) : « Du côté de la place Clichy, se trouve le café Wepler qui fut longtemps mon repère favori. Je m’y suis assis à l’intérieur ou sur la terrasse, par tous les temps. Je le connaissais comme un livre. Les visages des serveurs, des directeurs, des caissières, des putains, des habitués même ceux des dames des lavabo sont gravés dans ma mémoire comme les illustrations d’un livre que je lirais tous les jours. »

 

A signaler, enfin, que le roman de Georges Perec, Un Homme qui dort s’achève place Clichy.perec

 

La place Clichy au cinéma

wepler-400-coups-truffaut.jpgFrançois Truffaut sera un fidèle de la place Clichy. On aperçoit le Wepler dans Les Quatre cents coups (1959) ci-dessus et Antoine Doinel, ayant séché la classe, surprend sa mère avec son amant, devant la bouche du métro. Dans Antoine et Colette (1962), le même Doinel occupera une chambre de bonne sur la place.

Et en chansons

 On se promène (ou on se quitte) place Clichy dans :

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Rosy, de Michel Polnareff : « Un jour vous êtes partie / Sans dire pourquoi / Très loin de la place Clichy / Et loin de moi… »,

 

Place Clichy, de Julien Clerc…

« En avant-plan la pluie / Et le ciel anthracite / Derrière la place Clichy / Les Batignolles à droite/ Voici le métro la bouche/ Et là la pharmacie : Voilà la place Clichy… »clerc.jpg

 

 

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Le Film de Polanski d’Yves Simon :

« Dans un ciné Place de Clichy / Y avait un film de Polanski / Pas Chinatown mais Cul-de-sac / Celui avec La Dorléac… »

 

delerm.jpgOn s’y promène également dans Place Clichy, de Vincent Delerm, mais je n’ai pas trouvé les paroles…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Que du beau monde rue Visconti !

image004La rue Visconti, vous connaissez, elle relie la rue Bonaparte à la rue de Seine, pratiquement à la hauteur de l’école des Beaux-Arts. Elle fut, du temps de Balzac, rue des Marais-Saint-Germain et les terrains qui la formèrent faisaient partie du Pré-aux-Clercs (délimité par les rues Bonaparte, rue de Seine, rue Jacob) où venaient ferrailler les mignons de la Cour. Occupée par les protestants, la rue fut surnommée « la petite Genève » sous Henri II.

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C’était encore, en 1920, une rue humide gluante et sombre, à ce point étroite que les balayeurs la « faisaient » d’un seul coup de balai. Une rue où l’on trouvait surtout des gargotiers, des tenanciers de garnis et des charbonniers détaillant la blanquette de Limoux à dix centimes le verre. Tout cela a bien changé et le prix moyen du m2 dépasse aujourd’hui les 14 000 euros. Un prix à la hauteur du patrimoine culturel de cette petite rue de 176 mètres.

 

Commençons par un régicide

Au numéro 3 existait, au début du 19e siècle un hôtel du Pont-des-Arts qui deviendra hôtel Visconti. Il abrita un certain Louis Alibaud lequel tira, en juin 1836, sur Louis-Philippe, à l’aide d’un fusil dissimulé dans une canne. Le coup effleura le roi, qui retrouva la bourre de la charge dans ses épais favoris.Louis Philippe.jpg

Traduit devant une cour d’Assises, Alibaud plaida la passion démocratique mais fut condamné et exécuté, la tête recouverte du voile noir des parricides, sur la place Saint-Jacques protégée par 6 000 soldats afin d’éviter toute émeute populaire. Avant de mourir, Alibaud déclara « Je meurs pour la liberté, pour le peuple, et pour l’extinction de la monarchie. »  Curiosité : Hégésippe Moreau fait l’apologie de Louis Alibaud dans son poème « Mil huit cent trente-six » (Le Myosotis, 1838).

Henri Giraud et le Scorpion

robert giraudHenri Giraud, l’auteur du Vin des rues, le copain de bas-fonds de Robert Doisneau, habita au n° 5. Jean-Paul Clébert, dans Paris Insolite, se souvient de son copain Giraud « [Je] grimpai vers le copain Bob Giraud, ci-devant bouquiniste sur le quai Voltaire et le plus malin connaisseur du fantastique social parisien… […] Ma visite n’était jamais désintéressée, car en dehors du litre de rouge disponible à tout instant sur la table, j’étais sûr de glaner quelques tuyaux inédits sur la vie secrète des quartiers de la rive gauche, de contempler la plus belle collection de documents, livres, articles, cartes postales, photos sur le Paris populaire, d’écouter les dernières histoires relatives à nos relations communes, biffins, clochards et personnages extraordinaires qui peuplent les berges du fleuve. »

Au 5 rue Visconti, Giraud croisait certainement Jean d’Hallouin, l’éditeur de Boris Vian (J’irai cracher sur vos tombes, Les Morts ont tous la même peau, L’Automne à Pékin), qui installa ses bureaux dans l’immeuble en 1966 après la faillite des Éditions du Scorpion, rue Lobineau. Il y créa également une galerie de peinture, 3 + 2, dans les locaux qu’occupait auparavant la galerie Drouin.

Le violon d’Ingres et Man Ray

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Jean Dominique Ingres vécut au 8 ou au 10, rue Visconti, vers 1825, à son retour de Rome. Il influença de nombreux peintres mais également… Man Ray qui repris le thème des dos féminins dans son célèbre Violon d’Ingres. Savait-il que Ingres fut également violoniste et fit partie – comme deuxième violon – de l’Orchestre du Capitole de Toulouse ? (Le violon fut donc son… violon d’Ingres, ah ah !).

 Il peignait comme un pied

Ducornet_r.gifAu n° 14, dans l’hôtel de la Rochefoucauld, vécut et travailla, de 1844 à 1856, le peintre César Ducornet, né sans bras ni fémurs, qui peignait avec son pied droit doté de quatre orteils. Il était nain, possédait une tête énorme et une voix retentissante. « Ducornet dont les tableaux, écrit Maxime Du Camp dans ses Souvenirs littéraires, n’étaient guère plus mauvais que bien des tableaux peints avec la main. » Il n’avait pas à bouger beaucoup pour ses fournitures : dans le même immeuble se suivirent trois générations d’une famille Haro, illustres marchands de couleurs que fréquentaient notamment et Eugène Delacroix et Ingres.

Le plus petit de Paris

Mais oui, c’est lui : 80 m2, le plus petit square de Paris, en l’honneur de Bernard Palissy qui aurait vécu trois années (1584 à 1587) entre les numéros 16 à 26 de la rue Visconti. Le célèbre faïencier, écrivain et scientifique, fut condamné à la pendaison pour sa foi protestante, peine est commuée en prison à vie. Il meurt à la Bastille en 1590.plats faience Palissy.jpg  palissy.jpg

 

 

 

 

Mourir d’un bouquet de fleurs

adrienne_lecouvreur_ en_cornelie_par_charles_antoine_coypelAdrienne Lecouvreur, actrice, vécut au numéro 16 de 1718 à 1730. Elle triompha dans Corneille et Racine, abandonnant une diction chantante pour une déclamation « simple, noble et naturelle ». Elle collectionnait les amants : Voltaire, le chevalier de Rohan, Lord Peterborough, le maréchal Maurice de Saxe… Ce dernier fut peut-être la cause de sa perte. En 1730, elle s’évanouit pendant une représentation : on lui a offert un bouquet empoisonné. Le coupable ? Il s’agirait de la duchesse de Bouillon, sa rivale dans le cœur de Maurice de Saxe. Voltaire, l’ami, demandera une autopsie, dont les résultats ne seront pas concluants. Les comédiens étant frappés d’excommunication, l’Église refusera un enterrement chrétien. Elle sera donc enterrée à la sauvette dans un chantier désert du faubourg Saint-Germain et Voltaire, scandalisé, exprimera son indignation dans le poème La Mort de Mlle Lecouvreur :

« Et dans un champ profane on jette à l’aventure / De ce corps si chéri les restes immortels ! / Dieux ! Pourquoi mon pays n’est-il plus la patrie / Et de la gloire et des talents ? »

Pauvre monsieur Honoré (de) Balzac…

Imprimerie de Balzac.JPGMorceau de choix, l’imprimerie de Balzac, au numéro 17. Soutenu par Laure de Berny, Balzac s’y installe en 1826. Il dispose d’un grand local pour son imprimerie et, au-dessus, un petit appartement où il reçoit sa maitresse nourricière. La première feuille sortie des presses est un prospectus pour les Pilules anti-glaireuses de longue vie, ou grains de vie de Cure, pharmacien rue Saint-Antoine.

L’aventure durera deux ans, Balzac devra fuir, couvert de dettes. Au début de l’année 1842, quatorze ans plus tard, Balzac rédige une ébauche de roman qu’il nomme Valentine et Valentin. Le roman commence par une description de la rue des Marais qui lui laisse certainement de mauvais souvenirs : « La rue des Marais, située au commencement de la rue de Seine à Paris, est une horrible petite rue rebelle à tous les embellissements… »

 De Delacroix à Cassandre

Dans un vaste atelier du numéro 19, de 1838 à 1843, Delacroix œuvra. Il y exécuta notamment Médée, La Justice de Trajan, Les Croisés de Constantinople, Le Naufrage du Don Juan. Et c’est latelier Delacroix au 19.jpgà qu’il
a fait poser le couple de stars de l’époque, George Sand et Chopin.

Après lui, d’autres peintre suivirent : Henry Rodakowski (1854-63), célèbre peintre polonais puis Alfred Dehodencq (1854-63) puis Frédéric Léon (1896-1925). L’affichiste Cassandre s’y installa au début des années 30 puis céda l’atelier en 1937 au peintre et graveur Constant Le Breton. Cassandre avait proposé son atelier à Derain, qui n’en voulut pas car, disait le doux géant, « la rue Visconti est pleine de communistes et je ne tiens pas à avoir des emmerdements ».

 

Vue de l’atelier du 19, rue Visconti. A travers la baie vitrée, on voit le haut des 18 et 16, rue Visconti.

Mort trop tôt, Bazille

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Après avoir partagé un atelier avec Monet rue Fürstenberg, Frédéric Bazille s’installe en 1866 avec Renoir au 20 rue Visconti, dans un « atelier avec logement ». Mort à l’âge de 29 ans, victime de la guerre de 1870, il n’aura pas le destin qui lui était promis, à l’instar de ses frères impressionnistes, Sisley, Renoir, Monet et Cézanne.

Ici, le portrait de Renoir par Bazille.

A noter : Prosper Mérimée habita au 20, en 1836, entre son logement de fonction au 18 rue des Petits Augustins (rue Bonaparte) et le 10 rue des Beaux-Arts.

 

La Clairon habite au 21

Clairon.jpgAprès avoir habité rue de Buci, l’actrice emménage à l’hôtel de Ranes, au 21 rue des Marais, vers 1748. Elle y vivra dix-huit ans. Claire-Josèphe Léris, dite Mademoiselle Clairon, ou encore la Clairon, débute à l’Opéra, en 1743, à l’âge de vingt ans, puis entre à la Comédie-Française dont elle va devenir une vedette. Choyée, adulée, la Clairon reçoit du beau monde dans l’hôtel de Ranes : Voltaire, Diderot, Louis XV lui-même (dit-elle dans ses Mémoires). Á force d’être adorée, elle finit par se croire une divinité, disant de la Pompadour : « Elle doit sa royauté au hasard ; je dois la mienne au génie. » Aux années dorées succéderont des années noires. L’âge et les mauvais placements aidant, elle meurt dans la misère en 1803.

Racine et ses sept enfants

jean_racine_rPas vraiment dans le besoin, Racine : il avait chevaux et laquais, possédait deux carrosses et une très grande maison pour une famille comportant sept enfants. Jusqu’en 1914, on pensa qu’il avait vécu et qu’il était mort au 21 rue Visconti. On posa en 1887 une plaque de marbre noir indiquant « Hôtel de Ranes », bâti sur l’emplacement du Petit-Pré-aux-Clercs. Jean racine y mourut le 22 avril 1699. Cette plaque induira en erreur des générations d’historiens qui affirmeront que Racine est mort à l’hôtel de Ranes sans en vérifier l’information. Il vécut et mourut au 24 de la rue, sans l’ombre d’un doute.

Christo barre la rue

En juin 1962, vingt-trois ans avant d’emballer le Pont-Neuf, Christo fait ses gammes rue Visconti. En fin de journée, il fait décharger d’un camion de cinq tonnes une cinquantaine de tonneaux bleus, blancs, jaunes, rouges (estampillés Esso, Azur, Shell, BP…)  et dresse une barricade de 4,30 m de haut qui barre totalement la rue Visconti entre le numéro 1 et le numéro 2. La « performance » durera 8 heures, il sera conduit au commissariat, sans pour autant être inquiété.

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Et pour finir, une question :

Mais que faisait le jeune Jacques Perrin rue Visconti en 1961 ?

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Pour en savoir plus sur la rue Visconti, découvrez le formidable site de Baptiste Essevaz-Roulet : http://www.ruevisconti.com.