Dans les coulisses de l’Académie française

Avant de se rendre au 23 quai de Conti, quelques petites phrases pour se mettre en appétit :

« Quand je n’aurai plus qu’une paire de fesses pour penser, j’irai l’asseoir à l’Académie ». (Bernanos)

« A moins que ce ne soit pour avoir un en-tête sur ton papier à lettres, qu’est-ce que tu vas foutre là-dedans ? » (Gaston Gallimard à Joseph Kessel.) 

« A quoi ça sert, l’Académie ? A faire élire des académiciens. » (J’ai oublié l’auteur).

« Le vote est imprévisible, le résultat inexplicable » (c’est la maxime de l’Académie)

 

Le costume

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Le faire confectionner chez Old Bond Street, à Londres, ou chez Stark, rue de la Paix. Compter environ 35 000 euros, entièrement brodé à la main, au fil vert et au fil d’or. Version low cost possible au Vietnam, environ 5 000 euros. Possibilité de se glisser dans le costume d’un académicien décédé. (Sous deux conditions : l’accord de la famille et qu’il soit plus grand que vous, afin de pouvoir effectuer les retouches).

La couleur du costume

C’est un décret du Consulat qui en a défini la couleur. Vert parce qu’aucune autre couleur ne convient : le rouge est trop violent, le blanc trop royal, le violet trop ecclésiastique, l’orange trop vif, et le jaune, ça fait cocu…

L’épée

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Prévoir environ 100 000 euros, mais vous pourrez éventuellement compter sur un comité de souscription composé d’amis et d’admirateurs qui la prendra en charge. Pour la réaliser, vous avez l a maison Arthus Bertrand, René Boivin, Stéphane Bondu, Boucheron, Cartier,  Lorenz Bäumer, Mellerio ou Jean Vendome.

 

Quelques records  

Armand de Cambout.jpgArmand du Cambout, duc de Coislin, (ci-contre) entra à l’Académie à 16 ans et n’écrivit pas une seule ligne, sa vie étant consacrée à la carrière des armes. Il détient par ailleurs le record de longévité : entré en 1652, il quitta l’institution les pieds devant cinquante ans plus tard, en 1702. Parmi les célébrités, Émile Zola, se présenta vingt-cinq fois et ne fut jamais élu. Parmi les inconnus, le Vicomte de Venel, poète provincial, se serait présenté 37 fois (jusqu’en 1955).

Le poète Charles-Pierre Colardeau (1732-1776), mourut trente-cinq jours après son élection, ce qui est fort bref pour un immortel.

Age limite

Les candidats doivent avoir moins de 75 ans à la date du dépôt de candidature. (C’est cuit pour moi). Il n’y a aucune condition de titre, ni de nationalité. Il est bien entendu nécessaire de parler le français, puisque la mission des académiciens est de défendre la langue française.

Age moyen

L’âge moyen d’entrée à l’Académie française était de quarante-quatre ans entre 1635 et 1757. Il était passé à cinquante ans pour les promotions de 1758 à 1878 et à soixante ans pour les promotions de 1880 à 1983. En se livrant au même exercice sur les académiciens élus depuis 2005, l’âge moyen d’entrée se situe actuellement à soixante-huit ans. Certaines bonnes âmes parlent ainsi de gagadémie française.

Centenaire

obaldia

La Compagnie compte un centenaire, René de Obaldia, toujours bon pied, bonne œil, né en 1918. Michel Déon né en 1919, est mort quelques mois trop tôt. Jean d’Ormesson, lui, l’a raté de deux ans.

 

 

Le bon fauteuil

Depuis sa création, chacun des quarante fauteuils de l’Académie a connu, en moyenne, moins de vingt occupants, soit à peine 730 académiciens en près de quatre siècles. Mieux vaut être élu au fauteuil 26 ou au fauteuil 35 : on reste immortel en moyenne pendant 29,4 ans tandis qu’au fauteuil 4, on n’y reste que 15,9 ans.

Le dangereux fauteuil 32

L'INSTITUT DE FRANCE

Ce fauteuil est à éviter. Danger. Lucien Bonaparte, frère de Napoléon, après avoir été élu en 1803, en fut, fait rarissime, exclu en 1816. Louis-Simon Auger, élu en 1816, se jeta dans la Seine depuis la passerelle des Arts, face à l’Académie. En 1911, le général Hippolyte Langlois s’éteignit seulement sept mois après avoir été intronisé. En 1975, Robert Aron, élu à ce sulfureux fauteuil, mourut cinq jours avant d’être reçu sous la Coupole. Cet énigmatique mauvais sort fut le sujet, en 1910, d’un roman de Gaston Leroux : Le Fauteuil hanté. Plus récemment, Nathalie Reims (dont le père occupa le fameux fauteuil 32), a publié Le Fantôme du fauteuil 32.

Le fauteuil 41

À tout prendre, mieux vaut occuper le fameux « 41e fauteuil », celui des recalés. Vous y siégerez pour l’éternité en compagnie de Molière, Stendhal, Balzac, Flaubert, Zola, Proust, Gide et autres figures illustres.

Le candidat idéal

L'habit vert flers et cavaillet

 

« Le candidat idéal, c’est celui qui n’a rien fait, qui n’a pas cédé à cette manie d’écrire qui perd tant d’hommes remarquables. C’est celui que personne ne connait et qui, en entrant à l’Académie, lui doit tout car sans elle il ne serait rien ». (Dans L’Habit vert, de Flers et Cavaillet)

 

Les visites

flagornerie.jpgL’usage veut que les aspirants à l’immortalité proposent aux immortels en place de leur rendre visite, à domicile. Ces derniers ne sont bien sûr pas obligés d’accepter. Au cours de ces entrevues, le candidat tente de se concilier les bonnes grâces de son interlocuteur. (Parler avec brio mais humilité). Certains académiciens souhaitent que le candidat parle de lui (sa vie, son œuvre), d’autres (les plus âgés) préfèrent de beaucoup qu’on leur parle d’eux (leur vie, leur œuvre). Les plus pervers sollicitent ces visites, afin de voir les postulants rivaliser de basses flatteries et pratiquer un lèche-culisme éhonté.

Les petits mots doux

daf.jpgQuand un nouvel académicien est reçu à la première séance du Dictionnaire, on lui révèle le mot sur lequel on planche. Ce mot lui est « attribué ». On lui lit la définition de l’Académie et on lui demande quel est son sentiment personnel sur ce mot. Maurice Genevoix reçut « attrape-nigaud », François Mauriac « quelconque », Ionesco « cressonnière », Pierre Nora, « raviver », Érik Orsenna, « minauder », Finkielkraut « variété » …

Antiféminisme

Antiféministe, la Coupole ? En 1694, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, l’incipit du mot « femme » est redoutable : « Femme. La femelle de l’homme. » La huitième édition, en 1935, ne fera guère mieux : « Femme. Être humain du sexe féminin. La compagne de l’homme. » Cette définition avant-gardiste durera… jusqu’au début du XXIe siècle.

La première femme

838_marguerite_yourcenar-.jpgUne femme sous la Coupole. Il aura fallu attendre le 6 mars 1980 pour y voir l’élection de Marguerite Yourcenar (au fauteuil de Roger Caillois). Jean d’Ormesson, qui fut l’initiateur de cette révolution, aimait rappeler sa blague de l’époque (« Il y aura deux toilettes : « Messieurs » et « Marguerite Yourcenar ».

La honte

pétainL’Académie compta dans ses rangs, sous l’Occupation, plusieurs collaborationnistes :  Philippe Pétain, Abel Bonnard, Abel Hermant, Charles Maurras), et n’hésita pas, après la guerre, à accueillir les anciens collabos Paul Morand (en 1968) et Félicien Marceau (en 1975). Dans le bureau d’Hélène Carrère d’Encausse trône, (est-il toujours là ?) depuis des décennies, un grand tableau de groupe représentant l’Académie en 1935 avec Philippe Pétain en majesté au centre de la composition. On ne voit que lui. Ce spectacle aurait glacé Philippe Sollers quand l’Académie l’avait approché pour savoir s’il accepterait de se porter candidat : déjà réticent à l’idée d’être momifié de son vivant, il serait ressorti du bureau en courant.

Rémunération

monnaie.jpgUn académicien français perçoit 114 euros par mois d’indemnité forfaitaire. Ajoutons les jetons de présence aux diverses commissions, l’habit vert assidu peut espérer gagner dans les 4 000 euros par an. Une misère. En revanche, « l’Académie, c’est l’assurance de ne pas mourir sous les ponts », comme l’avait confié Jacques Laurent à Pierre Assouline. Un académicien à la rue ou au RSA, ça ferait très mauvais genre.

Obligations ? Jamais sanctionné.

punition.jpgLes devoirs des académiciens sont des plus légers. L’Académie siège tous les jeudis après-midi, mais rien n’oblige ses membres à venir. Marguerite Yourcenar, la première femme élue, n’y mit pratiquement jamais les pieds. Les absentéistes sont nombreux et jamais sanctionnés. De même, la participation à la commission du dictionnaire, qui, elle, se réunit tous les jeudis matin, est volontaire. A propos du Dictionnaire, anecdote : alors que la séance débattait du mot « mitrailleuse », le maréchal Joffre (élu en 1918 au fauteuil 35) fut tiré de sa sieste pour apporter au sujet sa science de militaire : « C’est une sorte de fusil qui fait pan, pan, pan », se borna-t-il à dire, avant de refermer ses paupières.

Institut et académie

Ne pas confondre Académie française et Institut. L’Académie française a quatre « sœurs » – l’Académie des sciences, celles des beaux-arts, des inscriptions et belles lettres et des sciences morales et politiques –, l’ensemble formant l’Institut de France, gouverné par un chancelier, Xavier Darcos.

Prix

prixChaque dernier jeudi d’octobre, l’Académie française ouvre le bal des prix littéraires en décernant son Grand prix du roman. À l’inverse du Goncourt, qui ne rapporte à son lauréat qu’un chèque symbolique de dix euros (mais lui assure des ventes de 250 000 exemplaires en moyenne), le Grand prix du roman est plus richement doté ( 7 500 euros ), mais pour un impact commercial bien moindre ( entre 30 000 et 40 000 exemplaires ).

La Compagnie décerne chaque année pas moins de cinquante-huit prix littéraires, dont le Prix mondial Del Duca, doté de 200 000 euros.

Patrimoine

chateau de chantilly

L’Institut est propriétaire du château de Chantilly, des somptueuses collections d’art qu’il abrite, de la forêt qui l’entoure ( 6 500 hectares  + de 1 500 hectares de terre agricole), du musée Jacquemart-André et du musée Marmottan, de la maison de Claude Monet à Giverny, des deux joyaux de la Côte d’Azur que sont la Villa Kerylos et la Villa Ephrussi de Rothschild, du château de Langeais, de l’abbaye de Chaalis, de la galerie Vivienne à Paris ( trente boutiques de luxe en rez-de-chaussée et deux cents appartements dans les étages… ), de la Mer de Sable, du Parc Astérix ), sans parler de tous les immeubles « anonymes ».

L’Académie française, pour sa part, est propriétaire en propre, dans les beaux quartiers parisiens, de sept immeubles de rapport, qui représentent 10 000 m2 de surfaces locatives et de 150 millions d’euros. Sur le sujet, lire Le Monopoly du Quai Conti, de Daniel Garcia

Si, au terme de cette visite, vous pensez postuler, ne vous découragez pas. Comme disait Jean Dutourd, « on est ridicule quand on est candidat à l’Académie, on cesse de l’être quand on est élu. »