C’est un prince, c’est un roi, que dis-je, c’est André Breton !

Dada à Saint-Julien-le-Pauvre : soyez sales !

robinier st julien le pauvreEn avril 1921, dans le cadre d’une série « d’excursions et visites à travers Paris de lieux volontairement dérisoires », André Breton et Tristan Tzara proposent au public d’antivisiter l’église, car elle est inconnue, vide, sans raison d’exister, valeurs proches de celles revendiquées par Dada. Sur le tract d’invitation : « La propreté est le luxe du pauvre. Soyez sales. » Rendez-vous dans le jardin, où seront organisées des « courses pédestres ».square viviani

À trois heures de l’après-midi, les membres du mouvement Dada se retrouvent sur ce qui était à l’époque un terrain vague situé entre la Seine et l’église Saint Julien le Pauvre. Participent à l’événement : André Breton, Tristan Tzara, Paul Eluard, Benjamin Péret, Jean Crotti, Roger Vitrac, Georges d’Esparbès, Jacques Rigaud, René Crevel, Georges Ribemont-Dessaignes, Théodore Fraenkel, Louis Aragon, Philippe Soupault. Le groupe effectue une « performance » en lisant des textes choisis au hasard dans le Larousse. Certains distribuent des prospectus bleus et des enveloppes-surprise, Breton et Tzara improvisent des discours. Las ! Peu de monde, pour cause de pluie. Et au lieu d’être subversive, la manifestation s’avère dit-on, plutôt ennuyeuse.

Par haine de Montparnasse et de Montmartre

Passage_de_l'Opéra galerie du baromètre.jpgSitué à la hauteur du 10-12 bd des Italiens, ouvert en 1822, le passage de l’Opéra comprenait deux galeries parallèles : galeries de l’Horloge et du Baromètre, courant du boulevard des Italiens à la rue Le Peletier. « C’est dans ce lieu, relate Aragon, où vers la fin de 1919, un après-midi, André Breton et moi décidâmes de réunir désormais nos amis, par haine de Montparnasse et de Montmartre, par goût aussi de l’équivoque des passages, et séduits sans doute par un décor inaccoutumé qui devait nous devenir si familier ; c’est ce lieu qui fut le siège principal des assises de Dada. »

Ces assises avaient lieu au café basque Certà où furent conçues les actions symboliques du groupe : le procès de Maurice Barrès, les attaques d’intellectuels et les « manifestations dérisoires et légendaires » comme la contrevisite à Saint-Julien-le-Pauvre. Aragon était sensible au charme de la jeune femme qui tenait la caisse. Il appelait souvent le Certà au téléphone pour le plaisir de s’Menu du Certa.jpgentendre dire : « Non personne ne vous a demandé », ou encore : « Il n’y a pas personne des Dadas, Monsieur. » En 1925, le passage de l’Opéra fut démoli pour permettre le prolongement du boulevard Haussmann et de la rue Chauchat ; et « le grand cercueil de verre » disparut. Subsiste, heureusement, le merveilleux Paysan de Paris d’Aragon.

42 rue Fontaine, 17 13, c’est Breton !

breton chez lui.pngMontez un escalier étroit, quatrième étage, arrêtez-vous devant la porte sur laquelle est inscrit 17 13. Froncez les sourcils. Qu’est-ce ? En février 1924, Breton a reporté sur un carnet les mots « Personnages, perce-neige » suivis des chiffres « 17 13 » et de sa signature : « 17ndré 13reton ». CQFD ! Les chiffres 1 et 7, rapprochés, forment approximativement un A. Et le rapprochement de 1 et de 3 forme un B.

 

Crime contre la sûreté de l’esprit : Barrès prend 20 ans.

Maurice barrès.jpgLe 13 mai 1921, dans le cadre des manifestations Dada, André Breton organise dans la salle des Sociétés savantes, 8 rue Danton, le procès de Barrès accusé de crime contre la sûreté de l’esprit. Il préside (évidemment), Georges Ribemont-Dessaignes est avocat de l’accusation, Aragon et Soupault avocats de la défense (si peu), le principal témoin à charge est incarné par un Benjamin Péret déguisé en soldat inconnu, revêtu d’une capote de poilu et parlant allemand. Verdict : Vingt ans de travaux forcés. Durant le procès, Tzara et Breton ne cessent de s’affronter, Tzara quitte la salle, furieux. La rupture entre Dada et les futurs surréalistes fait un pas en avant.

Ça « chie en couleurs » au théâtre Michel

Théatre Michel.jpgComme dit Soupault, « c’est l’agonie des amitiés ». En 1923, Dada et surréalisme naissant s’affrontent violemment. Breton veut la peau de Tzara et décide de torpiller la présentation de sa pièce – Cœur à gaz, – lors de la Soirée du cœur à barbe qui a lieu au théâtre Michel. À la manœuvre, Éluard, Desnos et Péret. Bagarre. D’un coup de canne, Breton casse le bras du journaliste Pierre de Massot tandis qu’Éluard frappe Tzara. La police intervient. Tzara assigne Éluard en justice, c’est la fin de Dada qui n’aura plus l’occasion de « chier en couleurs diverses pour orner le jardin zoologique ».

Et ça barde également à la Closerie des lilas

closerie des lilas.jpgLe 2 juillet 1925, un banquet est donné à la Closerie des Lilas en l’honneur de Saint-Pol-Roux. Les surréalistes, qui vénèrent le poète (franchement, je me demande pourquoi), sont invités. Une écrivaine célèbre, Rachilde, clame -main sur le cœur- que jamais une Française ne pourra épouser un Allemand. Chez les surréalistes, ça s’énerve, ça veut en profiter pour protester contre la guerre du Rif. Michel Leiris se met à la fenêtre et crie : « À  bas la France ! Vive Abd el-Krim ! » Bagarre générale. Leiris est défenestré et Breton sérieusement malmené. Louis Aragon confie à Baron : « Tu sais qu’on a failli se faire tuer (mais vraiment), tu as vu ça dans les journaux. Leiris a été abominablement arrangé. Ça a été fantastique, terrible et merveilleux. »

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Rachilde

La presse, elle, n’y voit rien de merveilleux : « Ces terroristes, peut-on lire, sont des aspirants-apaches, métèques du cloaque toléré de Montparnasse, où pullulent les indésirables, les espions, les peintres fous… Ces jeunes bourgeois peints en rouge veulent ouvertement la mort de tout ordre français et crient très haut leur goût pour la trahison. Ils souillent les morts, et s’assemblent pour frapper une femme. » Il va sans dire que Breton est ravi.

Au Cyrano de la place Blanche

Le cyrano.jpgAu milieu des années 1920, André Breton fit de cette célèbre brasserie le quartier général du tout jeune mouvement surréaliste, regroupant notamment Aragon, Soupault, Desnos, Crevel, Ernst, Éluard… (Et Dédé Sunbeam, n’oublions pas Dédé Sunbeam.) « Au café Cyrano, écrit Maxime Alexandre, nous écrivions vers ce temps-là des lettres d’injures collectives aux écrivains en vogue, de même qu’aux peintres, aux critiques littéraires et artistiques ». Le roi Breton ne va pas tarder à organiser, dans l’arrière-salle, le procès de certains membres pour motifs divers, politiques ou littéraires. Et hop ! Excommunié ! En 1926, Antonin Artaud et Philippe Soupault sont condamnés sans appel. C’est au Cyrano que Breton tombe amoureux de Suzanne Musard, que Sylvia Bataille rencontre Jacques Prévert et que Jacques Lacan aurait trouvé son premier et unique analysant de longue durée.

Ça suffit, on vire Antonin Artaud

centrale surréaliste.jpgFin 1924, en marge du lancement de La Révolution surréaliste, Breton souhaite disposer d’un local ouvert à tous les sympathisants et au curieux. Ce sera dans l’hôtel de Bérulle, propriété du père de Naville : « Au 15 de la rue de Grenelle, écrit Louis Aragon dans Une Vague de rêves, nous avons ouvert une romanesque auberge pour idées inclassables et révoltes poursuivies ». Cette Centrale surréaliste avait pour vocation de « recueillir par tous les moyens appropriés les communications relatives aux diverses formes qu’est susceptible de prendre l’activité inconsciente de l’esprit ». Ouverte en octobre 1924, elle connait rapidement des tiraillements. Le 23 janvier 1925, les surréalistes réuniaffichette centrale.jpgs au Certà constatent le mauvais fonctionnement de la Centrale et en confient la direction à Antonin Artaud. Une semaine plus tard, Breton décide de la fermer au public. Le Bureau disparait définitivement avec la parution du n° 3 de la Révolution surréaliste.

L’énigmatique Nadja au Sphinx-Hôtel, 106, boulevard de Magenta

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Nadja

« Il se peut que la vie demande à être déchiffrée comme un cryptogramme » écrit Breton dans Nadja. Rien d’étonnant, donc, à ce que Nadja (Léona Delcourt) ait choisi le Sphinx-Hôtel pour sa première nuit à Paris (1926). André Breton lui offre deux de ses livres, dont Les Pas perdus, dans lequel une jeune personne (telle un double de Nadja), pose des énigmes aux passants. En échange, elle l’entraine place Dauphine, où elle exerce ses dons de divination : « Dans une minute, cette fenêtre va s’éclairer. Elle sera rouge. »

La place Dauphine : « le sexe de Paris »

place Dauphine.jpgC’est, écrit Breton en 1928, un des lieux les plus profondément retirés que je connaisse, un des pires terrains vagues qui soient à Paris. » Pas si vague que ça : la place Dauphine lui parait par ailleurs indissociable du sexe féminin. « Il me semble, aujourd’hui, difficile d’admettre que d’autres avant moi, s’aventurant sur la place Dauphine par le Pont-Neuf, n’aient pas été saisis à la gorge à l’aspect de sa conformation triangulaire, d’ailleurs légèrement curviligne et de la fente qui la bissecte en deux espaces boisés. C’est à ne pouvoir s’y méprendre, le sexe de Paris qui se dessine sous ces ombrages. »

Des chats géants place de l’Étoile

Place de l’Étoile, en 1919, Breton s’angoissa : alors qu’il venait de noter (en écriture automatique avec Philippe Soupault) « Suintement cathédrale vertébré supérieur / Les derniers adeptes de les champs magnétiques.jpgces théories prennent place sur la colline devant les cafés qui ferment / Pneus pattes de velours », il vit les voitures métamorphosées en chats géants. Vision terrifiante au point que, relate Sarane Alexandrian dans Le Surréalisme et le rêve, il hésita à sortir dans la rue le jour où il écrivit : « Il faut des éléphants à tête de femme et des lions volants ». Prudent, Breton. On ne sait jamais…