Aujourd’hui, bienvenue en « Odéonie », avec Barbara, Adrienne Monnier, Sylvia Beach, Jules Verne, Tintin, Paul Léautaud, Flaubert, Cioran et Lucile Desmoulins.

 

Au 1, Barbara au café de l’Odéon

barbaraAu printemps 1954, à peine revenue de Belgique, Barbara rencontre le chanteur québécois Raymond Lévesque. « Nous fraternisons, écrit-il, et passons nos après-midis au Café de l’Odéon, au Quartier Latin, où le patron nous laisse nous éterniser devant un verre de rouge. »

L’auteur de Quand les hommes vivront d’amour aura une brève aventure avec sa compagne de galère. « Il est magnifique, écrira-t-elle. Malheureusement, il plonge déjà dans l’alcool qui va le tuer. (…) Un soir, il m’offre un large bracelet d’argent serti d’améthystes, bijou de reine que je porterai très longtemps ».

Barbara tourne la page en emportant une chanson du charmant Canadien : Les voyages… / Qui murissent nos cœurs, qui nous ouvrent au bonheur / Mais que c’est beau les voyages… / Et lorsque l’on retourne chez soi / Rien n’est comme autrefois. Elle passera pour la première fois à L’Écluse un mois plus tard, lui s’y produira l’année suivante, régulièrement programmé jusqu’en 1958.

 Au 2, le café Molière

27052016_James_Abbott_McNeill_WhistlerIl fut presque aussi couru que le café Voltaire, situé à l’autre bout de la rue. Ce café littéraire et politique, lieu de rendez-vous des étudiants en droit, (dont le jeune Clémenceau), fut notamment très fréquenté par le peintre Whistler.

 Au 5, Jules Verne à la librairie Monte Christo

Tintin

Vous aimez Jules Verne ? La libraire lui est totalement consacrée. Sur son site, un parallèle amusant et instructif entre Jules Verne et Hergé. Le père de Tintin affirmait n’avoir jamais lu Verne, sauf un titre, qui l’avait déçu. Mon œil, disent de distingués tintinologues, qui nous invitent à comparer Tournesol et Palmyrin Rosette (dans Hector Servadac), Dupont-Dupond et les agents Craig et Fry (dans Les tribulations d’un Chinois en Chine) et relatent mains autres exemples dont celui-ci sur le site http://verne.jules.free.fr/bd/Herge.htm :

Le Secret de la Licorne et Les Enfants du capitaine Grant

« Le roman de Verne commence par une pêche au requin (attrapé par la queue avec un noeud coulant). on lui ouvre le ventre et on y trouve une bouteille. Dans la bouteille 3 parchemins partiellement effacés mais qui se complètent l’un l’autre. Le déchiffrement laisse entendre qu’un naufragé appelle au secours… Il se trouve sur 73° de latitude. On ne connait pas la longitude. On décide de partir à sa recherche (au départ on suppose que le naufrage à eu lieu en Amérique de Sud). Le bateau (le Duncan) part… quand le lendemain, on voit sortir des cabines, à l’étonnement de tous, un certain Paganel, scientifique de son état et pour le moins distrait puisqu’il s’est trompé de bateau (il montrera d’ailleurs de nombreux signes de distraction’ pendant toute l’expédition). Paganel voulait partir à l’Est et le voilà parti à l’ouest ! Et Paganel changera plusieurs fois son interprétation du document ce qui fait qu’il iront toujours plus à l’ouest jusqu’à faire le tour du monde… Finalement, il s’avérera que Paganel s’est trompé du début à la fin dans l’interprétation des parchemins. On finit par trouver Grant presque par hasard alors que tout espoir semble perdu, et tout le monde rentre en Ecosse dans le chateau de Malcom…

    • Recherche du père chez Verne, de l’ancêtre chez Hergé (Chevalier de Hadoque)
    • Plusieurs cryptogrammes partiels (à superposer chez Hergé, en plusieurs langues et incomplet chez Verne)
    • Comparez Paganel et Tournesol, les deux scientifiques passagers clandestins partis à la recherche du trésor
      Remarquez que Paganel cherche son ‘trésor toujours plus à l’ouest ! Ne connaissant que la latitude du naufrage de Grant, il est obligé de faire le tour de la terre d’est en ouest…
    • Le trésor n’est finalement pas où on le cherche. »

 Au 7, la célébrissime Maison des amis des livres d’Adrienne Monnier

Monnier1Adrienne Monnier ouvre sa librairie-bibliothèque de prêt en 1915, une boutique grise comme sa robe qui l’apparente à une « servante des livres ». L’un des premiers visiteurs est Guillaume Apollinaire. Adrienne l’examine avec curiosité : « Je regardai attentivement ce gros homme en uniforme, à la tête en forme de poire, assez Père Ubu, couronnée d’une curieuse petite lanière de cuir. » Paul Fort s’inscrit en décembre 1915. Aragon suit en février 1916, Breton en avril. Fin 1920, Adrienne Monnier compte 580 abonnés. Deux ans plus tard, ils sont plus de mille. Les « clients » oublient parfois de rendre les livres qu’ils empruntent – Simone de Beauvoir par exemple, qui le reconnaitra dans La Force de l’âge.

Durant cinquante ans, de nombreux écrivains fréquentent la Maison des amis des livres : Paul Fort, Valéry, Jules Romains, James Joyce, Aragon, Ezra Pound, Charles Vildrac, Georges Duhamel, Hemingway, Fitzgerald, Léon-Paul Fargue, Gide, Walter Benjamin, Nathalie Sarraute, Breton, Prévert, René Char, qui la compare à « un doux nuage gris teinté de rose »… La librairie cessera ses activités en 1951, Adrienne Monnier se suicidera en 1955, suite à une douloureuse maladie auditive.

Au 12, la non moins célébrissime Shakespeare and Company de Sylvia Beach

beachDans la lignée des Natalie Barney, Gertrude Stein ou Edith Warthon, Sylvie Beach perpétue le délicieux cocktail américain incluant homosexualité sans complexe et amour de la littérature. Ce petit lutin (1,57 m) au menton volontaire ouvre Shakespeare et Company au 8 rue Dupuytren en 1919, avant de s’installer rue de l’Odéon en mai 1921. Le tout jeune Hemingway s’y précipite en juin pour rencontrer « miss Beach » qui le trouve charmant et le surnomme « Mr Awfuly nice ». Centre névralgique de la culture anglo-américaine à Paris, la librairie est fréquentée par la « génération perdue » : Hemingway, Ezra Pound, Scott Fitzgerald …, mais aussi par des lecteurs français, Valery Larbaud, André Gide, Paul Valéry… Les clients peuvent y acheter ou emprunter des livres interdits en Angleterre et aux États-Unis, comme L’Amant de lady Chatterley. « Ambassadrice littéraire des États-Unis en France », Sylvia Beach va se lancer dans une longue aventure : publier (en anglais) Ulysses de Joyce.

beach joyce

En 1940, Sylvia Beach se distingue en se jouant des Allemands, comme le relate Galtier-Boissière : « Ils décidèrent de saisir le stock de livres américains et français. Comme il y en avait des milliers, ils prévinrent qu’ils reviendraient le lendemain matin avec un camion. Dans la nuit, Sylvia et ses copains mirent les livres en sûreté dans une cave voisine, repeignirent le magasin, installèrent une enseigne d’antiquaire et disposèrent quelques meubles à l’intérieur de la boutique. En arrivant au petit matin, les Allemands cherchèrent en vain la libraire dans la rue ».

ShakShakespeare and Company ferme en décembre 1941 sur ordre des Allemands, Sylvia Beach ayant, dit-on, refusé de vendre le dernier exemplaire de Finnegans Wake à un officier. En 1951, une autre librairie anglophone ouvrira à Paris, sous le nom de Le Mistral, tenue rue de la Bûcherie par l’Américain George Whitman.[…] À la mort de Sylvia Beach, en 1962, Whitman reprendra le nom de Shakespeare and Company.

 Au 10, Thomas Paine invente les USA

paineCet intellectuel anglo-franco-américain proche des Girondins habita l’immeuble de 1797 à 1802. Son Rights of Man (1791) a exercé une grande influence sur les acteurs de la Révolution française. Elu député à l’assemblée nationale en 1792, emprisonné sous la Terreur puis relâché, il restera en France jusqu’en 1802 et qualifiera Bonaparte de « charlatan le plus parfait qui eût jamais existé ». Héros de l’indépendance américaine, il fut l’inventeur… du nom des U.S.A.

 Au 15, Paul Léautaud

paul-leautaud_673392Un demi-siècle avant sa fin de vie à Fontenay-aux-Roses (avec ses 300 chats, 150 chiens, une oie et un singe), Paul Léautaud habita rue de l’Odéon de 1903 à 1905. Le Petit Ami, roman autobiographique écrit en 1903, fit sensation. Léautaud y évoquait son amour pour sa mère, à peine connue. On parla même du prix Goncourt… En 1908, il entre au Mercure de France. Il y restera trente-trois ans. Ses chroniques théâtrales, sous le pseudonyme de Maurice Boissard, seront impitoyables. Son célèbre Journal tenu pendant 63 ans sera édité par le Mercure en 1954. Tenez-vous bien, confinement nécessaire : 6000 pages.

 Au 18, Adrienne et Sylvia

Monnier. BeachSylvia Beach et Adrienne Monnier y habitèrent ensemble, au 5e étage. Elles formaient un couple d’amantes et d’intellectuelles partageant les mêmes projets et vécurent 35 ans ensemble de façon discrète mais sans cacher leur liaison.

 Au 35, le jeune Flaubert

flaubert jeunePas de quoi mettre une plaque sur la façade, il n’y demeura qu’un mois, en juillet 1842, s’étant inscrit sur l’insistance de ses parents à la faculté de Droit. Précoce, le jeune Flaubert : il a reçu un prix à l’âge de quinze ans pour… un essai sur les champignons. Son logement, selon son Dictionnaire des idées reçues ? « Appartement de garçon. Toujours en désordre. — Avec des colifichets de femme traînant çà et là. — Odeur de cigarette. — On doit y trouver des choses extraordinaires. » Lesquelles, Flaubert ne le précise pas. Son Dictionnaire – puis-je me permettre ? – m’a toujours semblé un peu bâclé et pas vraiment rigolo.

Au 21, Charles Laffite

1200px-VentoseDans cet immeuble habitait depuis 1795 le peintre Louis Lafitte. En 1795, il s’installe au 17 rue du Théâtre Français (aujourd’hui 21 rue de l’Odéon), peint en compagnie de Constance-Marie Charpentier qui habite à la même adresse. On lui doit notamment douze dessins (charmants) du Calendrier républicain. (1796). En 1810, il décore la maquette grandeur nature de l’Arc-de-Triomphe sous lequel l’Empereur doit passer lors de son entrée à Paris, le 2 avril.

 

maquette

 

Au 21, également, le bout-en-train roumain Cioran

CioranL’écrivain roumain vécut à cette adresse de nombreuses années jusqu’à sa mort en 1995. Chez Cioran l’idée de la mort est omniprésente et le titre de ses ouvrages donne le ton : Sur les Cimes du désespoir, 1934), Syllogismes de l’amertume (1952), La Tentation d’exister (1956), De l’inconvénient d’être né (1973), Ecartèlement (1979)… Une petite pensée pour la route ? « À vingt ans, je n’avais en tête que l’extermination des vieux ; je persiste à la croire urgente mais j’y ajouterais maintenant celle des jeunes ; avec l’âge on a une vision plus complète des choses. »

Au 22, Camille et Lucile Desmoulins

Desmoulins

Cioran savait-il que Camille Desmoulins et sa femme, lorsqu’ils furent arrêtés rue de l’Odéon puis exécutés le 5 avril 1794, habitaient près de chez lui ? Sans doute. Triste destin, Lucile avait 24 ans. Mais, précise Cioran, « sur la vie on ne peut écrire qu’avec une plume trempée dans les larmes ». Olé.