Dans les pas de Barbara

Bonjour à toutes, à tous et à tous les autres. Aujourd’hui 9 octobre, reprise des activités après une longue vacance. Comme vous le savez, je viens de sortir un Paris de Barbara chez Parigramme. Belles photos et tout ça. Permettez-moi de vous en égrener quelques adresses, un peu au hasard, dans un Paris des années 50-60.

 

La Belle amour chez Jacques Postif

25 rue de la Huchette, 5e

La belle amourEn ce temps-là, le Paris de Barbara est surtout celui de ses compagnons. En 1957, elle vit avec Jean Poissonnier, étudiant en droit et passionné de photo, rencontré à L’Écluse. Le couple réside rue de la Huchette, au numéro 25, dans un minuscule logement appartenant à Jacques Postif. Ce dernier tient un magasin de disques, Disco Latin Jazz, au rez-de-chaussée de l’immeuble où il accueille les artistes en mal de logement. « Payait qui voulait, tout ça se passait en famille, je ne savais même pas ce qu’était une quittance. Eux deux ? Ils n’avaient pas grand-chose… si j’en juge par le nombre de loyers qu’ils n’ont pas payés ». Postif tente d’introduire Barbara chez Polydor : en vain, les séquelles du chant classique se font encore sentir.

A-t-elle chanté, pour les amis, chez Disco Latin Jazz lors d’un des « vendredis littéraires » qu’organise Postif autour d’une guitare, du boudin au mètre et de pâtes à volonté ? Fou amoureux de sa chanteuse, Poissonnier – dit Toto – lui écrira deux chansons : La Belle amour et Le Verger de Lorraine. Elle le quittera en décembre 1959, comme elle a jeté son Claude Sluys de mari au coin d’une rue de Saint-Germain-des-Prés début 1956. Jean Poissonnier aura du mal à s’en remettre : … je me suis fait une raison / J’ai balancé mes illusions. / La belle amour avec un A / Grand comme Paris, / J’en n’aurais pas.

 

Barbara et Béart

24 rue Jonquoy, 14e

BéartEn 1957, la trajectoire de Guy Béart est proche de celle de Barbara, tous deux juchés sur le strapontin de l’avenir. L’ingénieur des Ponts et chaussées s’est produit dans quelques cabarets (Le Village, rue Gozlin, La Colombe de Michel Valette, dans l’ile de la Cité), a reçu les encouragements de Brassens et signé un contrat avec Jacques Canetti, le patron des Trois Baudets. Il a cependant été recalé aux auditions de L’Écluse : trop atypique. Jacques Grello le console en lui rappelant que Brassens avait subi le même sort et lui donne l’adresse de Barbara, que le chanteur vient de découvrir et qu’il trouve très à son goût. Stupeur : l’adresse, c’est la sienne ! Il occupe un petit studio au troisième étage, elle réside dans une minuscule loge de concierge au rez-de-chaussée, dans laquelle elle a réussi à caser un piano et sur lequel elle joue toute la journée, fenêtre ouverte. C’est sur ce piano que naitra son interprétation du célèbre Les Amis de Monsieur dont une inconnue a déposé la partition sur l’instrument.

Barbara et Béart auront cependant peu d’affinités. Avant d’éclore définitivement, ils passeront tous deux cette même année au Port du Salut. Inimitié ? Peut-être. Toujours est-il que Béart n’invitera jamais Barbara dans son talk-show diffusé sur la première chaine à partir de 1966.

La Villa d’Este

4, rue Arsène-Houssaye, 8e

Mai 1963. Depuis un an, Barbara songe à quitter L’Écluse et obtient de pouvoir se produire simultanément dans d’autres établissements. Pour raisons financières, argumente-t-elle.

brel        Dix ans auparavant, Jacques Brel, son ancien frère de misère, s’est présenté rue Arsène-Houssaye. « Un soir, relate-t-il, après avoir mis une chemise blanche et m’être rasé de frais, j’ai décidé d’aller tenter ma chance à la Villa d’Este, l’un des cabarets parisiens les plus cotés de Paris. J’ai passé une audition. Savez-vous ce que le directeur m’a dit ? « Tu es beaucoup trop laid. Jamais tu ne réussiras dans la chanson. Avec ta grande gueule, raconte plutôt des histoires belges !» Avec ténacité, Brel se fait néanmoins accepter et obtient ses premières critiques positives à la Villa d’Este. Et c’est sans doute lui qui orientera « la grande » rue Arsène-Houssaye. Dans ce cabaret aux murs bleus et à la moquette rouge dont le cachet est dix fois supérieur à celui de L’Écluse, Barbara détonne. Oswald d’Andréa, qui fut pianiste quai des Grands-Augustins, se souvient du passage de la dame en noir : « J’ai participé à des transfusions contre-nature ou prématurées en accompagnant courageusement Barbara dans un tour de chant à la Villa d’Este en plein Champs-Élysées touristiques. Barbara n’était pas encore la grande dame reconnue chantant ses propres chansons devant un grand piano noir. Sa prestation digne et sacerdotale devant trois tables de japonais, s’attendant à tout autre chose dans le gai Paris, tenait de la messe étrange et dérisoire. »

Les Trois grâces à la fontaine de l’Observatoire

Place Camille-Jullian, 6e

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Au début des années 1970, Sagan, Barbara et Juliette Gréco organisent des soirées « filles » à Saint-Germain-des-Prés, à la Contrescarpe ou à Montparnasse. « Les trois grâces de l’après-guerre déconnent comme des gamines dans les rues de Saint-Germain. Arrêter des voitures, se moquer des bourgeois, siffler un beau mec. Barbara et Françoise boivent comme des Polonaises, parlent médocs, Palfium, Codoliprane […] Elles rigolent comme des bossues, prennent un bain de pied dans la fontaine de l’Observatoire, glissent leurs bijoux d’or dans le col d’un clochard endormi ». Est-ce à cette occasion que Sagan songe à une pièce de théâtre spécialement conçue pour Barbara, l’histoire d’une jeune fille de province qui cherche à gagner un concours de tricot pour financer un voyage à Paris ? Gréco, plus en retrait, se souvient de ces « virées » : « On formait un trio assez scandaleux, Barbara, Sagan et moi. On allait dans des restaurants vietnamiens délicieux, du côté de la Montagne Sainte-Geneviève, où l’on foutait une merde céleste parce qu’on se moquait des gens et qu’on hurlait de rire. On était gaies, heureuses, pleines d’amour. Barbara était vraiment très rieuse, très farceuse… »

Barbara à « La Mouffe »

76, rue Mouffetard, 5e

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Mélange étonnant de Secours catholique, de Parti Communiste et d’Armée du Salut, la Maison pour Tous, plus communément appelée « la Mouffe », est la première Maison des Jeunes. Elle est également, sous l’impulsion de Georges Bilbille, un lieu de culture incomparable dans un quartier défavorisé. Dans son petit théâtre défileront de grands metteurs en scène, Roger Blin, Ariane Mnouchkine, Raymond Rouleau… et les plus grands noms de la chanson rive gauche y feront leur début. De 1948 à 1975, sans discontinuer, le dernier samedi du mois est consacré à un spectacle de variétés. De Brassens à Higelin, de Jacques Brel à Fernand Raynaud, de Raymond Devos à Pia Colombo et Ricet-Barrier, de Bernard Lavilliers à Jean Vasca et Jacques Bertin, tous sont passés un jour la Mouffe. Le prix d’entrée pour les spectateurs est dérisoire, les artistes se produisent gratuitement et la recette revient aux œuvres sociales de la maison.

Au milieu des années 1950, André Schlesser – familier des lieux – y entraine Barbara pour qu’elle puisse se rôder. Georges Bilbille se souvient : « Il y avait certains samedis, sur la petite scène du Mouffetard, un plateau digne de l’Olympia, de Bobino et de Pacra réunis. J’ai retrouvé un programme de 1954 où dans la même soirée se sont produits : Luce Klein, René-Louis Lafforgue, François Deguelt, Jean Ferrat, Christine Sèvres, Les Mil’sons, Yves Joly, Preston, Barbara (…), Anne Sylvestre… »

Au terme d’une longue bataille, la Mouffe disparaitra au milieu des années 1980 sous les coups rageurs de Jean Tiberi. L’adresse est aujourd’hui celle d’une bibliothèque municipale.

Les tennis de Roger Blin au café Ruc

159, rue Saint-Honoré, 1er

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En mai 1969, dans L’Invité du dimanche consacré à Maurice Béjart, Barbara se trouve aux côtés de Remo Forlani, auteur comblé de Lundi monsieur vous serez riche (1968, théâtre de la Renaissance) et de Guerre et paix au café Sneffle, (pièce à laquelle elle a assisté au théâtre La Bruyère). « Écrivez-moi un pièce », lui demande-t-elle sur le ton de la plaisanterie. Sous le charme, Forlani lui présente un projet un mois plus tard, une pièce « sur mesure » avec texte et chansons. « Travailler avec elle, déclare Forlani, c’était bien. On a passé des journées entières à déconner et à s’engueuler en croquant des cornichons… »

La pièce étant écrite, les musiques composées, place à la mise en scène. Barbara s’enflamme : « Il faut que ce soit Roger Blin ! »

roger blinPourquoi Blin ? Est-ce pour sa « modernité » illustrée par son travail sur Beckett, Pinter et Genet ? Blin habite alors rue Saint-Honoré et rendez-vous est pris pour discuter du projet. « Je me débrouille pour avoir un rendez-vous avec Roger Blin, relate Forlani, rendez-vous chez Ruc, place du Théâtre Français, (…) on a discuté pendant une heure, c’était formidable, on a parlé de la pièce, du théâtre, etc. Puis on est sortis, moi, j’étais assez content, Roger Blin avait l’air assez chaud, bon, pas emballé, emballé, mais assez chaud quand même, il sortait de Genet (…), bon, on sort de là et je dis à Barbara : « ça peut marcher avec Roger Blin, ça va être formidable et tout ! ». Elle m’a dit : « Non, je ne veux pas me faire mettre en scène par un type qui porte des chaussures de tennis. » (…) Exit, donc, Roger Blin et ses tennis. Ce sera Sandro Sequi, metteur en scène à la Scala de Milan « qui était très doué, qui ne parlait pas un mot de français, qui était une folle perdue, ce que je ne lui reproche pas, mais ça n’a pas aidé non plus ».

Monsieur Victor, le mac au cœur d’or

Porte de la Villette, 19e

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Monsieur Victor, c’est le mac au grand cœur qui, depuis la Belgique, ramène Barbara à Paris le 1er mai 1951 dans sa belle voiture assortie au chapeau mou et aux tatouages :

« Victor, Monsieur Victor, vous aviez un drôle d’air, / Quand vous avez stoppé, je n’avais pas confiance, / Pourtant, je suis montée dans votre coupé Chrysler, / Ce jour-là, Monsieur Victor, sur la route du nord… »

          Le monsieur propose de « s’occuper d’elle » et de « la mettre au travail ». « Chanter, argumente-t-il, ce n’est pas un métier, pour faire l’artiste, faut avoir des connaissances. Je connais la vie, fais-moi confiance, laisse-moi m’occuper de toi, t’auras plus jamais faim. »

Barbara, quoiqu’affamée, décline la proposition. Monsieur Victor lui offre du muguet, la dépose porte de la Villette avec quelques billets et disparait. Plus tard, elle le recherchera dans Paris pour le remercier. En vain. Elle lui dédiera une chanson : « Victor, Monsieur Victor, j’aurais dit oui peut-être / Mais j´avais en moi la folie de chanter / Victor, Monsieur Victor, vous aviez un cœur d’or… »

Chez Guerlain : Habit rouge ou Mitsouko ?

68, avenue des Champs-Élysées, 8e

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Elle y passe des heures et s’y ruine. Y dépense « sans compter » pour elle et pour les autres. Pour les hommes, c’est Habit rouge. Pour les femmes, souvent Mitsouko mais pas toujours. Sophie Makhno l’accompagne dans ses raids chez le parfumeur : « Elle était douée d’un instinct très sûr pour attribuer à ceux qu’elle aimait le parfum qui leur collait le mieux à la peau. (…) Elle avait cette soif de luxe dont souffrent certains de ceux qui manquent, ou ont manqué, du nécessaire, (…) elle ne pouvait supporter de manquer du superflu, ni de voir ses proches y renoncer

Les cornichons du Drugstore

133, avenue des Champs-Élysées, 8e

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« Elle adorait les très gros cornichons russes, relate Nadine Laïk, son ancienne secrétaire. Et, manque de bol, le Drugstore de l’Étoile était ouvert à l’époque jusqu’à deux ou trois heures du matin. De temps en temps, quand ça la prenait, elle m’appelait, j’étais en train de m’endormir et j’entendais : « Chérie, il n’y a pas un cornichon dans cette maison, et j’en ai besoin. Alors, tu vas chercher des cornichons et on va rire. »

L’amie Georgette, place Saint-Blaise

120, rue de Bagnolet, 20e

Février 1950. Le père a disparu, Monique Serf enchaîne les petits boulots de cousette ou de démarcheuse d’assurances. Mais elle ne parvient pas à honorer les traites du piano. Quand les déménageurs – « trois géants » se souvient-elle -, viennent reprendre l’instrument, la jeune fille craque. « Je quittais Vitruve le jour même, écrit-elle dans ses Mémoires interrompus, je n’avais pas dix-huit ans ». (Elle en a presque vingt, mais qu’importe). Au coin de la rue de Bagnolet et de la place Saint-Blaise, une amie tient le café-tabac – Chez Georgette – où Monique chante parfois contre un casse-croûte et un verre de vin. Café dans lequel un certain René Simon lui aurait déclaré qu’elle était une tragédienne-née. « Voilà, dit Barbara, je m’en vais de chez moi, mais je n’ai pas un sou. » L’amie lui prête 300 francs pour se rendre à Bruxelles : « Cette généreuse petite femme est partie depuis longtemps ; je lui dois beaucoup ; en tout cas, je lui dois trois cents francs que je n’ai jamais pu lui rendre ! »

indexEn quittant le bureau de tabac avec sa « petite fortune », Monique Serf ne peut évidemment imaginer que, soixante ans plus tard, on vendrait ici des timbres à son effigie.

 

 

Chez André Schlesser, sous les toits

1, rue Guisarde, 6e

Dadé.jpgIl est « l’âme de L’Écluse », écrit-elle dans ses Mémoires interrompus. André, du duo Marc et André et communément appelé Dadé, habite rue Guisarde, un sixième étage sans ascenseur avec vue sur le marché Saint-Germain. Belle voix, bel homme, chanteur et acteur chez Vilar, au TNP. Qui a séduit qui ? Qu’importe. La première prestation de Barbara à L’Écluse date de 1954. Elle a vingt-quatre ans, lui quarante. Leur liaison ne dure qu’un temps : entre le gitan et la grande, les atomes sont trop semblables pour pouvoir s’arrimer. Frère et sœur, comme avec Brel. « Cul et chemise », dira Marc Chevalier. C’est rue Guisarde que Barbara prend goût à la mixture en vigueur le matin : café – chicorée. C’est rue Guisarde que se noue en partie son avenir quai des Grands-Augustins : oui, il l’aidera, oui, il persuadera ses associés de l’engager dès qu’elle sera prête.

écluse barbara

André Schlesser a une grande influence sur la carrière de Barbara. Il lui fait gommer les tics du chant classique, lui apprend à s’accepter physiquement, à dominer son trac, à acquérir une gestuelle de cabaret. Les liens entre eux resteront très forts. Au début des années 1960, Barbara se rendra souvent à Alloue, en Charentes, retrouver Dadé et Maria Casarès dans leur domaine de La Vergne. Elle envisagera même d’acheter le presbytère du village. Incorrigible mangeuse d’hommes, elle croquera le fils, huit ans après le père. Pensait-elle à eux, en 1967, en écrivant Y’aura du Monde : Y aura du monde, assurément, / Au nom du Père, au nom du Fils, / S’ils viennent tous à l’enterrement, / Ceux que j’aimais de père en fils. / Ça me fera un gentil petit régiment / Me rendant les derniers offices

« C’est aux soixante-dix spectateurs que contenait L’Écluse que je dois d’avoir un jour rempli les trois mille places du chapiteau de la porte de Pantin, écrira-t-elle. André Schlesser, dit « Dadé », dit « le Gitan », fut pour moi l’âme de ce lieu-là. C’est un soir, à Pantin que j’ai appris sa disparition.»

André Schlesser – mon père – est mort en 1985 chez Hubert Ballay, près de Saint-Paul de Vence. Il est enterré dans le petit cimetière d’Alloue. Maria Casarès, sa femme, grande amie de Barbara, repose auprès de lui