Quelques pas sur le Boul’ Mich’ ?

Grand axe nord-sud de la capitale, prolongement du « Sébasto », le « Boul Mich’ » fut tout d’abord appelé « boulevard de Sébastopol rive gauche » (pour la portion allant de la place Saint-Michel à la rue Cujas) avant de devenir en 1867 boulevard Saint-Michel. Centre névralgique du quartier Latin, il brille par ses cafés (littéraires), son petit train plein de légumes (L’Arpajonnais) et quelques canulars d’étudiants.

Votez Duconnaud

Pissotierre.jpgLors des législatives de 1928, contre Raoul Brandon, député conservateur, un candidat se dresse, furieux de la suppression des pissotières du Boul’ Mich’. Coaché par les étudiants, ce modeste vendeur de violettes, clochard sur les bords, se nomme… Paul Duconnaud. Et il va mettre en ballotage le député sortant. Programme : suppression des impôts, rétablissement des pissotières, transformation de la station du quai Saint-Michel en gare maritime. Ses meetings furent un triomphe et pour 127 voix, Duconnaud mit Brandon en ballotage. Est-ce le prolongement du boulevard Saint-Michel jusqu’à la mer qui suscita cet engouement ? L’illustre Ferdinand Lop reprit l’idée dans les années 60. Pressé de répondre à question de savoir par quel bout le boulevard serait prolongé, il répondit avec hardiesse : « Par les deux bouts ».

 Au 20, le quatrain (de Rimbaud)

C’est au café Le Cluny, 20, boulevard Saint Michel, que Rimbaud écrit en 1871 sur le mur des toilettes son quatrain scatologique. Je ne le trouve pas spécialement scato, en tout cas moins que son Sonnet du trou du cul : « De ce siège si mal tourné / Qu’il fait s’embrouiller nos entrailles, / Le trou dut être maçonné / Par de véritables canailles. »

Au 35, à la source des Champs magnétiques

breton   soupault

Dans le café La Source, en 1919, André Breton et Philippe Soupault commencent à écrire simultanément (ou alternativement) Les Champs magnétiques, parfois jusqu’à dix heures d’affilée. « Nous remplissons des pages de cette écriture sans sujet ; nous regardons s’y produire des faits que nous n’avons pas même rêvés, s’y opérer les alliages les plus mystérieux ; nous avançons comme dans un conte de fées. » Ils suivent trois méthodes : rédaction indépendante, écriture en alternance de phrases ou de paragraphes et composition simultanée.

Ecriture automatique ? On soupçonne Breton d’avoir retouché de nombreux passage pour faire apparaitre des « trouvailles poétiques ».

64, boulevard Saint-Michel, Leconte de Lisle

leconte de lisle.jpgAprès ses Poèmes barbares (1862), Leconte de Lisle s’est imposé comme le chef de file de ce qui deviendra le Parnasse. Monocle encadré d’écaille rivé à son œil droit, longue chevelure grisonnante, le « maitre » reçoit dans son salon la jeune génération – Heredia, Sully Prudhomme, Catulle Mendès, Coppée – et distille ses conseils dans un modeste appartement au salon mansardé. Question au maitre (dans les années 1880) : « Considérez-vous le symbolisme comme une suite du Parnasse ou comme une réaction contre lui ? « Réponse du maitre : « Ni comme l’une ni comme l’autre. Ou plutôt si, c’est évidemment, comme je vous l’ai dit, une réaction d’enfants et d’impuissants, contre un art viril et difficile à atteindre. » Et toc !

Le café 66 et le mai 68 de Modiano

Le Luxembourg.jpgEn 1965, à l’angle du boulevard Saint-Michel et de la place Edmond Rostand (58, boulevard Saint-Michel), le « 66 » est le seul café ouvert toute la nuit. Le narrateur de L’Herbe des nuits y retrouve une certaine Dannie et fréquente « des clients un peu bizarres », surveillés par la police. Pourquoi appellent-ils ce café le 66, alors qu’il est situé au 58 ? Mystère. C’est aujourd’hui Le Luxembourg et les clients « un peu bizarres » qui le fréquentaient, liés à l’affaire Ben Barka, l’ont déserté depuis des décennies.

En mai 68, Patrick Modiano (23 ans) est sur les barricades. Non en insurgé mais comme journaliste pour Vogue. Le jeune écrivain qui vient de publier La Place de l’Étoile a du mal à prendre au sérieux l’embrasement du quartier Latin : « Je doute, écrit-il, que les dates de notre guerre en dentelles figurent un jour dans l’histoire au même titre que la bataille de Poitiers… »

Capoulade, 63, boulevard Saint-Michel

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C’était auparavant la Taverne du Panthéon, qui accueillit les dîners du Mercure de France, avec Pierre Louÿs, Jean de Tinan, Henry Bataille, etc. En 1930, le café devient le célèbre Capoulade dont le patron revendiquait la plus forte concentration de cerveaux de toute la France, élevant son établissement au rang d’une académie des sciences et de la pensée. On y buvait, parait-il, un des meilleurs cafés de Paris. Capoulade sera rachetée par Jacques Borel en 1965 et deviendra un (éphémère) Wimpy.

 Verlaine et Oscar Wilde au 71

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Photo connue. Prise au café François 1er en 1891. A la table du fond, le vieux prince des poètes médite devant son verre d’absinthe. Moins connu : c’est au François 1er qu’il rencontra Oscar Wilde, alors dans sa période dandy. Quelques mois avant sa mort, alors qu’il était tombé lui aussi dans la misère, ce dernier écrivit : « Ce siècle aura eu deux vagabonds des lettres: Verlaine et moi. »

 Au 47, le Flicoteaux et Balzac

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Décrit par Balzac comme « le temple de la faim et de la misère », le restaurant Flicoteaux était, au début du XXe siècle une véritable institution. Dans Les Illusions Perdues, Lucien de Rubempré, après avoir dépensé une fortune chez Véry, le grand restaurant au Palais-Royal, fréquente le restaurant Flicoteaux, à la portée de sa bourse. Dans Scènes de la vie de province », Balzac esquisse un état des lieux : « Les mets sont peu variés. La pomme de terre y est éternelle, il n’y aurait pas une pomme de terre en Irlande, elle manquerait partout, qu’il s’en trouverait chez Flicoteaux.  (…) Elle s’y produit depuis trente ans sous cette couleur blonde affectionnée par Titien, semée de verdure hachée, et jouit d’un privilège envié par les femmes : telle vous l’avez vue en 1814, telle vous la trouverez en 1840. »

Succédant à Flicoteaux, le Café d’Harcourt

Cafe-Arcourt.jpgEn 1890, Flicoteaux laisse la place à l’un des plus fameux cafés d’étudiants et d’intellectuels de la rive gauche, le Café d’Harcourt. Les normaliens de la rue d’Ulm viennent y réinventer le monde autour d’un café, d’une bière ou d’un verre d’absinthe. Paul Valéry aimait cet endroit pour l’atmosphère des soirées. Daudet le considérait comme le meilleur café du quartier Latin. Le 18 mai 1896 un grand dîner salua la naissance du premier numéro du Centaure revue trimestrielle de littérature et d’art, réunissant notamment Paul Valéry, Colette et Willy, Marcel Schwof, Debussy, Rachilde, Lord Alfred Douglas et Léon Paul Fargue.

Le café fut réquisitionné en 1940, pendant l’occupation allemande, et transformé en une librairie de propagande nazie : La librairie rive gauche, qui fit l’objet d’un attentat à la bombe en novembre 1941, commis par Pierre Georges, alias colonel Fabien.

Arrêtons-nous à la gare du Luxembourg

La gare fut créée en 1895 sur l’emplacement d’un ancien café, le Café rouge. Elle marquait alors le nouveau terminus de la ligne de Sceaux, l’ancien se situant à Denfert-Rochereau. On n’oublia pas d’y inclure des cheminées afin d’évacuer la fumée des locomotives à vapeur. (L’arrivée du premier train électrique transportant des voyageurs date de novembre 1937.)

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Dans les années 1970, la décision de raccorder la ligne de Sceaux à la gare du Nord menace la gare du Luxembourg. Comme la pente est trop raide en direction de la Seine, il est en effet question de créer une nouvelle station au nord du carrefour de l’Odéon : elle serait dénommée Quartier Latin et proposerait une correspondance avec les lignes 4 et 10 du métro. Une campagne de protestation des riverains compromettra le projet : la gare du Luxembourg sera conservée et aménagée pour le RER.

L’Arpajonnais

 

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Le long du boulevard Saint-Michel, on pouvait admirer ( ? ) dans l’entre-deux guerres un étrange et poussif convoi qui crachait fumées dans l’air du Boul’ Mich’ et faisait trembler les maisons de 23 h à 4 h du matin

Il s’agissait de l’Arpajonnais, le « train des Halles », qui traversait Paris. Un petit train à vapeur venant du fin fond de la campagne pour décharger sa cargaison de maraîchers en empruntant les rails du tramway. Jusqu’à 42 wagons arrivent la nuit, transportant en 1927 jusqu’à 24 000 tonnes de fruits et légumes vers les Halles de Paris. L’Arpajonnais sera remplacé par des camions à la fin des années 30.

Le Bal Bullier

S’il est officiellement situé avenue de l’Observatoire, le Bal Bullier (aujourd’hui resto U et centre sportif) marque la fin du boulevard Saint-Michel.

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En 1843, un ancien employé du Bal de La Grande Chaumière situe sur le Boulevard du Montparnasse, François Bullier (1796-1869) rachète le Prado d’été et, en 1847, y plante 1000 pieds de lilas. Ce sera la Closerie des Lilas, qui ouvre ses portes le 9 mai 1847. Il deviendra ensuite le Jardin Bullier puis le Bal Bullier et enfin Le Bullier. (La célèbre Closerie des Lilas qui fait face à l’actuel Centre Sportif Universitaire était alors un relais de poste que fréquentaient les clients du Bullier. En 1883, les propriétaires de ce relais achèteront le nom aux héritiers de François Bullier et l’établissement sera rebaptisé La Closerie des Lilas.)101072563.png

Beaucoup moins cher que le bal Mabille et ouvert toute l’année, le bal eut un prodigieux succès auprès des midinettes comme auprès du beau monde.

Jusqu’en 1914, le jeudi, Robert et Sonia Delaunay se rendent au Bullier où ils font sensation en dansant le tango. Elle y porte ses premières robes simultanées, Robert est vêtu un costume du même style conçu par sa femme. Le Bullier a fermé ses portes en 1940.

Connaissez-vous Le Bal Bullier, l’un des trois tableaux de Sonia Delaunay exécutés en 1913 ? Pas dégueu, comme dirait Gainsbourg.

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