Et il y a qui, rue du Cherche-midi ?

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centauteTout commence par la statue de César. Son centaure pourvu d’un plumeau dans le cul est toujours aussi laid. Et le nom du carrefour toujours aussi insupportable. Comment la mairie a-t-elle osé rebaptiser le carrefour Croix rouge, dont le nom remonte au XVIIIe siècle, en « place Michel Debré » ? Une honte. Et comment l’ancien premier ministre a-t-il pu être élu à l’Académie française, lui qui n’a jamais écrit une ligne à part quelques passages de la Constitution ? Vite, fuyons, engageons-nous rue du Cherche-midi.

 Le Fiacre : comme le temps passe…

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Au 4, rue du Cherche-Midi, à la fin des années 50, c’était vraiment très gay. Comme le Flore, la Reine Blanche, le Royal Saint-Germain ou la Pergola, le Fiacre devint un haut lieu de l’homosexualité masculine. Dans son (remarquable) livre Bel de nuit, Elisabeth Quin évoque cet incontournable rendez-vous des temps anciens : « Il y avait le Fiacre, l’étoile la plus brillante (…) et son cocher, Louis Baruc, dit « Louise », un ancien maitre d’hôtel originaire du pays basque. (…) Le duc de Windsor, Rubirosa, Karl Lagerfeld, [ci-dessus dans les années 60] ainsi qu’une ménagerie haute en couleur de tapins et de jolis affamés y ont dîné, chassé, dansé. »

Léo Fontan, en face du Fiacre, au 6

Train Fontan.jpgNe cherchez pas, c’est moyen côté peinture. Pauvre Fontan : il fut retenu parmi les dix derniers candidats au grand prix de Rome en 1909, mais n’obtint aucun point. Par contre, coté illustration, c’est pas mal, comme ces couvertures pour les petits livres de la série Arsène Lupin et diverses illustrations. Il habita au no 6 rue du Cherche-Midi, de 1913 à 1922.

Mais si, c’est Musso !

imagesSacré Guillaume. Toujours dans les beaux quartiers, comme dans Un appartement à Paris. Extrait : « La pluie cessa enfin lorsqu’il arriva boulevard du Montparnasse. Alors que de timides­­ rayons de soleil faisaient miroiter­­ le trottoir, il reprit sa route jusqu’à la rue du Cherche-Midi et s’arrêta devant un petit portail recouvert d’une couche de peinture bleu de Prusse. » (A mon avis, c’est au n° 42).

Le Cherche midi, l’éditeur, c’est au 23

Fondée en 1978 par Philippe Héraclès et Jean Orizet, dans une librairie de la rue du Cherche-Midi, la maison est rachetée par le groupe Editis en 2005. Si vous soumettez un manuscrit, il parait qu’on vous répondra. Et vous pouvez le faire par Internet, chose assez rare chez les (grands) éditeurs.

Au 9, Roger Martin du Gard joue les Zola

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Après la Première Guerre mondiale, Roger Martin du Gard conçoit le projet d’un « roman de longue haleine » sur l’histoire de deux frères. Ce sera Les Thibault, près de 3000 pages, 100 personnages, vingt années d’écriture de 1920 à 1940. C’est épatant, sauf peut-être l’agonie d’Oscar Thibault qui dure 200 pages. Pour son ouvrage, Martin (du Gard) obtint le Nobel 1937 de littérature.

A ce propos, fermez les yeux et citez les lauréats français que vous connaissez.

Alors, combien ? Voici la liste : 1901 : Sully Prudhomme (préféré à Tolstoï).  1904 : Frédéric Mistral. 1915 : Romain Rolland. 1921 : Anatole France. 1927 : Henri Bergson. 1937 : Roger Martin du Gard. 1947 : André Gide. 1952 : François Mauriac. 1957 Albert Camus. 1960 : Saint-John Perse. 1964 : Jean-Paul Sartre (qui refuse le prix. André Maurois s’exclama que Sartre l’avait refusé parce qu’il était incapable de porter un smoking). 1985 : Claude Simon. 2000 : Gao Xingjian (oui mais bon, il n’était français que d’adoption et écrivait en chinois…). 2008 : J. M. G. Le Clézio. 2014 : Patrick Modiano. Ensuite ? J’aimerais bien Jean Echenoz pour la prochaine fois…

 

 Au 17, Saint-Simon allume sévère

Saint-Simon.jpgLouis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, quitte la Cour après la mort du Régent. En 1746, s’installe 17 rue du Cherche-midi et rédige les années 1716-1721 de ses Mémoires. D’une plume alerte, le duc allume sévère ses contemporains. Le Cardinal Dubois, par exemple : « Son esprit était fort ordinaire, son savoir des plus communs, sa capacité nulle, son extérieur d’un furet, mais de cuistre, son débit désagréable, sa fausseté écrite sur son front. » Ou bien, Monsieur, le frère de Louis XIV : « C’était un petit homme ventru monté sur des échasses tant ses souliers étaient hauts, toujours paré comme une femme, plein de bagues, de bracelets, de pierreries partout, avec une longue perruque tout étalée en devant, noire et poudrée, et des rubans partout où il en pouvait mettre, plein de toutes sortes de parfums. On l’accusait de mettre imperceptiblement du rouge ». Saint-Simon ? Un « sniper », le « tueur de Versailles » comme l’écrit Philippe Sollers !

 Au n° 36, Eugène-Louis Charpentier

Charpentier ? Aucun rapport avec le collectionneur Jean Charpentier qui donna son nom à la célèbre galerie et qui exposa une centaine d’artistes de Géricault (1924) à Rouault (1965). Élève de François Gérard et de Léon Cogniet, Eugène-Louis Charpentier est connu essentiellement pour des scènes de batailles conservées au château de Versailles. On lui doit également de nombreux portraits, dont celui de George Sand (1839). Que voici :

George Sand par E L Charpentier

Le petit Jules habite au 76

George Sand ? Parlons-en.  Elle écrivit avec son Jules (Sandeau) un livre intitulé Rose et Blanche en 1831. Qui finit ainsi : « Est-ce que la vie vous a beaucoup amusé, monsieur ? – C’est un méchant livre que je ne voudrais pas relire, répondit le vieillard ; je vous souhaite le bonsoir. »
Sand et sandeau.jpgLe bonsoir, c’est Jules qui le reçoit de la part de sa belle amie. En 1834, désespéré, il confie à Balzac qu’il songe à se suicider. Balzac lui propose alors de s’installer rue Cassini et de l’aider dans ses écritures. Mais les exigences de celui qu’il appelle « le Titan » vont le faire fuir deux ans plus tard, laissant à son protecteur des dettes et un loyer impayé. Pas content, Honoré. D’autant que le « petit Jules » – contrairement à lui – sera admis à l’Académie française.

La Rebelle du 18 rue du Cherche-Midi

On l’appelait la « Sand du Limousin ». Elle s’appelait Marcelle Tinayre et fréquentait le salon littéraire de Madame Arman de Caillavet. En 1904, elle fait partie des cofondatrices du prix Vie heureuse (futur prix Femina) puis, en 1905, elle publie La Rebelle qui aborde la question du féminisme. J’aime beaucoup ce passage de son Château en Limousin : « Adélaïde Lafarge était une des gloires culinaires du canton. Ses pâtés, ses clafoutis, ses confits étaient célèbres. Mais son triomphe, c’étaient les choux ou casse-museaux. »

Au 37, la (grande) Verrue de la (belle) marquise

Jeanne_Baptiste_d'Albert_(Comtesse_de_Verrue.jpgBelle marquise (ou comtesse) ? mourir votre fortune d’amour me fait. Âgée de 13 ans (et 7 mois), vous épousâtes dans l’église Saint-Sulpice Joseph-Ignace de Scaglia (1661-1704), comte de Verrue [Verrua Savoia, province de Turin, Italie]. Riche, belle, intelligente et lettrée, vous vous pâmates pour la peinture de Watteau à qui vous achetâtes une trentaine de toiles. Vous fûtes également une grande bibliophile car vos salons comptaient près de 18000 ouvrages contenus dans des bibliothèques à marqueterie Boulle.

L’hôtel de Verrue fut démoli en 1907 lors du percement du boulevard Raspail. Subsiste, tout à côté (1, rue du Regard) le petit hôtel de Verrue.

 

 

39 rue du Cherche-Midi, lecture chez les Hugo

Hugo CromwellAu 39, l’hôtel des Conseils de guerre était la demeure des beaux-parents de Victor Hugo, chez qui lesquels il habite après son mariage avec Adèle (Foucher). Il y donne en 1826 la lecture de son Cromwell, du Shakespeare petit bras totalement injouable qui, avouons-le, ne vaut pas tripette, à part sa préface qui défend le drame romantique face à la tragédie classique, la modernité face au conservatisme.

 

42-44, rue du Cherche-Midi, Pierre Moinot

Moinot.jpgOutre sa carrière au ministère de la Culture puis à la Cour des comptes, Pierre Moinot a mené une longue carrière littéraire. Après Armes et bagages, en 1952, il publie notamment La Chasse royale (1953), Le Sable vif (Prix des libraires 1963), Le Guetteur d’ombre (Prix Femina 1979), Le Coup d’État (prix Jean Giono 2004). Il entre à l’Académie française en 1982 pour occuper le fauteuil de René Clair.

Haut fonctionnaire chez Malraux, il n’en partageait pas les idées politiques. En 1968, lors de la crise de la cinémathèque qui allait accoucher de mai 68, Malraux l’appelle dans son bureau : « Moinot, vous qui êtes de gauche, réglez-moi cette affaire ». Ce qui fut fait.

Rodolphe Julian aime les femmes. Au 47 de la rue.

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Jusqu’en 1896, les femmes furent interdites d’école des beaux-arts. En 1897, on les admit du bout du pinceau : elles doivent formuler une requête écrite, être âgées de quinze à trente ans, et présenter un acte de naissance ainsi qu’une lettre de recommandation d’un professeur ou d’un artiste confirmé.

Rodolph Julian – peintre de talent – fut le premier à proposer des ateliers pour femmes. Galerie Vivienne puis au 27 galerie Montmartre, au 45 rue du faubourg Saint-Denis, au 31 rue du Dragon, au 5 rue de Berri, au 338 rue Saint-Honoré, au 28 rue Fontaine et au 47 rue du Cherche-Midi, en 1896.

Les ateliers de l’Académie Julian ont tous disparu, à l’exception de celui du Cherche-Midi qui abrite aujourd’hui l’Atelier de Sèvres, une école préparatoire aux grandes écoles d’art.

Moïse Kisling et son duel au sabre

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Entre les nos 85 et 87 de la rue du Cherche-Midi débutait la rue de Bagneux, aujourd’hui Ferrandi, où des ateliers accueillirent Adolphe Lavée, Boleslas Biegas ou encore Moïse Kisling, avant qu’il ne déménage en 1913 pour le 3 de la rue Joseph-Bara. Avant de s’engager dans la Légion étrangère, Kisling se distinguera notamment par son duel avec le peintre Léopold Gottlieb (au Parc des Princes), duel au pistolet puis au sabre qui dura une heure qui prit fin quand un revers de Gottlieb fendit légèrement le nez de Kisling Nul ne connut jamais le motif de la querelle.

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Ci-dessus, on aura reconnu Kisling par Modigliani.

Pour terminer, un petit poème de Raymond Queneau, Une Prison démolie, paru dans Courir les rues, Gallimard, 1967 :

 

« On démolit / Le Cherche-midi / à quatorze heures / tout sera dit »