Un petit tour à l’Académie Goncourt ?

Pour remporter le Goncourt, selon de savants calculs, il serait préférable qu’il s’agisse de votre sixième roman, que vous soyez un homme, parisien, âgé d’une cinquantaine d’années, édité chez Gallimard, Grasset, Le Seuil, Actes Sud ou P.O.L. Il serait préférable que le titre de votre roman comporte le mot « nuit » (ou, en deuxième choix « amour », « français », « grand » et « Dieu »). Une intrigue faisait appel à des Nazis ne serait pas à dédaigner. A vous de jouer.

 Le premier prix Goncourt

Prié de donner son avis sur la toute nouvelle Société littéraire des Goncourt, l’illustre Émile Faguet, de l’Académie française, avait lancé : « Une Académiette ! ». Le 21 décembre 1903 neuf des dix écrivains membres de l’Académie Goncourt (Rosny jeune, absent, a transmis son vote à Joris-Karl Huysmans) se réunirent pour dîner et parler miettes au restaurant Champeaux. Par six voix contre trois à Camille Mauclair (La Ville lumière) et une à Jean Vignaud (Les Amis du peuple), ils décernent le premier prix Goncourt à un quasi inconnu, John-Antoine Nau pour Force ennemie.

Champeaux.jpgChampeaux, situé au 13, place de la Bourse, était un petit restaurant avec jardin situé à l’angle de la rue Vivienne et de la rue des Filles-Saint-Thomas. Rendez-vous des financiers, écrivains et journalistes, il figure dans l’incipit de L’Argent de Zola (1863) : « Onze heures venaient de sonner à la Bourse, lorsque Saccard entra chez Champeaux, dans la salle blanc et or, dont les deux hautes fenêtres donnent sur la place ».

La presse ne fit pas ses choux gras du premier prix Goncourt : « Quelque chose comme l’histoire d’un fou » écrivit L’Aurore. A l’issue du dîner, Joris Karl Huysmans envoya un télégramme au lauréat pour le prier de passer retirer son chèque de 5 000 francs.

Chez Drouant

salon drouant.jpgL’écrivain Ajalbert aurait lancé : « Je puis vous donner l’adresse d’une maison encore assez modeste où j’ai fort bien déjeuné quelquefois. Honorable cuisine et vins loyaux. Des prix assez doux. C’est le restaurant Drouant, place Gaillon ! ». Ancien café-tabac fréquenté par les Daudet, les frères Rosny, Renoir, Pissarro, Octave Mirbeau et Edmond de Goncourt, Drouant va devenir le repaire des « dix ».

 Quel couvert choisir ?

Si vous avez le choix, le dixième couvert est gage de longévité. En 115 ans, quatre académiciens seulement l’ont occupé (Lucien Descaves, Pierre Mac Orlan, Françoise Mallet-Joris, Pierre Assouline). Le septième est plus encombré : deux fois plus d’occupants durant la même période. (Paul Margueritte, Émile Bergerat, Raoul Ponchon, René Benjamin, Philippe Hériat, Michel Tournier, Régis Debray, Virginie Despentes)

 Le déjeuner du mardi

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Depuis 1914, pour leur déjeuner et leur réunion mensuelle, les « dix » se réunissent place Gaillon chaque premier mardi du mois. (Sauf juillet et août). En décembre, le déjeuner est servi dès que le jury a délibéré. Le menu Goncourt n’est plus l’exclusivité du jury. Il est désormais proposé à tous les clients du restaurant pour 170€ (hors boissons).

 Première femme au jury

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Ce fut Judith Gautier (fille de Théophile), figure importante du monde des lettres, cooptée en 1910. La gente féminine fut accueillie fraichement. Cette « peste pontifiante » ? écrivit la presse. Cette « vieille outre noire, mauvaise et fielleuse, couronnée de roses comme une vache de concours ? » déclara Jules Renard. Sympa, les gars.

 La première lauréate

TrioletL’Académie Goncourt distingue surtout des hommes, environ 90 % des lauréats depuis la création du prix. La première femme couronnée fut Elsa Triolet, en 1944, pour Le premier accroc coûte 200 francs, un recueil de nouvelles. Prix de circonstances ? A-t-on voulu, à travers la dame, honorer l’armée russe, la Juive et la communiste ? « C’est cousu de fil rouge », commente Léautaud.

 

Le record du tour

En 1913, sont en lice notamment Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier et Du côté de chez Swann de Marcel Proust. Fichtre ! Mais c’est un écrivain nantais et inconnu – Marc Elder – qui, avec Le peuple de la mer, livre composé de trois nouvelles maritimes, l’emporte après onze tours de scrutin, record à battre.

Le plus jeune lauréat

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Jean-Marie Le Clézio a reçu le prix Goncourt 1963 à 23 ans pour Le Procès verbal.

 

 

 

Lettre ouverte aux cons, par Yvan Audouard

« Il n’empêche que le Goncourt est une connerie persévérante et diabolique. Qu’il fausse totalement la vie littéraire de ce pays. Qu’il abîme ceux qui l’obtiennent, aigrit ceux qui le ratent… (…) Il n’améliore ni ne détériore ceux qui en font partie. Ils ne sont pas cons à titre privé. Mais ils sont devenus les agents actifs d’une dangereuse connerie collective. Et le pire, c’est qu’ils le savent »

Ah ? dit Proust

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En cet après-midi du 10 décembre 1919, rue Hamelin, la fidèle Céleste entre dans la chambre du maitre sans y être invitée : A l’ombre des jeunes filles en fleurs vient de recevoir le Goncourt. « Ah ? », répond l’écrivain, qui, après avoir reçu Gaston Gallimard et Léon Daudet, ordonne à sa servante de se barricader : il ne veut voir personne. Tout le monde à la porte.

Il faut dire qu’il vient de battre Roland Dorgelès et ses Croix de bois (six voix contre quatre) et que la gauche et les anciens combattants sont furieux. Proust ? Ce vieux machin ? Des jeunes filles en fleurs ? Mais de qui se moque-t-on avec cette mièvrerie ?

 C’est Céline qui vous le dit

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« C’est le Goncourt assuré, dans un fauteuil », écrit Céline à Gallimard pour accompagner son manuscrit du Voyage. Raté. Gallimard a trainé des pieds (« il faudrait élaguer ! ») et les Goncourt se ridiculisent : ils couronnent Loups de Guy Mazeline, jeune auteur choyé par la NRF. Il faut dire que Rosny aîné, président du jury, a vendu (très cher) à L’Intransigeant son dernier roman sous forme de feuilleton, journal dans lequel Mazeline tient une rubrique littéraire.

Le Goncourt, combien ?

En 1903, c’était 5000 F. Une somme considérable. Aujourd’hui, de mauvais placements en dévaluations, c’est 10 euros. Mais le plus prestigieux prix littéraire français est une promesse de (grosse) vente. Pour Rouge Brésil (2001) Jean-Christophe Rufin dépassa 700 000 ex dans l’année. D’autres auront cependant moins de chance. Les Ombres errantes (2002) de Pascal Quignard, plafonnera à 90.000 exemplaires.

 Deux Goncourt sinon rien

gary.jpgC’est interdit par le règlement, mais bon, vous pouvez toujours tenter le coup. On connait l’histoire : Romain Gary changea de nom. Aux Racines du ciel, en 1956 publié sous son vrai nom, succéda La Vie devant soi en 1975 sous le pseudonyme d’Émile Ajar. Six voix au huitième tour de scrutin contre Un policeman de Didier Decoin (trois voix) et Villa triste de Patrick Modiano (une voix).

PalovitchFuté, Romain Gary : Son petit-cousin – Paul Pavlowitch, écrivain lui-même – accepta de se prêter au jeu. Mais entre les deux hommes, les choses vont se dégrader. Romain Gary, qui a signé avec le Mercure de France un contrat de cinq livres signés Ajar, échange alors 40 % de ses droits d’auteur contre la promesse du secret et l’attestation notariée du statut de prête-nom de Pavlowitch. Romain Gary s’expliquera dans une publication posthume : Vie et mort d’Émile Ajar.

Histoire de placard

En 1958, un tout jeune journaliste de 16 ans travaillant pour l’hebdomadaire Aux écoutes fait sauter les plombs de chez Drouant et profite de la confusion pour poser un micro dans le lustre afin d’enregistrer les délibérations, puis se glisse dans un placard à balais. Il s’agit d’Alain Ayache – qui deviendra plus tard le patron du Meilleur. Découvert, il ne sera relâché qu’après avoir promis de ne rien divulguer.

Le premier Goncourt « noir »

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René Maran, écrivain noir, remporta le prix Goncourt en 1921 avec Batouala, véritable roman nègre, critique violente de la colonisation. Au cinquième tour de scrutin contre L’Épithalame de Jacques Chardonne.

 La robe à fleurs du Castor

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En 1943, Simone de Beauvoir croit savoir qu’elle va recevoir le prix pour L’Invitée. Elle achète une belle robe et s’installe au Flore où elle attend un coup de fil qui ne viendra pas. Il viendra onze ans plus tard, en 1954, pour Les Mandarins. Mais bougonne, Simone, qui assimile désormais « les dix » à une mafia, refuse de se laisser photographier et ne vient même pas à la remise du prix. Sartre, gentiment, lui offre le Journal des Goncourt, qu’elle n’a jamais lu. « Quels tristes hères », commente-t-elle.

Le kiosquier de l’avenue de Flandres

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La belle histoire. En 1990, le Goncourt est attribué à un inconnu, Jean Rouaud, marchand de journaux avenue de Flandre, pour son premier roman : Les Champs d’honneur. Eberlué, le kiosquier : « J’avais déjà du mal à voir simplement mon roman exposé dans la vitrine d’une librairie, tournant la tête et accélérant le pas, comme si je ne connaissais pas cet homme ».