Quelques étonnantes femmes de la rue Jacob : Suzy Lebrun, Colette, Natalie Barney, Madeleine Castaing…

 L’Échelle de Jacob de Suzy Lebrun : de Cora Vaucaire à Jacques Brel

Echelle de Jacob.jpgL’Echelle de Jacob nait à la fin des années 40, dans les locaux de l’ancien restaurant Cheramy, au 10 rue Jacob. Suzy Lebrun, une solide normande, rachète le fond et annexe la boutique de papiers peints mitoyenne. Elle fait installer une petite estrade et un bar. Problème : l’architecte a oublié de prévoir un escalier pour monter à l’étage. On le remplace donc par une échelle et l’endroit devient… L’Échelle de Jacob.

 

Suzy Lebrun, dirigera le cabaret pendant vingt-cinq ans et en fera un haut lieu de la rive gauche, comme La Rose rouge, L’Écluse, la Galerie 55…

Dès 1951, la programmation est aussi remarquable que visionnaire : Jacques Douai, Jacqueline Villon, le jeune (et mince) Raymond Devos et Cora Vaucaire. La « Dame blanche de Saint-Germain-des-Prés » fait les grands soirs de L’Échelle de Jacob : « Les semaines où Cora Vaucaire figurait au programme, écrit Francis Lemarque, il fallait coûte que coûte essayer de passer avant elle, surtout si l’on avait d’autres engagements dans la même soirée, sinon on risquait d’arriver avec pas mal de retard. Le public refusait de la laisser partir… »

noiret.jpgPhilippe Noiret, qui passa à L’Échelle à la fin des années cinquante, garde un souvenir amusé de Suzy Lebrun : «  Elle possédait son propre langage, truffé de dérapages métaphoriques tout à fait réjouissants du type “nous sommes partis en fournée” (en tournée), le métier va « de charade en syllabe » (Charybde en Scylla) « la petite avait un de ces crack » (trac), « le triptyque (strip-tease) va nous tuer… »

Léo Ferré chante à L’Échelle à partir de 1953. Ses rapports exécrables avec toute forme de patronat, conjugués à la politique tarifaire de Suzy Lebrun, ne facilitent pas leur collaboration : « …Madame Lechose, taulière blonde, un peu grasse, un peu… taulière à l’escalier de Moïse » se souvient-il dans Et Basta.

AVT_Jacques-Brel_4793.jpgLa même année, L’Échelle programme un chanteur inconnu, meurtri par son fiasco aux Trois Baudets. Il s’agit de Jacques Brel qui cherche de nouveaux engagements sur la rive gauche. Suzy Lebrun lui demande de raser sa moustache et de limiter la gomina dans ses cheveux. Durant douze ans, Brel passera régulièrement rue Jacob et vouera une reconnaissance éternelle à Suzy Lebrun : il reviendra y chanter en janvier 1965, peu de temps avant sa retraite définitive. En 1968, il persuadera Barbara de s’y produire quelques soirs, afin de renflouer la caisse.

Après avoir accueilli tous les artistes majeurs des décennies cinquante et soixante, l’Échelle offre encore, dans le crépuscule du cabaret rive gauche, une scène aux premiers pas d’Yves Duteil et de Hugues Aufray. Le cabaret ferme ses portes en 1976, deux ans après l’Écluse.

Le Temple de l’amitié, chez Natalie Clifford-Barney, 20, rue Jacob

Natalie-Social-New-1024x536.jpgIl est toujours là, le temple de l’Amitié qu’on aperçoit dans Le Feu follet de Louis Malle. Bâti au début du XIXe siècle, ce petit édifice néo-classique à colonnes doriques charme l’excentrique Natalie Clifford-Barney, fille d’un magnat des chemins de fer américain, qui loue en 1909 une partie du 20, rue Jacob, comprenant un pavillon, une véranda, un appentis, deux jardins et le temple.

temple.jpgAu cœur de Saint-Germain-des-Prés, la célèbre amazone de Rémy de Gourmont, que François Mauriac surnommera « le pape de Lesbos » et que Cocteau comparera à un lys noir, amie de la saphique poétesse Renée Vivien, reçoit durant un demi-siècle tout ce qui brille à Paris et, en particulier, l’élite homosexuelle, de Truman Capote à Colette, de Gore Vidal à Marguerite Yourcenar.

À la Libération, les friday de Barney ont déjà la couleur du sépia et s’éteignent définitivement au début des années cinquante. Le jardin se transforme peu à peu en jungle, le temple périclite. En 1963, lorsque Louis Malle tourne dans le jardin, la vieille dame est âgée de 87 ans.  Elle meurt à 94 ans.

Chez Colette (et Willy) 28, rue Jacob

sidonie-gabrielle-colette.jpgÀ l’âge de vingt ans, Colette laisse derrière elle sa Puisaye natale pour épouser Henry Gauthier-Villars, dit Willy, et le suivre à Paris. Le couple s’installe au troisième étage du 28, rue Jacob. Début 1895, Willy s’avise des talents d’écriture de sa femme. « Vous devriez, suggère-t-il, jeter sur le papier des souvenirs d’école primaire. N’ayez pas peur des détails piquants, je pourrai peut-être en tirer quelque chose ». Il en tirera Claudine à l’école, qu’il signera de son seul nom.

Dans Mes apprentissages (1936), l’écrivaine évoque son premier appartement parisien : « Sombre, attrayant comme sont certains lieux qui ont étouffé trop d’âmes, je crois que ce petit logement était très triste. ». Elle évoque également l’odeur vague des lilas invisibles venue du jardin voisin. « Ce jardin, je n’en pouvais entrevoir, en me penchant très fort sur l’appui de la fenêtre, que la pointe d’un arbre. J’ignorais que ce repaire de feuilles agitées marquait la demeure préférée de Remy de Gourmont et le jardin de son « amazone. » Colette fréquentera en effet quinze ans plus tard le salon littéraire de Natalie Clifford Barney où elle sera vue, en 1913, « courant presque nue dans le jardin » devant le Temple de l’Amitié.

A l’angle de la rue Jacob et de la rue Bonaparte, Madeleine Castaing

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Ladurée.jpgLes macarons de chez Ladurée ont-ils le même pouvoir que les madeleines de Proust ?  La boutique est située là où se tenait celle de Madeleine Castaing, décoratrice et antiquaire. Une adresse à la saveur bleue.

Madeleine Magistry épousa très tôt (à 19 ans) Marcellin Castaing, critique d’art dont elle fit la connaissance à seize ans. Il en avait 36. Riche héritier toulousain, il était réputé pour sa large culture littéraire et artistique. Jolie, la petite Madeleine : elle entama aussitôt une carrière d’actrice au cinéma (muet) avant de se consacrer à sa maison de Lèves (Eure et Loir) achetée par son mari pour lui permettre d’exercer sa passion du décor d’intérieur.

Soutine-Madeleine-Castaing-expertisez.jpgPersonnalité originale, voire fantasque, Madeleine Castaing révolutionna le monde de la décoration en bouleversant les codes de son époque et « le style Castaing » de l’entre-deux-guerres fait toujours référence. Antiquaire et décoratrice de renommée internationale, elle fut, avec son mari, l’intime et le mécène de nombreux artistes, parmi lesquels Soutine, qui réalisa son portrait en 1921 : La Petite Madeleine des décorateurs, tableau qui se trouve aujourd’hui au Metropolitan Museum of Art de New York.

Amie d’Erik Satie, de Maurice Sachs, de Blaise Cendrars, d’André Derain, de Cocteau (dont elle aménagea la maison à Milly-la-Forêt), de Chagall, de Picasso, d’Henry Miller, de Louise de Vilmorin (à qui elle inspira le personnage de Julietta dans le roman du même nom) et de Francine Weisweiller (dont elle décora la villa à Saint-Jean-Cap-Ferrat), ses choix artistiques jouèrent un rôle considérable dans le monde de l’art des années trente.

Le magasin de la rue Bonaparte

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Après la guerre, en 1947, soucieuse d’exposer les objets chinés dans les brocantes, elle ouvre une galerie d’antiquités à l’angle de la rue Jacob et de la rue Bonaparte, boutique à la devanture noire et aux larges vitrines. Les différentes pièces sont repeintes en bleu poudré, en vert amande et en rose dragée. On peut y trouver des banquettes en demi-lune du Second Empire, des tôles laquées, des « causeuses » Napoléon III, des chintz anglais, des sièges de bambou pour les jardins d’hiver, des lampes opalines lactescentes Louis-Philippe, des « massacres », trophées de chasse qu’elle remet au goût du jour. le magasin.jpg

Excentrique, elle ne vend qu’à qui lui plait et dort parfois dans sa vitrine. Boris Vian, dans son Manuel, l’évoque avec humour et gourmandise : « Madeleine Castaing qui règne sur deux boutiques d’une délicatesse somptueuse, n’hésite pas à présenter dans sa vitrine de la rue Jacob des faïences qui ont orné tour à tour les vérandas proustiennes et les loges de concierges du 16ème arrondissement ».

Casser les codes

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Antiquaire, Madeleine Castaing est également décoratrice. « Je fais des maisons comme d’autres des poèmes », disait-elle. Des poèmes peu académiques dans lesquels elle conjugue les styles néoclassique, cocotte et Regency, n’hésitant pas à créer des moquettes en faux léopard pour ses salons d’hiver. Tout se mélange avec harmonie, imprimés ocelot, feuillages exotiques, rayures multicolores…

 

« Alors que tout le monde ne jurait que par Ruhlmann ou Eileen Gray, elle mariait du Napoléon III avec du gustavien et de la porcelaine de Wedgwood », écrit Serge Gleizes, auteur de L’Esprit décoration Ladurée, ouvrage qui rend hommage à la « Diva de la décoration ».

Le bleu Castaing

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S’il existe un « bleu Klein », il existe également un « bleu Castaing » : pastel sans être pâle, il est à la fois clair et intense, hésitant entre le turquoise et l’acier, un bleu qu’elle associait à un blanc cassé ou à la couleur noire dans ses tissus et papiers imprimés. Question : d’où vient ce bleu ?

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Réponse des connaisseurs : Ne serait-ce pas le bleu que Soutine utilisait autour de ses portraits ?

Castaing et Soutine

soutine.jpgParlons-en, justement, de Soutine. La légende veut que le couple Castaing aient été les mécènes de ce peintre de génie. La réalité est plus nuancée. Certes, ils découvrirent Soutine dans les années 25 et furent les premiers à le soutenir. On peut lire, dans La Dépêche d’Eure-et-Loir (23 août 1934) un article signé Edme Restif dans lequel Madeleine Castaing relate les premières rencontres :

« … souvent nous nous réunissions le soir à La Rotonde, qui était un petit bistrot où les peintres accrochaient leurs tableaux, avec Pierre Brune, un homme sincère, sensible, qui s’était voué à la peinture, avec Krémègne et d’autres. (…) Et Brune nous dit un soir « Vous devriez acheter un tableau à Soutine, il n’a pas mangé depuis plusieurs jours ». Mon mari dit « Bien sûr, prenez rendez-vous ». Rendez-vous est pris, nous arrivons à huit heures, rue Campagne Première, dans un petit bistro, c’était l’arrière-boutique d’un marchand de charbon, pas de lumière. Huit heures, huit heures et quart, nous étions invités à dîner, huit heures vingt, enfin Soutine arrive avec deux grandes toiles. On ne voyait rien. Marcellin prend cent francs dans sa poche. Il était très embêté, il lui dit « Soutine, ce que je veux, c’est voir vos tableaux. Nous irons demain ou après-demain dans votre atelier… En tout cas, voilà cent francs ce soir, en acompte sur ce que je vous achèterai ». Soutine prend le billet, le lance au pieds de mon mari, prend ses tableaux et s’en va : « Vous m’auriez donné cinq francs, dit-il, et vous auriez pris ma toile, j’étais le plus heureux des hommes ».

– Que s’est-il passé ensuite ? (demande le journaliste)

– A quelque temps de là, rue de la Ville-l’Evêque, à une exposition de la librairie des Quatre Chemins, nous avons été bouleversés par une toile de Soutine : C’était un poulet accroché au-dessus d’un plat de tomates. La toile était à Carco. On ne pouvait pas l’acheter. Je cours les galeries, je visite les marchands, je demande « Vous n’avez pas de Soutine ? Vous ne connaissez pas un Soutine à vendre ? ». Un portrait de vieille femme m’est signalé. Pour huit cents francs j’emporte mon chef-d’œuvre. C’était fini, nous étions conquis mon mari et moi, et logiques avec nous-mêmes, nous n’avions qu’un but : acheter des Soutine. »

Ils en achetèrent. Beaucoup, une cinquantaine de toiles sur quinze ans. S’ils furent ses « mécènes », ils en furent aussi les grands bénéficiaires, achetant à bon prix et revendant rapidement aux Etats-Unis.

Où l’on croise (déjà) François-Marie Banier

Si Soutine contribua  à la fortune de Madeleine Castaing, Madeleine Castaing contribua à celle d’un photographe amateur d’art et… de vieilles dames. Avant de devenir le chevalier servant – ou plutôt se servant – de Liliane Bettencourt, le sulfureux François-Marie Banier avait déjà œuvré auprès de Madeleine Castaing durant les décennies 70-80. Dans Le Figaro, le petit-fils de la décoratrice évoque cette « liaison » : « À coup de fausse camaraderie, d’anticonformisme de bazar et parfois aussi avec un zeste de violence, il s’est imposé à ses côtés pendant plus de vingt ans, c’est-à-dire jusqu’à sa mort, en 1992, à l’âge de 98 ans.

Question du journaliste :

– Avez-vous durant toutes ces années, craint que François-Marie Banier ne cherche à tirer un profit matériel de cette proximité ?

Réponse :

– Toute ma vie, enfant, adolescent puis adulte, j’ai entendu parler des pillages dont notre famille avait été victime. C’était un sujet de conversation qu’on abordait sans acrimonie, sur le ton de la plaisanterie, presque comme une coquetterie. Dans les années 1930, l’écrivain Maurice Sachs, ami de mes grands-parents, vient dormir dans notre maison de Lèves et disparaît, le lendemain, avec une toile de Soutine. Un autre Soutine, Le Petit Veau, nous a été volé dans les années 1980. Disparues, aussi, les correspondances de mes grands-parents avec Picasso, Satie, Cocteau ou Jouhandeau. Par ailleurs, je sais que ma grand-mère a fait don à François-Marie Banier d’un local aménagé en jardin d’hiver rue Visconti, dans le VIe arrondissement de Paris. »

Cher Soutine…

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En 2013, une toile de Chaïm Soutine réalisée en 1927, Le petit pâtissier, a été adjugée 18 millions de dollars aux enchères à New York, record mondial pour une toile du peintre français né en Russie.

Le savez-vous ?

the_little_greene_Avant Ladurée, il me semble qu’il y avait au coin des deux rues une magasin nommé Little green. Mais avant ? Cela étant, sachez que le réalisateur James Ivory s’est rendu acquéreur du grand appartement situé au-dessus de la boutique. Les lieux sont filmés (brièvement) dans le film La Propriétaire.