Avenue Hoche : de Proust à Modiano, de Claudel à Tintin

Au 2, Robert Proust

51lnjIac0YL._SX195_-192x300À la mort de Proust, en 1922, le chirurgien Robert Proust, frère cadet de Marcel, prend en charge la publication des volumes de La Recherche qui ne sont pas encore parus. Puis il publie les cinq premiers volumes de la Correspondance générale de Marcel Proust. Robert meurt en 1935. C’est dans une des cheminées de l’avenue Hoche que Marthe Proust, sa femme, brûlera lettres et documents de son beau-frère qu’elle détestait.

Quels étaient les sentiments de Marcel Proust vis-à-vis de son « petit » frère ? A-t-il trop pâti de la perte de son royaume d’enfant-roi ? Toujours est-il que Robert, témoin et acteur de son enfance, disparait totalement dans  la Recherche,  alors que l’auteur ne se prive pas d’user des correspondances familiales. Meurtre symbolique ? Ou, selon une hypothèse de Diane de Margerie, forme de protection ? « Car s’il avait été un personnage, écrit-elle, Robert Proust aurait-il subsisté au jeu de massacre qu’est la fiction de son frère ? N’était-ce pas pour préserver Robert que Marcel l’écarte de son théâtre et le fait bénéficier d’une sorte d’aura intouchable, seule relation qui est garantie de toute désillusion ? Ce n’est pas seulement un rival qu’il écarte, mais c’est une vie, toujours présente à ses côtés, qu’il protège de son regard assassin. »

Au 4, Paul Claudel

Claudel en 38Claudel y réside en 1938 et au début de l’année 1939, année dont il juge le mois de septembre « merveilleux ». Peu convaincu du danger représenté par l’Allemagne nazie,  il s’inquiète davantage de l’URSS, cette « infâme canaille communiste ».

On peut lire dans son Journal au 6 juillet 1940 : « La France est délivrée après soixante ans de joug du parti radical et anticatholique (professeurs, avocats, juifs, francs-maçons). Espérance d’être délivré du suffrage universel et du parlementarisme. »

Claudel et Proust se sont souvent rencontrés à la NRF au début des années 20.  Claudel vouait une profonde antipathie à l’homme et à son œuvre. En 1929, il écrit à la princesse Bibesco qu’il s’en sent « séparé en quelque sorte zoologiquement, comme un lézard peut l’être d’une poule ».

Il ne supportait pas non plus Stendhal (« cet idiot de Stendhal », écrit-il), je ne sais pas pourquoi. Pour Proust, c’est plus clair : il lui reprochait d’avoir déchainé « une littérature malpropre qui jadis aurait conduit la NRF en correctionnelle. »

800px-Tombe_de_Paul_Claudel_à_BranguesFranchement, vous l’avez compris, Claudel n’est pas ma tasse de thé. Si vous passez à Brangues, où il est enterré, vous pourrez lire l’épitaphe sur sa tombe : « Ici reposent les restes et la semence de Paul Claudel.[1]

Au 4 également, Gabriel Hanotaux

imagesHomme politique, ministre, diplomate, il publia de très nombreux divers ouvrages historiques dont le plus important est l’Histoire du cardinal de Richelieu. Il fut élu au fauteuil 29 de l’Académie française, fauteuil qu’occuperont André Siegfried (1944), Henry de Montherlant (1960) et Claude Lévi-Strauss (1973). Attention : ne pas confondre avec Guillaume Hanoteau, l’un des acteurs majeurs du Saint-Germain-des-Prés d’après-guerre, notamment connu pour sa Tour Eiffel qui tue et son mariage avec Alice Sapritch en 1950.

Au 12, le salon de « Madame Verdurin »

Mme-de-Caillavet-1893-detail

Dans ce petit hôtel ayant appartenu à Arsène Houssaye, Léontine Cavaillet, égérie d’Anatole France (et « Madame Verdurin » dans la Recherche) tient lors de ses « mercredis » un des salons les plus fréquentés de l’époque. Elle y reçoit notamment en 1896 un jeune homme qui n’a encore rien écrit et qui est (à cette époque) fasciné par Anatole France. Le jeune homme saura se souvenir de ce salon pour les personnages de son oeuvre : Mme Verdurin, Bergotte, Saint-Loup, Gilberte, doivent beaucoup au 12 avenue Hoche.

Au 9, BB et Gainsbourg

bardotC’est au studio Barclay, avenue Hoche, qu’est enregistré en octobre 1967 le 45 T pour lequel Bardot, cuissardes et mini robe de cuir noir, chevauche la célèbre moto chromée. Ambiance garage, avec bidons rouge et blanc. Après la séance, Bardot et Gainsbourg vont diner dans un restaurant montmartrois en compagnie de Gérard Klein et sa femme. Besoin de personne en Harley-Davidson, mais besoin de quelqu’un pour remplir sa vie : l’actrice, un peu perdue sur le plan affectif, souffre de son mariage raté avec Gunter Sachs, son « mari de pacotille ». Sous la table, elle saisit la main de Gainsbourg. « J’avais un besoin viscéral d’être aimée, écrit-elle dans son autobiographie, d’être désirée, d’appartenir corps et âme à un homme que j’admire, que j’aime, que je respecte. […]. Ses yeux rejoignirent les miens et ne les quittèrent plus : nous étions seuls au monde ! Seuls au monde ! Seuls au monde ! »

Au 18, Claudius Jacquand

Cet artiste peintre « académique » resterait peu connu s’il n’avait été qualifié par Baudelaire, lors du Salon de 1845, de peintre de « vingtième qualité ».

Au 34, Anna de Noailles

Forain_-_Anna_de_Noailles

C’est dans l’ancien hôtel de Brancovan que grandit la poétesse Anna de Noailles. (Ici peinte par Forain). Au début du siècle, son salon attira des personnalités aussi diverses que Paul Claudel, Colette, Jean Cocteau, Robert de Montesquiou, André Gide, Pierre Loti, Marcel Proust ou Max Jacob.

Son premier recueil, Le Cœur innombrable, paru en 1901, connut un succès éclatant. En 1904, avec notamment Julia Daudet et Judith Gautier, elle crée le prix « Vie Heureuse » qui deviendra en 1922 le prix Femina. Pour Jean Rostand, qui préfaça un recueil de ses  poèmes, elle avait « la sagacité psychologique d’un Marcel Proust, l’âpreté d’un Mirbeau, la cruelle netteté d’un Jules Renard. » C’est lui faire beaucoup d’honneur, honneur qu’elle chérissait au pluriel : « Mme Mathieu de Noailles, écrit l’abbé Munier, aime les approbations (…) Elle voudrait la croix, l’Arc de Triomphe, être Napoléon. C’est l’hypertrophie du moi. Elle est le déchaînement. Elle aurait dû vivre à l’époque alexandrine, byzantine. »

Au 53, le père de Modiano…

ModianoLe 53 avenue Hoche abrita durant la guerre l’un des plus importants bureaux d’achat du Paris collaborationniste, le bureau Italo-Continentale. Le père de Patrick Modiano, selon Un Pedigree, aurait été en contact avec cette officine. Faisait-il partie de ses courtiers occasionnels ? Mystère dans la quête obsessionnelle du père. Dans Rue des boutiques obscures, Patrick Modiano précise l’emplacement de « l’avenue Hoche » : « […] avant la place de l’Étoile, les grandes fenêtres du premier étage de l’hôtel particulier qui avait appartenu à sir Basil Zaharoff… ».

… et le modèle d’un personnage de Tintin

basil4Comme l’indique Modiano, le 53 fut, durant l’entre-deux guerres, la demeure de Sir Basil Zaharoff (1849-1936). Hergé, comme Modiano, aimait « fictionner » le réel. Basil Zaharoff, le plus grand vendeur d’armes de tous les temps, apparait avec sa barbiche, sa gabardine, sa canne et son  chapeau sous un nom à peine déguisé dans L’oreille cassée (1937).

Basil

[1] Il s’agit en fait d’un message « chrétien » inspirée de l’épître de Saint Paul aux Corinthiens : « cette semence que l’on met en terre à l’automne, semble mourir pendant l’hiver, mais germe et revit au printemps ». OK. Mais quelle idée d’écrire ça…