Le Paris de Mouloudji, acte III

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Le petit invité

invitéOn se souvient de l’intérêt de Simone de Beauvoir pour le jeune homme. Grâce au « Castor », Mouloudji  intègre une « famille » qui le rend perplexe, à mille lieux des usages de la bande à Prévert : « Au fur et à mesure que je côtoyais ce clan, écrira-t-il, leur assurance m’époustouflait. Les Sartre avaient une manière de considérer la vie et les autres, différente de celle des gens que je connaissais. Ils tranchaient. Lorsqu’ils se moquaient ou critiquaient, ils employaient le mot juste, efficace et cruel. Et puis les rapports entre eux m’étaient aussi mystérieux que s’ils eussent été des Chinois. D’abord, ils se vouvoyaient tous, cérémonieux à croire qu’ils n’étaient en relation que depuis la veille. Aucune trace d’intimité. Jamais d’embrassades comme dans le groupe Prévert. »

Le vouvoiement généralisé, en vigueur dans le clan aura sur Mouloudji une grande influence. Il gardera cette habitude, ne supportant pas d’être tutoyé par quelqu’un qu’il ne connaît pas.

Les banquettes du Flore

Après la défaite et l’exode, en juin 40, le Flore s’est vidé : Jacques Prévert et Marcel Duhamel sont en Provence, la plupart des membres du groupe Octobre dispersés, Desnos mobilisé. Côté « famille », la situation n’est pas plus brillante : Sartre est prisonnier en Allemagne, J.L. Bost, blessé, est en convalescence quelque part. Pendant des mois, Mouloudji, désargenté, passe souvent six heures devant un café avant qu’un ami ou relation ne vienne le soulager en réglant la consommation, un café saccharine, que Boubal, le patron, aimerait voir renouveler plus souvent. Les quelques rescapés de la bande à Prévert vivent au ralenti en attendant des jours meilleurs.

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Roger Blin

Mouloudji ne quitte plus un trio protecteur composé de Roger Blin, Fabien Loris, et Tony Gonnet dont la principale activité, écrira-t-il, consiste « à faire la méduse sur l’océan des jours ».

 

 

La doublure de Reggiani

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Quand il n’est pas au Flore, Mouloudji court les petits boulots pour gagner quelques sous. Il se produit notamment chez Agnès Capri, rue Sainte-Anne. Proche de Prévert, la chanteuse monte des petits spectacles irrévérencieux, fort drôles, totalement en avance sur l’époque, préfigurant l’esprit de la Rose rouge ou de la Fontaine des quatre saisons d’après-guerre. Mouloudji se souvient d’y avoir été la doublure de Serge Reggiani : « Agnès Capri avait rouvert un cabaret qui existait avant-guerre. Là, j’ai été la doublure de Reggiani dans une pièce de Courteline. Reggiani était tout jeune, il avait le même âge que moi, mais ce type-là avait un métier fou. »

Le coup de pouce de Jean Cocteau

Cocteau9En octobre 1940, quai Voltaire, Mouloudji rencontre Jean Cocteau, qu’il a souvent croisé chez les Desnos. Cocteau s’arrête et salue Mouloudji. Que devenez-vous ? demande-t-il. Mouloudji avoue que sa situation n’est guère brillante. Cocteau, pensif, lui demande s’il sait chanter et s’il connaît quelques textes. Cela pourrait intéresser son ami Louis Moysès, qui rouvre son Bœuf-sur-le-toit. Mouloudji connaît quelques chansons de Prévert interprétées par son ami Fabien Loris. Il connaît également une chanson de Tchimoukow dont il fredonne le refrain à Cocteau : « Papillon de la Norvège / Papillon aux blanches couleurs de neige / Quelle que soit ton ambition / Tu ne seras jamais qu’un papillon / D’exportation. »

Jean Cocteau écoute poliment, déclare que c’est charmant, qu’il voit très bien Mouloudji chantant assis sur le piano à queue, tel un papillon noir. Le poète, prémonitoire, ignore qu’il vient de sceller en quelques mots la tenue de scène du futur chanteur pour les cinquante ans à venir.

Au Bœuf-sur-le-toit

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Louis Moyses, par Suzanne Valadon

Mouloudji se présente donc chez Louis Moysès avec Henri Crolla, qui a accepté de l’accompagner à la guitare. Il arbore un très beau pantalon doté d’une fermeture éclair, volé par Marie-Lise Aurenche à son frère Jean, le célèbre scénariste. Les deux amis se produisent dans une indifférence totale, ne parvenant pas à couvrir la furia des conversations. Ils reviennent le lendemain, pour apprendre que leur tour de chant n’est pas reconduit. (Et qu’ils ne seront pas payés, le premier passage étant considéré comme une audition). Comble de malheur, Mouloudji a laissé la veille le magnifique pantalon gris perle à fermeture Éclair dans sa loge, pantalon qui a été volé au cours de la nuit.

Par-ci, par-là     

L’année 1941 est celle des déménagements. Pendant quelques temps, Mouloudji séjourne chez Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud, qui mettent à sa disposition une chambre située dans l’annexe de leur maison de Neuilly-sur-Seine. Il habitera ensuite à l’hôtel de la Grille, rue Jacob, où s’installeront bien plus tard les Éditions du Seuil.Grille

Dans La Fleur de l’âge, Mouloudji se souvient de l’hôtel où habitent Soutine et sa compagne Marie-Lise, ex-femme du peintre  Max Ernst : « Il y régnait une atmosphère balzacienne et ce lieu correspondait en moins sordide à la pension décrite par Maurice Sachs dans La Chasse à courre. Quelques suites somptueuses, quelques chambres vieillottes et des pièces réparties sur un balcon circulaire en fer forgé dont les portes donnaient sur la cour et où le jour pénétrait par un vasistas vitré. »

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Merveilleux Soutine…

apollonPour payer les consommations du Flore et assurer sa subsistance, la chasse aux petits boulots continue. Mouloudji devient notamment modèle, campant un Apollon allongé pour l’artiste montmartrois René Collamarini.

 

Les Inconnus dans la maison     

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Le premier rôle d’aldulte de Mouloudji

S’il est un talent indéniable chez Mouloudji, c’est bien la chance. Mais une chance ambiguë, générant à la fois le bon et le moins bon. Le bon, c’est son premier grand rôle d’adulte dans Les Inconnus dans la maison, aux côtés de Raimu. Le moins bon, c’est le rôle voyou qu’il doit endosser et qui va lui coller à la peau durant toute sa carrière cinématographique.

 

Dans Les Inconnus dans la maison, Mouloudji incarne le coupable Ephraïm Luska, personnage au faciès « méditerranéen », doté d’un nom à consonance juive. Pourquoi l’a-t-on choisi ? Pour sa tête « typée » ? Le film, produit par la Continental allemande, sera taxé d’antisémitisme, notamment par Simone de Beauvoir : « Le scénario faisait de déplaisantes concessions au racisme. L’assassin qu’incarnait Mouloudji n’était pas désigné expressément comme juif, mais c’était un métèque. »

Durant le tournage, Mouloudji fait la connaissance de Raimu, terreur des plateaux. L’acteur se prend d’affection pour « le petit » et déclare : « S’il ne fait pas le con, il ira loin. »

Maryse Arley

Mouloudji croise également sur le plateau une jeune et jolie femme, Maryse Arley, qui deviendra célèbre sous le nom de Martine Carol et auprès de laquelle il jouera au théâtre dans La route au tabac, en1947.

 

 

Le tour de passe-passe

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En 1943, Mouloudji reçoit un ordre de départ pour le S.T.O. en Allemagne et doit passer une visite médicale avant de partir. Il demande à son frère – atteint de tuberculose -, de s’y rendre à sa place. André se présente donc aux autorités médicales, muni de la carte d’identité de son frère Marcel et l’ordre de départ. Après un bref examen, André obtient ainsi le précieux carton jaune sur lequel est spécifié : inapte pour l’Allemagne. Grâce à son frère André,  Mouloudji évite ainsi de partir en Allemagne. Mais, à compter de ce moment, il entre désormais dans une semi-clandestinité : il suffit d’une rafle, d’un examen un peu fouillé et il se retrouvera au mieux dans un camp de concentration.

Silence, on écrit

A partir de 1943, le quartier Saint-Germain-des-Prés renait timidement. En même temps que Jean-Paul Sartre, de nombreux intellectuels et artistes sont revenus à Paris et ont repris le chemin du Flore, qui devient peu à peu une salle de classe où tout le monde écrit.

Sartre1Au Flore, la vie est réglementée, avec ses règles, ses tics, ses rites : Les habitués connus ont leur table et les garçons veillent à ce que personne ne s’y assoie. La première, presque face à l’entrée, est la table Fillipachi-Duhamel. Celle en entrant, à gauche, dissimulée entre l’escalier et la porte, est la table de Sartre. Celle d’à côté, quand elle est libre, est celle de Beauvoir, tout près de la caisse. Prévert, lui, se met à n’importe quelle table.

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Adamov

Le rituel de l’entrée est tout aussi codifié. Chacun clan possède son style. Un Sartre, par exemple, ne marque pas de temps d’arrêt et fonce, dynamique, vers sa table. Un Prévert est plus théâtral : la porte vitrée poussé, il s’arrête, cherche du regard un visage ami. L’Adamov, lui, entre tête baissée, tel un conspirateur.Si le Flore retrouve ses couleurs d’antan, les relations entre le patron et Mouloudji ne s’améliorent pas. Boubal a ses chouchous et ses bêtes noires. Parmi les « bons élèves » figurent en bonne place Henri Filipacchi et Marcel Duhamel, aux poches remplies de bons gros sous.

CastorParmi les « mauvais élèves », Sartre, de Beauvoir et autres « plumitifs », qu’il contemple d’un air dégoûté. Enfin, parmi les cancres patentés, Mouloudji occupe une place de choix, n’ayant jamais un sou en poche pour payer ses consommations. Pourtant, depuis Le Tableau des Merveilles, le petit protégé du Groupe Octobre a fait son chemin au cinéma. Les Disparus de Saint-Agil, La Guerre des gosses lui ont conféré un renom certain, procuré des cachets qui devraient le mettre à l’abri du besoin. Mais il ne possède rien, même pas un pardessus. Et il passe ses journées à écrire des souvenirs d’enfant dans un cahier. Devant cette semi-vedette habillée de guenilles, Boubal a décidé qu’il n’était qu’un voyou. Et un instable : pourquoi passer des journées à noircir du papier puisqu’il est acteur ? Écrivain ou acteur, il faut choisir !

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Ah ! Monsieur Boubal ! Il surveillait les garçons du Flore à la jumelle, depuis son appartement de la rue Gozlin !

Suite et fin au prochain numéro