Sur le quai Malaquais. De George Sand à Anatole France, de Renoir à Renoir.

Malaquais. Il s’agit à l’origine d’un quai « mal acquis ». La reine Margot (Marguerite de France, fille de Henri II et de Catherine de Médicis, (voir Alexandre Dumas ou Druon) aurait opéré des transactions financières pas très nettes afin de se payer l’achat du Pré-au-Clercs qui jouxtait la Seine. D’où Mal acquis, Malacquet, Malaquais. C’est pas bien, Margot…

 

Au no 3, Joseph-Marie Vien à l’Hôtel Dorat.

Joseph-Marie_Vien,_David_se_résigne_à_la_volonté_du_Seigneur

Le peintre Joseph-Marie Vien y est mort en 1809. Peintre un peu oublié, il connut de son vivant un sacré succès. En 1772, la du Barry suit sans vergogne l’engouement général en renvoyant à Fragonard les quatre grands panneaux décoratifs qu’il avait déjà livrés pour les remplacer par des compositions de Vien. Pas cool. Le succès de Vien ne faiblit pas après la Révolution : son élève, Jacques-Louis David, l’estime au plus haut point et lui rend hommage dans Le Sacre. N’est-ce pas lui qu’on aperçoit dans une loge dans son célèbre tableau, alors que Vien n’assista pas au couronnement de l’Empereur ? Considéré comme le restaurateur de la « grande peinture française », il est l’initiateur du néoclassicisme illustré par son élève. « J’ai entrouvert la porte, écrit-il dans ses Mémoires, David l’a poussée… » Son exceptionnelle longévité (92 ans) le fit traverser les règnes de Louis XV et Louis XVI, la Révolution, le Consulat et l’Empire.

Adelaide_Labille-Guizard_Portrait_de_Joseph_Marie_Vien_peintre_du_roi_referenceÀ sa mort en 1809, quai Malaquais, Napoléon lui fait l’honneur de funérailles nationales au Panthéon, où il est le seul artiste peintre à reposer. Mais oui.

Au 7, le café Malafosse de Patrick Modiano

indexTrès tôt, Modiano s’est rendu au café-tabac Malafosse, son père l’envoyant chercher des cigarettes ou un cigare. À l’angle de la rue Bonaparte et des quais, « chez Mala » est le quartier général des étudiants des Beaux-arts, mais également le rendez-vous, dans les années 50, des mariniers et des hommes de la brigade fluviale. Le patron s’appelle Maurice, coiffé d’un éternel béret d’Auvergnat. Et le garçon, c’est Léon.

Le café Malafosse est cité dans Un Pedigree : « En janvier 1960, je fais une fugue du collège car je suis amoureux d’une certaine Kiki Daragane que j’ai rencontrée chez ma mère. Après avoir marché jusqu’au hangar de l’aérodrome de Villacoublay, et rejoint en bus et en métro Saint-Germain-des-Prés, je tombe par hasard sur Kiki Daragane, au café tabac Malafosse, au coin de la rue Bonaparte et du quai. »

C’est aujourd’hui le café des Beaux-Arts.

Au 9, l’hôtel de Transylvanie du chevalier des Grieux

95Dans Manon Lescaut (L’abbé Prévost, 1728), notre brave chevalier court à sa perte sur les tables de jeu du quai Malaquais : « Le principal théâtre de mes exploits devait être l’hôtel de Transylvanie, où il y avait une table de pharaon dans une salle et divers autres jeux de cartes dans la galerie[1] ».

 

Pharaon

Le pharaon, sorte de gin rami où l’on ponte contre un banquier, apparait dans diverses œuvres littéraires : Candide (Voltaire), Bonheur au jeu (Hoffmann 1820), La Dame de pique (Pouchkine 1834), Lucien Leuwen (Stendhal).

15, quai Malaquais, Anatole France

images.jpgAprès être né en 1844 au n° 19, le jeune Anatole France réside avec ses parents dans l’hôtel particulier du n° 15, le « petit hôtel de Chimay », auparavant appelé « petit hôtel de Bouillon.

Content de son sort, Anatole. « Il ne me paraît pas possible, écrira-t-il, qu’on puisse avoir l’esprit tout à fait commun, si l’on fut élevé sur les quais de Paris, en face du Louvre et des Tuileries, près du palais Mazarin, devant la glorieuse rivière Seine » (Le Livre de mon ami, Calmann-Lévy, 1896.)

En 1892, Anatole France quitte sa femme qui n’a pas supporté plus longtemps sa liaison avec Madame Arman de Caillavet (qui inspire Le Lys rouge paru en 1894). Suivront les honneurs, l’Académie (1881), le Nobel (1921). Anatole France a probablement inspiré Proust pour camper l’écrivain Bergotte dans La Recherche. On le reconnait plus nettement dans Sous le soleil de Satan, de Georges Bernanos, sous les traits de l’académicien Saint-Marin, « illustre vieillard qui exerce la magistrature de l’ironie ».

un cadavre

France meurt en 1924, s’attirant les foudres des surréalistes.  « Avez-vous déjà giflé un mort ? » écrit Aragon dans le célèbre tract Un Cadavre ?  Et d’ajouter : « Je tiens tout admirateur d’Anatole France pour un être dégradé. »

Pauvre France ! Savez-vous quoi ? C’est en pensant à cet épisode et avec un certain remord que Robert Desnos – qui ne fut pas le dernier à signer le tract – a baptisé Anatole l’un de ses Quatre sans cou. « Le premier, c’est Anatole, / le second, c’est Croquignole, / Le troisième, c’est Barbemol, / Le quatrième, c’est encore Anatole. » (Mais non, fake news !)

Au 19, la libraire du père de France…

Le père d’Anatole, François Noël Thibault dit Noël France, y tint boutique de livres, de documents et de manuscrits sur la Révolution française. Anatole y naquit. Dans l’arrière-boutique.

… Et Boudu (sauvé des eaux)

librairie anatole france

Auguste Renoir peint le quais Malaquais vers 1874. Comment pourrait-il imaginer que son fils Jean tournerait sur ce même quai, en 1932, son Boudu sauvé des eaux, en utilisant la librairie-appartement du père de France ?  Et serait-ce la librairie que l’on voit sur le tableau ? Sacré Boudu. J’aime bien Depardieu mais j’ai préfèré Michel Simon.

Boudhu depardieu

Au 19 également, la mansarde bleue de George Sand

Sand

En octobre 1832, Henri de Latouche (du Figaro) cède à George Sand son bail du 19 quai Malaquais. George Sand quitte le quai Saint-Michel pour s’installer quai Malaquais. Sur le quai, elle fait forte impression avec ses habits masculin, ses cigares et son franc-parler.

« Nous voyons de grands jardins, écrit-elle à son fils, et nous n’entendons pas le moindre bruit du dehors. Le soir, c’est silencieux et tranquille comme Nohant, c’est très commode pour travailler, aussi j’y travaille beaucoup. »

C’est dans la « mansarde bleue » qu’est écrit Lelia, publié en 1833, ouvrage qui déchaîne les passions et bouleverse une existence jusque-là discrète. Sollicitée et courtisée, George Sand devint un personnage à la mode. C’est le temps des amours éphémères : Marie Dorval, Prosper Mérimée, avant que ne vienne Musset. Elle quitte le quai Malaquais en 1836 et l’évoquera toujours avec nostalgie : « J’ai éprouvé autrefois des regrets sérieux à me voir délogée d’une mansarde qui me tombait sur la tête un peu tous les jours, mais j’y aurais passé ma vie. »

Au 23, Nadja continue d’épater Breton au restaurant Delaborde

nadja« 10 octobre. – Nous dînons quai Malaquais, au restaurant Delaborde. Le garçon se signale par une maladresse extrême : on le dirait fasciné par Nadja. Il s’affaire inutilement à notre table, chassant de la nappe des miettes imaginaires, déplaçant sans motif le sac à main, se montrant pas fini. En effet, alors qu’il sert normalement les tables voisines, il répand du vin à côté de nos verres et, tout en prenant d’infinies précautions pour poser une assiette devant l’un de nous, en bouscule une autre qui tombe et se brise. Du commencement à la fin du repas (on entre de nouveau dans l’incroyable), je compte onze assiettes cassées. »

Bon. Koikifo en penser ? Nadja serait-elle celle qui déclenche le spectacle de la vie, qui en connait le déroulement ? Quoi qu’il en soit, Breton est bluffé.

Et Pissaro, alors ?

D’accord. Il a séjourné sur le quai. Mais si peu, à la fin de sa vie. Le temps de nous laisser un tableau de toute beauté.

Camille-Pissarro-Quai-Malaquais 1903

Finissons en chanson, paroles de Marcel Aymé, musique de Guy Béart

 

aymé.jpg   bébé     beart

« La dame faisant marche arrière, marche arrière / Retrouva le militaire, militaire / Qui toujours déambulait / Le long du quai Malaquais. / N’ayant rien à s’ dire du tout, / Rien de rien, / Ils fabriquèrent un bambin ! »

 

 

 

 

 

 

 

[1]Cité par Dominique Leborgne dans Saint-Germain-des-Prés et son faubourg, Parigramme, 2005.