Deux Rose rouge sinon rien

53 rue de la Harpe, 1948
La Rose rouge de la rue de la Harpe en 1948, après le départ de Nico Papatakis vers la rue de Rennes

 

Acte I, 53 rue de la Harpe

Nous parlions de la rue de la Huchette, la semaine dernière. Si vous passez rue de la Harpe, toute proche, arrêtez-vous un instant devant le numéro 53. Un petit supermarché. Difficile d’y trouver les vestiges du passé, comme Modiano le fit rue de Sèvres en 1990, en recherchant les traces d’un cinéma de sa jeunesse. (Le Pax-Sèvres). Car rue de la Harpe, on ne « retrouve plus rien, tellement c’est loin ». Ici est née, en 1946, une première Rose rouge, inaugurant l’éclosion puis la floraison des cabarets « rive gauche » de l’après-guerre, de Saint-Germain-des-Prés à la Contrescarpe. Ouvrons le Manuel et laissons notre ami Vian (dans un français un peu bâclé) évoquer les lieux : « La Rose Rouge, écrit-il, naquit tout d’abord rue de la Harpe. Le bar qui porte ce nom, dirigé par Feral Benga, accueillit un groupe de jeunes, avec Nico, Mireille, Jean Rougeul, qui voulaient y créer un club. Le Club de la Rose Rouge fut fondé et connut un enviable succès. L’atmosphère était d’ailleurs amusante ».

Feral BengaFeral Benga ? Il s’agit de l’ancien danseur noir vedette de l’entre-deux guerres, partenaire de Joséphine Baker, qui triompha pendant une dizaine d’années aux Folies Bergères. Il avait tenu juste avant la guerre un cabaret au 4 rue de Tilsitt, y dansant sa fameuse Danse du sabre et engageant un chansonnier d’une quinzaine d’années : Francis Blanche.

En 1946, Feral Benga ouvre un petit restaurant rue de la Harpe, cumulant tous les emplois : patron, cuisinier, danseur et comédien. Après avoir préparé le « bakou », puis le « mafé », il mime devant les dîneurs d’antiques sortilèges africains. Si la salle se remplit durant le week-end,

images (2)
Nico Papatakis

c’est le vide sidéral durant la semaine. Il décide alors de chercher des partenaires, rencontre Nico Papatakis et sa compagne Mireille Trépel qui sont à la recherche d’une salle pour « faire cabaret ». Affaire se fait et une petite bande investit le local durant la semaine : Nico Papatakis, Mireille Trépel, Yves Deniaud, Jean Bellanger, Stéphane Golmann, Jean Rougeul, Michel de Ré, André Virel. La cuisine sert de loge et un podium est installé dans un coin de la salle. Dans la lignée des spectacles d’Agnès Capri de la rue Molière, en 1939, le théâtre est à l’honneur avec des saynètes de Prévert (En Famille et Tentative de description d’un dîner de tête) et la chanson à texte pointe le bout de son nez : Yves Robert, (qui faillit devenir l’un des Frères Jacques), Francis Lemarque, Stéphane Golmann, Jacques Douai.

Très vite, La Rose Rouge devient « un lieu ». On y retrouve les gens de théâtre de la rue de la Huchette (Alain Cuny, Roger Blin, Simone Signoret, Gérard Philippe et Maria Casarès

getatt.jpg
Gérard Philippe et Maria Casarès

(qui jouent Les Épiphanies de Pichette rue de la Huchette), et des écrivains épris de nouveautés comme Louis Aragon ou Jean Genet. Grand succès, tout Saint-Germain-des-Prés accepte de franchir la frontière du boulevard Saint-Michel. La Rose rouge rayonne. Mais comme il s’y trouve souvent plus d’invités que de clients, des difficultés financières apparaissent, couplées avec des heurts avec Feral Banga. Nico Papatakis décide alors, fin 1947, de voler de ses propres ailes. Il s’approprie le nom « Rose rouge » puis, épaulé par le financier Jean Blenie (rencontré par l’entremise de Maria Casarès), il se met en quête d’un nouveau local. Ce sera rue de Rennes, au 76, à quelques centaines de mètres du Flore. Pendant cinq ans, deux enseignes La Rose Rouge cohabiteront dans les magazines de spectacles, Feral Benga refusant d’abandonner son ancienne dénomination sociale. En 1956, la Rose rouge de la rue de la Harpe disparait pour faire place au Black and White, bar jazzy. En 1960, le bar cèdera la place à petit cinéma, le Studio Saint-Germain, puis deviendra un fast-food dans les années 90.

Feral Benga a tourné dans Le sang d’un poète (Cocteau, 1930), film dans lequel il incarne l’ange noir. Par ailleurs, on peut l’apercevoir dans un petit film sur Internet : https://achac.com/artistes-de-france/feral-benga/

Acte II : 76, rue de Rennes

 

Maria Casarès a trouvé le commanditaire permettant d’investir et Nico Papatakis a demandé à Yves Robert de délaisser le tour de chant pour monter le spectacle d’ouverture. Installée dans l’ancienne brasserie du cinéma Lux-Rennes, la brasserie Lumina, la Rose rouge voit donc le jour au printemps 1948. Les débuts sont difficiles, Ferré et le mime Marceau, totalement inconnus, se produisent devant une dizaine de personnes. L’engagement des Frères Jacques va sauver Papatakis du désastre.

PARIS - LES FRERES JACQUES
Les Frères Jacques

L’inauguration officielle du cabaret-théâtre a lieu en septembre 1948 et, immédiatement, c’est l’affluence. Dès la fin de l’année, Nico loue une seconde salle derrière la scène, salle qui fait alors office de coulisses et de lieu de rangements pour les décors. Les Frères Jacques peuvent désormais répéter leur numéro devant une grande glace et les femmes se maquiller dans l’ancienne cabine téléphonique.

La Rose rouge verra les débuts de Juliette Gréco (après sa première apparition en 1949 au Bœuf sur le toit, rebaptisé L’Œil de bœuf par Marc Doelnitz). La tenue de sc

Juliette-Gréco à la Rose rouge.jpg
Gréco à la Rose rouge en 1949, photo Robert Doisneau

ène ? Nico Papatakis l’a entrainée chez Balmain, a sélectionné une robe noire sur laquelle est cousue une longue traîne dorée mouchetée de velours. Dans sa chambre d’hôtel, Gréco a décousu la traîne. Sa longue robe noire « toute simple » est née, elle entame sa carrière en interprétant Sartre, Queneau et Desnos.

De 1948 à 1952, le succès de la Rose Rouge est phénoménal. Le cabaret propose notamment L’Étranger au théâtre d’André Roussin, puis Terror en Oklaoma, un pastiche de western signé Albert Vidalie et Louis Sapin. Suivront les étonnants Exercices de style de Raymond Queneau et Cinémassacre de Boris Vian, une parodie d’Hollywood.

Rue de Rennes, dès 22 h, c’est l’effervescence et il faut se battre pour entrer. « Au cœur de la mêlée confuse, écrit Guillaume Hanoteau dans L’Âge d’Or de Saint-Germain-des-Prés, plus d’éducation, plus de rang social (…) Il faut atteindre un portier derrière un registre, lui jeter mille francs ou lui crier son nom avant d’acquérir la faveur de descendre l’escalier. Consolons-nous en songeant que Charlie Chaplin, Greta Garbo, Orson Welles, Mirna Loy ont subi le même supplice. En bas, on vous case à une table. Un tabouret reçoit la moitié de votre postérieur. Whisky ou champagne ? Seul Pierre Brasseur se voit servir un kil de gros rouge qui tache dans un seau à glace, cravaté d’une serviette à la manière des Bollingers millésimés. Mais il est Pierre Brasseur. »

images (7)
Yves Robert

Le départ d’Yves Robert, en 1953, amorce le déclin. D’autant qu’un concurrent redoutable a vu le jour rue de Grenelle en février 1951 : La Fontaine des quatre saisons de Pierre Prévert. Nico prend les rênes, engage Charles Trenet pour un récital, lance Nicole Louvier pour tenter de remplacer Juliette Gréco. En vain. Fin 1953, le bel Éthiopien, (qui entre-temps a épousé Anouck Aimée), se retire. Il cède ses parts à Paolo, homme d’affaires argentin, qui tente de ressusciter la splendeur passée. Le dernier spectacle, hautement symbolique, sera Dernière heure de Boris Vian. Présentée le 18 mars 1955, cette revue de science-fiction disparaîtra de l’affiche au terme de quelques jours. La Rose Rouge disparaît en 1956. Elle deviendra le Ker Samba, un club de jazz.

On peut apercevoir La Rose rouge dans le film éponyme de Marcel Pagliero, scénario et dialogue de Robert Scipion, tourné en 1950. images (3).jpgIl s’agit d’une satire de Saint-Germain-des-Prés entièrement tournée dans le quartier et dans une cave reconstituant celle de la rue de Rennes. Les Frères Jacques y débutent à l’écran, en compagnie de Yves Deniaud, Françoise Arnoult, Maurice Teynac, Jean-Roger Caussimon, d’Yves Robert et sa troupe.

images (4)Curiosité : On y voit Louis de Funès doté d’une chevelure hirsute qui pourrait l’apparenter au poète lettriste Gabriel Pomerand. Il incarne un poète catalan qui, au lieu de laver les verres, les croque à belles dents dans un rictus féroce. Au générique également, Nico Papatakis, dans son propre rôle.

 

Du Lux-Rennes à L’Arlequin

images (6)Quelques mots sur le 76 rue de Rennes, propriété de la Compagnie parisienne de distribution d’électricité (CDPE) en 1914. Les locaux devaient initialement abriter – au milieu des années 30 – une centrale électrique. Le projet fut abandonné et un cinéma au nom prédestiné vit le jour, le Lux-Rennes. Doté d’un foyer, d’un bar, d’une brasserie-restaurant, il fut le premier cinéma parisien à bénéficier de la climatisation. La salle fut inaugurée en 1934 avec un film de Christian-Jacque, Le Père Lampion.Le Père Lampion.jpg

La RoseJour de fête rouge occupa les locaux de 1948 à 1955. Que se passa-t-il entre la fermeture du cabaret et la reprise des lieux par Jacques Tati ? Je ne sais pas. Ce qui est avéré, c’est qu’en 1962, Tati rouvre le cinéma et le baptise L’Arlequin. Jour de Fête y sera joué en couleurs (avec lâcher de ballons à la fin du film), et Playtime y sera présenté en 70 mm. En 1978, L’Arlequin (sans Tati) deviendra le Cosmos et servira de vitrine jusqu’aux années 90 au cinéma soviétique. C’est aujourd’hui à nouveau l’Arlequin.