La rue de Seine en a vu de toutes les couleurs (Acte I)

Beaucoup à dire, à écrire et à montrer pour cette rue de Seine où les peintres disputèrent très tôt le pouvoir aux écrivains. Je scinderai donc – si vous le permettez – mon article en deux chapitres. Celui d’aujourd’hui, pour la portion qui va du n° 6 au n° 51. Et la semaine prochaine, celui qui va du n° 53 au n° 91.

 

Ne travaillez jamais

Guy Debord.jpgC’est rue de Seine qu’en 1953 Guy Debord écrivit à la craie blanche sur un mur le slogan : « Ne travaillez jamais ». Que ce soit avant lui ou après lui, peu de peintres suivirent ce conseil.

6 rue de Seine, la poudre impalpable du sieur Leroy

Dans les années 1820 se tenait au n° 6 un magasin spécialisé dans les articles de peinture : Chez Leroy, à la Palette de Rubens. Sur le catalogue sommaire imprimé au verso des factures on pouleroy_coll_pl198_-_copie.jpgvait lire :  » L’on ne trouve qu’à ce Magasin les beaux papiers imprimés, les panneaux et les couleurs en poudre impalpable. Ces trois articles, provenant du fonds du sieur Malaine ne se trouvent qu’à cette adresse. » (Les établissements Malaine étaient – en 1808 – installés au 30, rue des Fossés-Saint-Germain, l’actuel 3, rue Claude Perrault).

12 rue de Seine, le « beau-frère » de Modigliani

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André Hébuterne, frère de la belle et tragique Jeanne Hébuterne, compagne de Modigliani, avait son atelier et domicile au 12 de la rue. Dans sa cave, de nombreuses années après sa mort, seront retrouvées neuf tableaux peints par sa sœur.

13, rue de Seine, Max Jacob se rend chez son copain André

André Billy.jpgVie de Balzac, vie de Diderot, vie de Sainte-Beuve : André Billy passera une partie de sa vie à écrire celle des autres. Il s’installe rue de Seine en 1914, y reçoit ses amis, notamment Max Jacob. (Pour les très curieux de Billy, Paul Léautaud décrit son appartement dans son Journal littéraire au 8 août 1912.

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Max Jacob par Roger Toulouse

15 rue de Seine, suivez mon regard

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Ah ! Romi ! Nous en parlions dans un précédent article. Robert Miquel, dit Romi, écrivain, dessinateur, collectionneur un peu filou qui accueillait dans sa boutique-galerie d’art tous les originaux et les non-conformistes du quartier : Robert Doisneau, Maurice Baquet, César, Pierre et Jacques Prévert , Pierre Dumayet, Guy Breton, Pierre Mérindol, Robert Giraud, Jean-Paul Clébert… Le magasin reste célèbre pour la série Le Regard oblique, photos réalisées par Doisneau en 1948. Un nu du peintre Wagner est exposé en vitrine et le photographe, caché à l’intérieur du magasin, photographie à leur insu les passants qui s’arrêtent devant la devanture.

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16 rue de Seine, Luce, le merveilleux peintre anarchiste

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Vue de Montmartre, Maximilien Luce, 1897.

À partir de 1920, Maximilien Luce (1858-1941) habita au 16 et y garda un pied-à-terre jusqu’à sa mort. Luce n’est sans doute pas reconnu à la hauteur de son talent. Est-ce pour ses convictions anarchistes qu’il resta un peu sur le bord du chemin ? D’abord influencé par l’impressionnisme, puis par le style divisionniste de Georges Seurat, il revint sur le tard à une facture plus classique.

 

21 rue de Seine, ça peint bien chez Fraysse

chez fraysse.jpgDans ce bistrot long comme une péniche et aux vins de Bourgogne réputés, antre de Jacques Prévert, d’Albert Vidalie, de Robert Doisneau et de « Bob » Giraud (qui habite à deux pas 5 rue Visconti), on rencontre également deux peintres du quartier : Toto Cheval dit « le peintre de l’entrecôte » car il ne peignait que des tranches de viande crue ; et Thanos Tsingos, le « peintre aux mille fleurs », qui peignait par terre plusieurs toiles à la fois et officiait à mains nues, sans pinceau.

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Thanos Tzingos

23 rue de Seine

Antoine_Vestier,_by_Antoine_Vestier.jpgOn connait d’Émile Edouard Mouchy le tableau qu’il fit de la vivisection d’un chien. Il habita rue de Seine toute sa vie, occupant le 1er étage sur la rue et sur la cour et eut un locataire connu : Antoine Vestier, peintre miniaturiste et excellent portraitiste. Dont voici l’autoportrait.

24 rue de Seine

La maison qui était à cet emplacement avait été construite par Jean Cousin le père, un des peintres les plus talentueux du XVIe siècle.

29 rue de Seine, le peintre d’Henri IV

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Le 29 de la rue de Seine fut la propriété de Jacob Bunel, peintre de Henri IV.

Ici : Henri IV représenté en Mars, peint vers 1605-1606

Au 31 rue de Seine, André Breton joue les galeristes

 

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Nous connaissons tous Raymond Duncan, ce peintre/acteur/sculpteur/artisan/tisseur/frère de sa sœur/poète/écrivain/conférencier/journaliste/galeriste, avec sa toge, ses sandales spartiates, son front ceint d’un ruban retenant ses cheveux, qui tenait l’Akadémia au 31 rue de Seine. À la même adresse, notons George Sand qui y résida en 1831 et notre ami André Breton (mais oui, encore lu

Yves Tanguy 1924
Yves Tanguy

i !) qui ouvrit au 31 une galerie d’art en 1937. Dali proposa d’appeler la boutique Gradiva et de lui donner l’apparence extérieure d’une boucherie. Il réalisa des têtes de chevaux dorées d’où pendaient des chevelures, enseignes qui furent immédiatement dérobées. Dotée d’une porte en verre dessinée par Duchamp, la galerie exposa des sculptures d’art primitif et des toiles du courant surréaliste. Et notamment Yves Tanguy, le copain de Prévert et de Duhamel de la rue du Château. Gradiva voulait dire « celle qui marche ». Elle ne marcha pas du tout et Breton ferma l’année suivante.

36 rue de Seine, t’as pas 100 balles ?

La galerie Chardin fut fondée en 1943 par Jacques Ratier, de retour de captivité. Ce fut un grand ami de Lucien Fontanarosa qui exposa chez lui etbillet-100-francs-delacroix.jpg l’aida dans le choix de ses exposants : Paul Charlot, Claude Schurr, Jean Marzelle…. Certains d’entre nous (assez âgés) se souviennent sans se souvenir de Fontanarosa : de 1964 à 1969, sont talent s’exprima sur quatre billets de banque pour la Banque de France : les Berlioz, Pascal, Quentin de La Tour et Delacroix.

 

43 rue de Seine, les céramiques de La Palette

céramique La PaletteC’était à l’origine un lieu traditionnel de rassemblement pour les étudiants des Beaux-Arts. Fréquenté notamment par Cézanne, Picasso et Braque. Le café comporte deux salles, la première décorée de toiles et de palettes offertes par des clients-artistes, la deuxième ornée de six panneaux de céramique montrant la vie du café au cours des années 30 ou 40. Dont celle-ci.

 

45, rue de Seine : Cornegidouille ! Jarry fait tout à l’envers !

 

Il y avaspir2.jpgit, au 45, un restaurant nommé Le Caveau du Rocher. Rien à voir avec celui de Cancale. Selon André Salmon, Jarry y commanda dans l’ordre : un cognac, un café, un gruyère, un macaroni, une entrecôte, un radis, un potage paysan et, pour finir, un apéritif anisé. Dessina-t-il sur la nappe en papier ? L’histoire ne le dit pas mais il fut, notons-le, dessinateur et graveur.

47, rue de Seine, la dynastie Ferdinand-Elle

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L’immeuble du 47 (et celui qui était derrière, rue Mazarine), eut pour propriétaires trois générations de peintres connus : les Ferdinand-Elle. Ferdinand Elle ou Van Heelen ou encore Helle, dit L’Ancien, était un peintre flamand né vers 1580, peintre officiel de Louis XIII et maitre, dit-on, de Nicolas Poussin. Après le décès de leur père, ses enfants prirent le patronyme de Ferdinand-Elle. L’aîné, Louis, dit Ferdinand II, devint un remarquable portraitiste. Il eut lui-même un fils, également peintre : Louis Ferdinand-Elle Le Jeune.

 

51 rue de Seine, le grand destin de Serge Poliakoff

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Serge Poliakoff

Célébrons, au 51, un grand peintre qui vécut pauvre les deux tiers de sa vie, grattant des airs tsiganes sur sa guitare au fond des cabarets pour trouver de quoi payer les petites chambres d’hôtel et de pension de Saint-Germain : Serge Poliakoff. Il  habita le premier étage du bâtiment qui donne sur le jardin et fit son atelier de la pièce du fond de l’aile gauche. Puis ce fut le succès, à 50 ans : l’appartement fut décoré par ¬Madeleine Castaing, l’argent jeté sur le champ de courses de Deauville et Greta Garbo commanda une toile rose pour l’assortir à son canapé… De Gaulle se rendit à une de ses expositions, en décembre 1967. Le lendemain, le peintre reçut un mot de Malraux : « Cher Maître, le général de Gaulle, hier, voulait vous dire la grande attention qu’il porte à votre œuvre, mais nous n’avons pas pu nous retrouver dans cette cohue… »

 

 

A suivre la semaine prochaine avec, dans leur propre rôle, Paul Jenkins, Roger Bissière, Siné, Picasso, Luc Simon, Mouloudji, Edmond-Marie Poullain, Martin Drolling, Boris Vian, Marcello Mastroianni…