Quoi de beau rue des Beaux-Arts ?

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Au 2, la galerie de Pierre Loeb et un certain Ginzburg

En 1926, quittant la rue Bonaparte (n°26), le célèbre galeriste s’installe au 2, rue des Beaux-Arts, exposant les œuvres de Braque, Dufy, Chagall, puis, de 1933 à 1939, de Balthus, Brauner, Kandinsky… En 1941, contraint par les lois anti-juives mises en place par Vichy, Pierre Loeb confie sa galerie à son confrère Georges Aubry et s’exile à Cuba pour protéger sa famille. À la Libération, Aubry se montre peu enclin à rendre son bien à l’ancien propriétaire. Loeb s’ouvre de ses déboires à son ami Picasso… qui règle l’affaire d’un simple coup de fil : « Pierre est revenu, dit-il sèchement à Aubry, il reprend la galerie »Aucun galeriste ne peut se permettre contrarier le maître et Pierre Loeb réintègre ses murs. Durant deux décennies, il y accueillera notamment Giacometti, Antonin Artaud, Dora Maar, Vieira da Silva, Georges Mathieu…

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Photo : Denise Cololomb, prise en 1951 à la galerie Pierre Loeb, avec Viera da Silva, Jacques Germain, Georges Mathieu, Pierre Loeb, Jean-Paul Riopelle et Zao Wou-Ki.

Pierre Loeb faillit exposer un certain Ginzburg, futur Serge Gainsbourg. Comment booster la carrière de Lucien se demande (en 1948) Lise Levitsky, persuadée de l’immense talent de son petit ami qui ne va pas tarder à retrouver la vie civile ? La jeune femme fréquente Florence Loeb, fille de Pierre Loeb.

gainsbourg_portrait_2Grâce à cette introduction, Lise apporte quatre tableaux ginzburiens. Loeb s’intéresse, déclare vouloir rencontrer le jeune homme. C’est en uniforme que Lucien se rend rue des Beaux-Arts un mois plus tard. Loeb lui propose de revenir le voir dans un an avec quarante toiles : il est prêt à l’exposer. Lise cherche un atelier, parvient à sous-louer l’ancien atelier de Kandinsky au pied de Montmartre. Que se passe-t-il ? Peur l’échec, de ne pas être à la hauteur ? Lucien ne donnera pas suite et quittera l’atelier pour retourner chez ses parents.

Huile sur toile de Gainsbourg, portrait de Madame Franckhauser, née Paulette Borée, vers 1951

 

Au 2, La Balance lance la SF

Au 2, rue des Beaux-Arts, en 1952, s’ouvrit une librairie dénommée La Balance, qui prit la suite de La Peau de chagrin. La Balance, tenue par Valérie Schmidt, fut la première librairie de science-fiction en France. Avec l’aide de Philippe Curval, Jacques Sternberg, Boris Vian, Raymond Queneau, Jacques Bergier et Michel Butor, la jeune femme décida de réunir tout ce qui s’approchait de la science-fiction, depuis Voltaire (Micromégas) jusqu’à Jules Verne, en passant par un certain Valerius, empereur romain, qui écrivit sur des soucoupes volantes…

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Boris Vian était là…

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Pour lancer sa librairie, Valérie Schmidt organisa une exposition ayant pour titre Présence du futur. Philippe Curval dénicha un robot de 2,3 m de haut (dénommé Gustave), Queneau un tableau représentant des Martiens qui débarquent. Pour la petite histoire, en 1954, Valérie Schmidt céda le nom de l’exposition à Denoël, pour ce qui devint la célèbre collection sous la direction de Robert Kanters.

 

 

 

Au 3, la galerie Iris Clert

260px-Portrait_d'Iris_ClertEn 1955, Iris Clert ouvre sa galerie dans une ancienne boutique d’abat-jour et d’objets de décoration intérieure. Elle y présente notamment Camille Bryen, Laubiès et Asger Jorn. En 1957, elle rencontre Yves Klein qu’elle expose à plusieurs reprises. En 1958, le jeune peintre encore inconnu lui propose une exposition titrée Le Vide : Il vide totalement la galerie à part une petite vitrine dotée d’une couche de blanc brillant. Pub, buzz, c’est un succès.

Deux ans plus tard, la galeriste expose Le Plein d’Arman, contradiction directe du vide de Klein. Arman emplit la petite galerie à ras bord avec des vieilleries et des ordures, visibles depuis la rue. Les invitations sont envoyées dans des petites boîtes de sardines, avec les mots « Arman – Le Plein – Iris Clert » imprimés sur le dessus de décollage. Pub, buzz, c’est un succès.arman-le-plein-01

Tissant des relations privilégiées avec des critiques comme Claude Rivière, Michel Tapié, Charles Estienne ou Michel Ragon, Iris Clert défendra avec talent les différentes formes de l’abstraction. En 1962, elle transfèrera sa galerie rue du Faubourg-Saint-Honoré.

indexEt qu’est-ce qu’elle dit, Iris, en mai 1968, hein ? Rien de bien étonnant, la connaissant : « Bourgeois bornés, vous vous tromperez donc éternellement ? En matière d’art, vous voulez des valeurs sûres. […] On vous secoue, on vous remue, vous rigolez. Les mêmes œuvres devant lesquelles vous avez ricané, on vous les enrobe de belles phrases, on vous les présente dans de beaux cadres, on vous les augmente odieusement et, enfin, vous marchez. »

 

Au 3 bis, Lucien Genin et son vin rouge

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Vers 1930, le peintre Lucien Genin (1894-1953) y prend un appartement (avec le peintre Elysée Maclet). Selon l’écrivain René Fauchois, Lucien Génin eut deux passions : la peinture et le vin rouge… (vin rouge de qualité qu’il trouvait à quelques pas de là, rue de Seine, chez Fraysse, en compagnie de Doisneau et de Robert Giraud.)

Au 4 bis, à défaut de La Louisiane, l’hôtel de Nice et des Beaux-Arts

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Prévert et Henri Crolla, le guitariste virtuose, en 1955, photo Doisneau

L’Hôtel de Nice et des Beaux-Arts, comme La Louisiane ou le Montana, fut de 1935 à 1950 le refuge des écrivains, peintres, des comédiens. Durant la guerre, il abrita essentiellement la bande de Prévert, avec Henri Crolla, Paul Grimaud, Fabien Loris et Mouloudji. Ce dernier y louait une minuscule chambre sans fenêtre ni vasistas.

5 rue des Beaux-Arts, deux poètes fort différents

À dix ans près, ils auraient pu se croiser dans l’escalier et éviter de se saluer, tant sont distants leurs univers. Romantisme d’un côté, Parnasse de l’autre. Gérard de Nerval habita l’immeuble en 1835 (accueilli par son ami Camille Rogier, avant son emménagement au 3 impasse du Doyenné) et Lecomte de l’Isle en 1845.

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Doux poète que Nerval, schizo avant Arthaud. Le 26 janvier 1855, à 7 heures du matin, on trouva son corps pendu à une grille, rue de la Vieille-Lanterne. « Il  portait encore son chapeau sur la tête, preuve que son agonie avait été douce », précisa son ami Dum

 

Au 7-9, la galerie Claude Bernard

Fondée en 1957, la galerie se spécialise dès ses débuts dans l’art figuratif contemporain, peinture et sculpture. Elle exposera notamment César, Ipousteguy, Bacon, Balthus, Hockney, Mason, Giacometti…

En 2010, c’est un Doisneau inédit et en couleur que l’on découvre rue des Beaux-Arts. En novembre 1960, le photographe avait été envoyé en Amérique par le magazine Fortune. A Palm Springs, dans un reportage kitch et halluciné, il photographia un monde de luxe et d’oisiveté aux antipodes de ses plongées nocturnes dans les bas-fonds parisiens.

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He oui, mais non, ce n’est pas signé Guy Bourdin mais Robert Doisneau…

Au 8, Fantin-Latour et les Vilains bonshommes

En 1868, Fantin-Latour y établit son atelier au rez-de-chaussée. C’est ici qu’il peignit le Coin de table, c’est-à-dire le dîner des « Vilains bonshommes ». Dans cet hommage au Parnasse (qui s’essouffle), on remarque surtout la présence de Verlaine et de Rimbaud qui, en quelques années, vont faire vieillir de cent ans les poètes mineurs qui tiennent la vedette sur le tableau.

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Debout, de gauche à droite : Elzéar Bonnier, Emile Blémont, Jean Aicard. Assis, Paul Verlaine et Arthur Rimbaud, Léon Valade, Ernest d’Hervilly, Camille Pelletan (qui n’est pas poète mais homme politique). Credo ? Il faut que ce soit beau !  En 1868, ces poètes décident de se retrouver tous les mois autour d’un repas afin de maintenir la cohésion du groupe. La critique qualifia dédaigneusement ces réunions de  « dîners des vilains bonshommes ».

3-Bouquet-of-Roses-Henri-Fantin-LatourHenri Fantin-Latour (1836-1904) passe pour un peintre ennuyeux, car il abusa de fleurs en bouquets, lys du Japon, pivoines à foison, roses de tous les horizons, sans compter les pommes, les poires et autres fruits exposés dans maintes coupes. Curieux, Fantin-Latour : il fut le contemporain et parfois l’ami de Manet, Cézanne, Degas et Renoir, mais j’ai souvent l’impression qu’il vécut cinquante ans plus tôt.

Au 10, Mérimée et Corot

Prosper Mérimée et sa mère s’y installe en avril 1838. L’écrivain y restera neuf ans (il déménagera 18 rue Jacob), avec ses nombreux chats et ses milliers de livres. Dans le même immeuble, à l’étage au-dessous, La Revue des Deux Mondes de François Buloz dans laquelle il fera éditer sa nouvelle Carmen (qui commence par une citation en grec de Palladas ainsi traduite : « Toute femme est amère comme le fiel ; mais elle a deux bonnes heures, une au lit, l’autre à sa mort ». Il faut dire qu’avec  Mérimée, les femmes, ça ne rigole pas : dans presque toutes ses nouvelles, rencontrer une femme, c’est rencontrer la mort.

Fernand-corot-the-painters-grand-nephewEt Corot dans tout ça ? Il aimait beaucoup les femmes mais resta toute sa vie célibataire et c’est donc seul qu’il s’installa rue des Beaux-arts de 1850 à 1853, avant d’opter définitivement pour 58, rue du Faubourg-Poissonnière. Il a cinquante-six ans et les portraits  commencent à remplacer les paysages. Il en exposera très peu, préférant les garder à l’abri des regards et refusera toujours de les vendre.

Portrait de Fernand Corot (en 1863), arrière-petit-neveu du peintre

 

Au 13, l’Hôtel d’Alsace d’Oscar Wilde

 « C’était un hôtel minable ! Sale, laid, un hôtel de deuxième classe, relate l’historien Dominique Vibrac. Il s’appelait l’hôtel d’Alsace, avant ceci, l’hôtel d’Allemagne, débaptisé après que l’empire germanique a annexé la région en 1870…»

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C’est dans cet hôtel, construit en 1828, qu’Oscar Wilde décède le 30 novembre 1900. Il vivait dans les chambres n° 6 et 7 (aujourd’hui réunies en une seule chambre la n°16)  qu’il décrit ainsi à son éditeur : « Cette pauvreté vous brise réellement le cœur : c’est si sale, si totalement déprimant et sans espoir. Je vous prie de faire ce que vous pouvez ».

Sent-il que sa fin est proche ? La légende veut qu’il écrive à nouveau : « Mon papier peint et moi nous livrons un duel à mort. L’un ou l’autre de nous va devoir s’en aller ».

C’est lui qui meurt le premier, « au-dessus de ses moyens », laissant une note impayée de 2 068 francs. Sans rancune, le patron de l’hôtel, Jean Dupoirier, offre cependant une couronne mortuaire portant ces mots « À notre locataire ».

Merveilleux Wilde qui déclara : « J’ai mis tout mon génie dans ma vie ; je n’ai mis que mon talent dans mes œuvres », œuvres dans lesquelles on peut lire : « Les femmes sont des tableaux, les hommes sont des problèmes… »

Désolé, revoilà Gainsbourg

En 1962, l’ancien Hôtel d’Alsace est rénové et devient L’Hôtel. Six ans plus tard, on y voit Serge Gainsbourg et Jane Birkin de retour du tournage de Slogan, à Venise, qui attendent que les travaux de la rue de Verneuil soient terminés.

imagesIls occupent la chambre de Wilde et baignent la petite Kate dans la fontaine du restaurant. Dans Munkey diairies, Birkin évoque le mois de février 1969 : « L’Hôtel, dont le sous-sol était aménagé en salle-à-manger, avec plein de petites alcôves où les gens chics dînaient tard le soir. Il y avait un pick-up et un disc-jockey et Serge a glissé Je t’aime, moi non plus sous l’aiguille de la platine. Les dîneurs ont subitement arrêté de manger, fourchettes et couteaux suspendus dans l’air, et Serge m’a chuchoté, excité, « I think we got a hit record ! ». Le couple séjournera près d’un an dans l’hôtel et Gainsbourg y composera Melody Nelson, paru en 1971.

D’Oscar Wilde à Jorge Luis Borges

Borges en 80

 

Jorge Luis Borges fut un habitué de l’hôtel, sans doute  en souvenir d’Oscar Wilde dont il traduisit, de l’anglais à l’espagnol (et à l’âge de dix ans !), la nouvelle Le Prince heureux. En avril 1978, dans une des chambres, il accepta une interview dans laquelle on apprend notamment deux choses : qu’il aurait commencé à écrire à l’âge de trois ou quatre ans et que le mot jazz vient de l’anglais créole de la Nouvelle Orléans, to jazz signifiant faire l’amour de façon rapide, spasmodique.