Capitale et centrale, reine de la Nouvelle-Athènes, c’est la rue Pigalle !

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Soyons honnêtes, elle avait un peu la gale, cette bonne rue Pigalle. Strip-tease, néons racoleurs, truands, proxénétisme et commissaire Maigret, elle avait oublié qu’elle fut rue Royale quelques siècles plus tôt. Alors, ni une ni deux, une petite retouche et le tableau voit sa cote (re)bondir. Ce n’est plus la rue Pigalle, mais, nuance, la rue Jean-Baptiste Pigalle. Bien joué, la Mairie de Paris : en se plaçant (en 1993) sous le signe du remarquable sculpteur, ami de Voltaire et de Diderot, la rue renoue avec sa splendeur passée. Bienvenue dans une rue qui participa – ô combien – aux fastes culturels de la Nouvelle-Athènes, ce territoire où soufflait l’esprit entre 1820 et la fin du siècle.

Au 1, donc, Jean-Baptiste Pigalle

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Diderot par J.B. Pigalle

Il fut l’ami de Diderot, nous laissant une sculpture de l’écrivain au soir de sa vie, traits fatigués, regard désenchanté. « Il semblait s’être fait une loi rigoureuse de n’imiter que la vérité, écrivit Joubert, telle non seulement que les yeux peuvent la voir, mais telle que les mains pourraient la toucher ». Son Voltaire nu (1776, qui fit scandale pour la « décrépitude » du vieillard) est visible au Louvre. L’œuvre a été léguée par Voltaire à son petit-neveu, qui en fit don à son tour à l’Institut de France en 1807. Elle fut déposée au Louvre en 1962, en échange du retour sous la coupole de l’Institut du mausolée de Mazarin.

Au 8, le marchand de couleurs de Renoir

On a perdu son prénom mais le nom est resté : Mullard, marchand de couleurs du 8 rue Pigalle où Renoir venait se fournir en voisin. Regardons cette Grenouillère de 1869 : c’est fou ce que les tubes de peinture de monsieur Mullard ont pu réaliser…

Grenouillère Renoir

Au 12, les 425 pièces de théâtre d’Eugène Scribe

scribe » Pendant soixante-dix ans, Scribe n’a guère fait de plus long voyage que de la rue Saint-Denis, où il a été élevé, à la rue Pigalle, où il est mort »  écrivit l’un de ses contemporains. L’un des auteurs dramatiques les plus joués du XIXe siècle, en France comme dans le reste du monde, serait totalement oublié si une rue ne portait pas son nom près de l’Opéra. A la fin de sa vie, riche à millions, il se fit construire rue Pigalle son hôtel particulier, y plaça (en 1857) six panneaux peints muraux retraçant sa carrière signés Jules Héreau et y mourut le 20 février 1861. « M. Scribe, écrivit Dumas, a fait la même révolution dans le vaudeville que celle que nous avons faite dans le drame ». Élu à l’Académie en 1834, Scribe vota contre l’admission de Victor Hugo. Pas sympa.

Au 12, et après Scribe, le « plus beau théâtre du monde »

ob_35c5d7_pigalle-theatre-pigalleAu milieu des années 20, l’hôtel de Scribe est démoli pour faire place au Théâtre Pigalle, chef d’œuvre de l’Art Déco. Inauguré en 1929, doté d’une machinerie révolutionnaire, il est aussitôt sacré « plus beau théâtre du monde ».  Dirigé à ses débuts par Antoine, puis par Jouvet, il fait faillite, est vendu en 1948 et remplacé par un infâme garage-parking.

Au 14, la « perversion londonienne » d’Aragon

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Dans les années 30 se trouvait au 14 un cabaret dénommé Fred Payne’s Bar. Malgré les menaces d’excommunion, certains surréalistes (Artaud, Crevel et Leiris en tête) bravaient les interdits d’André Breton et partaient faire la fête après les réunions de la rue Fontaine. Aragon n’était pas le dernier : « Avec Michel Leiris, il n’y a pas si longtemps, j’ai eu un grand goût d’un petit endroit dans le bas de la rue Pigalle, Fred Payne’s, un étroit bar avec trois tables, et son comptoir, qui est perversement londonien. »

Au 18, le (très) jeune Claude Monet

Claude Monet s’installe en 1857 à Paris pour y étudier à l’académie Suisse, (de Charles Suisse, quai Orfèvres), où il fait la connaissance de Pissarro. Il a 20 ans habite au 18, rue Pigalle, un quartier abordable, fréquente la brasserie des Martyrs, lieu de rendez-vous des peintres où sur un coin de table, délaissant ses pinceaux, il dessine des portraits et des caricatures :

claude-monet-jeune-homme-à-la-chevelure-romantique« A cette époque, écrit-il, j’allais à la fameuse brasserie de la rue des Martyrs, qui me fit perdre beaucoup de temps et me fit le plus grand mal. » Photographié par Carjat en 1860, le beau jeune homme de 20 ans fait tourner bien des têtes. Est-ce son incapacité à trouver son chemin d’expression ou un chagrin d’amour qui le pousse à partir ? Il ne restera rue Pigalle que quelques mois et passera deux ans aux Bat’ d’Af’ de l’autre côté de la Méditerranée.

 

Au 20, George Sand et Chopin

Chopin.SandAu fond d’un jardin, à l’ancien 16 rue Pigalle, George Sand loue en 1841 deux pavillons d’été dont un qu’elle sous-loue à Chopin avant d’emménager  avec lui. Dans une lettre à Mme Hanska, Balzac décrit les lieux : « Son petit salon est couleur café au lait et le salon où elle reçoit est plein de vases chinois superbes, plein de fleurs. (…) Il y a un dressoir plein de curiosités, des toiles de Delacroix, son portrait par Calamatta. » Les amants se sont connus en 1836. Le soir de leur rencontre, Chopin confie à son ami Ferdinand Hiller : « Quelle femme antipathique que cette Sand ! Mais est-ce vraiment bien une femme ? Je serais tenté d’en douter ».

Au 21, Degas et « l’âme de la vie ».

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Autoportrait

Il s’y installe début 1882, après s’être fâché avec Caillebote qui lui reproche « de pérorer à la Nouvelle-Athènes au lieu de travailler ». Sa gouvernante  – Sabine Neyt- vient de mourir et il engage Zoé Closier, qui restera auprès de lui jusqu’à la fin. « Un original garçon que ce Degas, écrit l’historien de l’art Jean-Jacques Lévêque, un maladif, un névrosé, un ophtalmique à un point qu’il craint de perdre la vue mais par cela même un être éminemment sensitif… (…) C’est jusqu’à présent l’homme que j’ai vu le mieux attraper, dans la copie de la vie moderne, l’âme de cette vie. »

Au 28, Bonnard, Vuillard et Maurice Denis sont dans un (même) bateau

« Comment voyez-vous cet arbre, avait dit Gauguin devant un coin du Bois d’Amour : il est vert. Mettez donc du vert, le plus beau vert de votre palette ; et cette ombre, plutôt bleue ? Ne craignez pas de la peindre aussi bleue que possible ». Ainsi nous fut présenté pour la première fois, sous une forme paradoxale, inoubliable, le fertile concept de la « surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ». (Relaté par Maurice Denis)

talismanDisciples de Gauguin, les Nabis rêvent de couleurs vives et d’anti-académisme. Club des cinq formé en 1888 à l’Académie Julian, il comprend  Paul Sérusier (dont le tableau Le Talisman est le déclencheur du mouvement), Maurice Denis, Pierre Bonnard, Ker-Xavier Roussel et Paul-Élie Ranson, bientôt rejoints par Édouard Vuillard. Ils se baptisent Nabis (« prophètes » en Hébreu), courant postimpressionniste prônant un retour à l’imaginaire. Le 28 rue Pigalle fut l’épicentre du mouvement. Pierre Bonnard y travailla, partageant l’espace avec Vuillard puis avec Maurice Denis.

Mais il n’y a pas que la couleur dans la vie : début 1891, Bonnard exécute une commande pour France Champagne. La mise en page est révolutionnaire. Seuls la tête et le haut du corps y apparaissent. Bonnard est ravi : « J’ai touché cent francs. Je t’assure que j’étais fier d’avoir ça dans ma poche » déclare-t-il à Toulouse-Lautrec. Un an plus tard, ils seront en concurrence pour le projet d’affiche pour le Moulin Rouge. Lautrec l’emportera.

Au 37, les 80 000 francs de Frank-Will

WillPendant la guerre, cet aquarelliste ami de Gen Paul et peintre réputé « facile » résida au 37, rue Pigalle, là où Benjamin Constant avait son atelier dans les années 1890. En 1926, il avait reçu en héritage la (grosse) somme de 80 000 F qu’il alla déposer en liquide chez le célèbre Manière, 65 rue Caulaincourt, à charge pour le bistrot de prélever sur cette somme le coût des liquides que lui et ses amis consommeraient. En quelques mois, ce fut liquidé.

Au 45, adieu Fréhel

L’immense chanteuse y décède le 3 février 1951, dans ce qui était à l’époque un hôtel de passe.

Quoi de Nouveau, au 49 ?

germain nouveauGermain Nouveau y séjourna en mars 1879. Fin 1873, il a rencontré Rimbaud au café Tabourey et, en mars 1874, ils sont partis ensemble s’installer à Londres. Certains prétendent qu’il aurait contribué à l’écriture des Illuminations. Poète, il l’était assurément et, selon Aragon, « non pas un poète mineur mais un grand poète. Non un épigone de Rimbaud : son égal. » Son poème le plus connu, Les Cathédrales, a parfois des accents rimbaldiens, avec son « bourdonnement de guêpes colossales », sa « rumeur des cloches éblouies » ou ses « vaisseaux délicieux qui voguent vers le jour. »

Au 52, le Grand Duc

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En 1923, le célèbre batteur Louis Mitchell se consacre à sa nouvelle vocation de patron de clubs. En novembre, après avoir gagné une grosse somme aux dés, ouvre son premier club qu’il nomme Chez Mitchell mais qui devient vite Le Grand Duc, temple du jazz qui sera notamment animé par la célébrissime Bricktop. (Bricktop fait une courte apparition dans Zelig, de Woody Allen, qui lui rend également hommage dans Midnight in Paris.)

Au 55,  Juliette Drouet et son Toto

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Victor Hugo rentre d’exil le 25 septembre 1871 pour s’installer (après un séjour à l’Hôtel Byron, rue Laffitte), au 66, rue de La Rochefoucauld. Juliette Drouet emménage aussitôt au 55 rue Pigalle, la maison juste en face, pour être au plus près de son «Toto ».

Au 60, le pauvre pantalon de Baudelaire

BaudelaireLe poète y vécut par intermittence dans un garni, d’octobre 1852 à mai 1854. Perpétuellement endetté, recherché par des créanciers, il écrit à sa mère le 26 décembre 1853 : « …je sais si bien ajuster chemises sous un pantalon et un habit déchiré que le vent traverse ; je sais si adroitement adapter des semelles de paille ou même de papier dans des souliers troués, que je ne sens presque que les douleurs morales. Cependant, il faut avouer, j’en suis venu au point que je n’ose plus faire de mouvements brusques ni même trop marcher de peur de me déchirer davantage ».

Au 62,  l’atelier de Carjat

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Moins connu que Nadar et pourtant. De 1866 à 1869, le 62 accueillit l’atelier de d’Étienne Carjat, photographe-peintre-poète-caricaturiste et homme de théâtre. Essentiellement connu pour les portraits de son ami Baudelaire et de son (pas ami du tout) Rimbaud.

Au 73, le jeune Maurice Ravel

RavelLe 4 novembre 1889, le jeune homme âgé de 14 ans est admis dans la classe préparatoire de piano d’Eugène Anthiome, après avoir interprété un concerto de Chopin. En septembre 1891, il rejoint la classe de piano supérieur et d’harmonie de Charles de Bériot. Faute de récompenses, il en est radié en  1895. Commentaire de Bériot : « Beaucoup de tempérament, mais une tendance à la recherche du gros effet ; a besoin d’être tenu en bride ».