Chère rue Servandoni

 

Plaque

Avec la rue Garancière, cette ancienne rue des Fossoyeurs part de Saint-Sulpice pour rejoindre le jardin du Luxembourg. Elle existe depuis 1424 et fut successivement rue Saint-Sulpice, rue des Cordiers, rue du Fer-à-Cheval, rue du Pied-de-Biche et rue des Fossoyeurs. En 1806, on lui donna le nom de l’architecte et peintre Jérôme Servandoni, qui habita au n° 1. Pas bobo ultrariche ou gigolos de très haut vol s’abstenir : le prix au mètre carré y dépasse parfois les 25 000 euros. (Mais le coronavirus va peut-être y mettre bon ordre). Curieuse rue, Servandoni, qui réunit Roland Barthes et Jean-Marie Banier, Olympe de Gouges et Alexandre Dumas, William Faulkner et Juliette Gréco…

Au no 8, Léon Gischia

Gischia

Léon Gischia que l’on voit ci-contre (à droite) avec Vilar et Gérard Philipe vécut au n° 8, depuis  la guerre jusqu’aux années 60. Ce peintre de l’École de Paris fut à l’origine de l’esthétique scénique du Théâtre National Populaire de Vilar, signant en réalisant les décors et costumes d’une trentaine de pièces, notamment Le Cid et Le Prince de Hombourg en 1951, Lorenzaccio en 1952, Ruy Blas en 1954, Les Caprices de Marianne en 1958. Ses décors minimalistes furent une des marques du TNP.  « Un arbre pour la forêt ; une colonne pour le temple; un fauteuil pour la salle du trône (avec, peut-être, un bout de tissu dessus); un mobile de Calder, noir et argent, pour l’orage… C’est cela, écrivit-il, le véritable décor. »

Je m’en souviens très bien, car mon père fut serviteur de scène chez Vilar, à Avignon et à Chaillot. Acteur minimaliste mais ô combien présent pour opérer les changements de décor. (Et ô combien présent auprès de ces dames, n’est-ce pas, Maria, Monique, Jeanne…)

dadé
Mais oui, c’est lui, totalement à gauche…

A propos de Maria (Casarès), voici un tableau de Gischia (1946). S’agit-il d’elle ?

Maria   casarès

Au no 11, la chambre de Roland Barthes

BarthesLe sociologue aimait donner comme adresse 11 rue Servandoni, escalier B, 6e étage, chambre 9. Chambre 9 ? L’appartement qu’il avait acheté avec sa mère à la fin des années 50 était situé au cinquième étage et bénéficiait d’une chambre de bonne située au-dessus du salon. En 1960, Roland Barthes fit découper la célèbre trappe qui permettait à sa mère de lui faire parvenir la corbeille de provisions lorsqu’il s’enfermait dans son « ventre/caverne » pour travailler.

DS« Je crois, écrivit-il dans ses Mythologies,  que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques ». Comme on le sait, en sortant d’un dîner avec François Mitterrand et Jack Lang, Roland Barthes fut renversé et blessé mortellement par une automobile. Mais pas par une DS. Une camionnette.

 

Sa Chambre claire fait évidemment partie des grands classiques, avec son studium et son punctum. (Le studium, c’est la scène en général. Le punctum, c’est le détail qui attire l’attention, qui traverse la photo et la charge d’un sens involontaire).

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Dans cette photo de Doisneau (qui détestait cette analyse), le punctum me semble être, non pas cette pendule qui donne l’heure dans le désert (trop évident), mais cette silhouette que l’on devine à l’entrée de la rue de gauche.  Est-ce un être vivant ? C’est là le « point » (d’interrogation).

Au 16, c’est d’Artagnan

d'artagnanDans Les Trois Mousquetaires, d’après Dumas, d’Artagnan réside au 11, rue des Fossoyeurs, l’actuelle rue Servandoni. (Notons que Porthos habite rue du Vieux-Colombier, Athos rue Férou et  Aramis dans une maison « située entre la rue Cassette et la rue Servandoni ». Tir groupé, donc.) Wikipédia indique que le 11, rue des Fossoyeurs correspondrait aujourd’hui au 12 de la rue Servandoni.  Mais, selon le site http://emotiveobserver.blogspot.com/2013/02/en-relisant-les-trois-mousquetaires-iii.html, il s’agirait plutôt du 16 : « Regardons tout simplement les vieilles maisons de la rue Servandoni et demandons-nous laquelle aurait pu être habitée par d’Artagnan ?maison de d'Artagnan

Très vite nous trouvons un candidat idéal : au numéro 16 s’est nichée une petite maisonnette à un étage, avec « une espèce de mansarde ». Il possède justement deux entrées séparées, dont l’une  de manière évidente conduit au premier étage. Voilà c’est ici que nous allons « loger » d’Artagnan.

Pour rester dans les personnages de fiction, encore que mais bon, signalons que ce cher Marius Pontmercy, dans Les Misérables de Victor Hugo, habite adolescent chez sa tante et son grand-père maternel, les Gillenormand, rue Servandoni, sans précision de numéro mais près de l’église Saint-Sulpice.

Au n° 20, Olympe de Gouges…

Gouges3Elle fut une féministe généreuse, publiant en 1791 une « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne », véritable plaidoyer pour un « sexe autrefois méprisable et respecté, et depuis la Révolution, respectable et méprisé ». Elle plaida également pour le droit au chômage des ouvriers, l’abolition de l’esclavage, la sécurité sociale par un impôts sur les jeux et les riches, le droit au divorce, qui sera effectif l’année suivante, et l’éducation des femmes.  « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, écrivit-elle, même fondamentales : la femme a le droit de monter sur l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune ». Arrêtée sur l’ordre de Robespierre, jugée sans avocat pour offense à la souveraineté du peuple, elle fut guillotinée le 3 novembre 1793.

Pierre-Gaspard Chaumette, le porte-parole des sans-culottes, mit à profit cette mort pour convaincre les femmes de rester à l’écart de la politique : « Rappelez-vous cette virago, déclare-t-il, cette femme-homme, l’impudente Olympe de Gouges qui abandonna les soins de son ménage et voulut politiquer ! ». Six mois plus tard, il sera à son tour conduit à la guillotine.

En octobre 2016, le buste d’Olympe de Gouges a été installé dans la salle des Quatre-Colonnes du palais Bourbon, face à celui de Jean Jaurès. Elle est la première femme à figurer dans l’hémicycle.

… et Juliette Gréco

Vers la mi-octobre 1943, une petite Juliette âgée de seize ans vient frapper à la porte d’une pension  de famille dans le quartier de Saint-Sulpice. Sa mère et sa sœur ont été arrêtées par la Gestapo, elle-même sort de Fresnes avec pour tout bagage une adresse à Paris et un ticket de métro. L’adresse, c’est celle de madame Morin-Pillière, solide Lorraine et propriétaire de la pension Servandoni. Et celle d’Hélène Duc, comédienne à l’Odéon, ancienne professeure de français de Juliette à Bergerac et amie de sa mère.

gérardGréco va devenir le chouchou de la pension où logent également un jeune couple – les Fourcade-  auquel un acteur vient rendre visite : il s’agit de Gérard Philipe, qui tombera amoureux de Nicole Fourcade, la future Anne Philipe.

Gréco loge au cinquième, dans une minuscule chambre, non loin de celle de Bernard, l’un des deux frères Quentin. Devant son dénuement, l’étudiant aux Beaux-arts lui offre un costume masculin beaucoup trop grand pour elle, qu’elle portera dans le quartier telle une mode à l’envers, ce qui fera dire à Léo Malet : « Le nez de Cléopâtre de Saint-Germain-des-Prés, c’est un falzar d’homme porté par une fille. »

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A la terrasse du Bonaparte, cinq ans plus tard. La seconde jeune femme est sans doute Anne-Marie Cazalis, mais qui est l’homme qui les accompagne ? Ce type de mystère m’a toujours fasciné : l’identité des inconnus figurant sur la photo auprès de personnages connus. 

Au no 21, Condorcet chez Mme Vernet

Condorcet maisonAprès sa condamnation par la Convention le 8 juillet 1793, Nicolas de Condorcet  trouve refuge au 21, rue des fossoyeurs chez Mme Vernet, où il écrit son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain. Craignant d’être retrouvé par la police et de constituer un trop grand danger pour sa généreuse hôtesse, il s’enfuit en mars 1794. Il sera arrêté à Clamart deux jours plus tard, et mis en prison à Bourg-Égalité (Bourg-la-Reine). On le retrouvera deux jours plus tard mort, dans sa cellule. Les circonstances de sa mort restent énigmatiques (suicide, meurtre ou maladie).

condorcet

L’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain est, selon Gallica, l’esquisse d’un projet beaucoup plus ambitieux qui, à partir de la notion de « perfection indéfinie de l’esprit humain », devait retracer les étapes du progrès général de cet esprit à travers l’histoire, dans les domaines scientifiques, moral, et politique. Découpée en dix « époques », l’œuvre se termine par l’évocation de « nos espérances sur l’état à venir de l’espèce humaine », qui « peuvent se réduire à ces trois points importants : la destruction de l’inégalité entre les nations ; les progrès de l’égalité dans un même peuple ; enfin, le perfectionnement réel de l’homme. »

Au no 26, William Faulkner

faulkner-2L’écrivain américain séjourna à l’automne 1925  dans ce qui était le Grand Hôtel des Principautés unies, à l’angle du 42, rue de Vaugirard. Ce fut l’année durant laquelle il entama son premier roman Monnaie de singe, édité dans l’indifférence en février 1926. Amoureux du jardin du Luxembourg ( en septembre, il s’y installe toute la journée), il préfère la compagnie des enfants à celle de ses compatriotes de la Lost generation, ne rencontrant ni Sylvia Beach, ni Gertrude Stein, qui habitent pourtant à quelques centaines de mètres.

Aimer les enfants ne dispense pas du goût du sang : Sanctuaire, quelques années plus tard, va asseoir sa renommée : « J’ai songé à ce que je pouvais imaginer de plus horrible et je l’ai mis sur le papier. » écrira-t-il. Sanctuaire fut préfacé en France par André Malraux en novembre 1933 : « C’est l’intrusion de la tragédie grecque dans le roman policier ».

Et Jean-Marie Banier, me direz-vous ?

Banier au 18Cela m’ennuie un peu d’avoir à évoquer ce « ravissant surdoué à la voix de Cocteau, l’allure de Rimbaud et la chevelure de Saint-Saëns » (dixit Marie-Laure de Noailles, mécène de 64 ans que le jeune homme« fréquenta » à l’âge de 20 ans avant de s’intéresser aux non moins richissimes Madeleine Castaing puis Liliane Bettencourt), mais difficile d’ignorer sa présence rue Servandoni ; car, comme l’indique Paris-Match en 2015, « il possède aujourd’hui tout le pâté de maisons, entre Saint-Sulpice et le Luxembourg. Année après année, il a racheté les appartements alentour. Le tout forme aujourd’hui un vaste sanctuaire rempli d’œuvres d’art, où vivent de proches amis. »

 

 

Luco
Sur ce, allons donc faire un tour au Luxembourg.
Du temps de Faulkner, s’asseoir sur une chaise était payant, « Mme Ticket » veillait au grain…